David Lisnard, le libéral de la Croisette

Screenshot 2021-06-14 at 13-49-47 David Lisnard Tout ce qui est 'cancel culture' se fait au détriment de l'unité nationale [...] — France Inter on Youtube,

David Lisnard reprend bon nombre de thématiques fillonistes avec des accents qui pourraient incontestablement donner quelques espoirs aux libéraux.

Par Nathalie MP Meyer.

Il fut un temps, dans les années 2014 à 2016, où le maire Les Républicains (LR) de Cannes David Lisnard noyait littéralement Emmanuel Macron sous un déluge de SMS à tel point que sa propre épouse s’imaginait qu’il avait une maîtresse ! À cette époque, il poussait inlassablement le jeune ministre de l’Économie de François Hollande à se présenter à la présidentielle de 2017, lui promettant même de l’aider à « tout exploser dans le Sud » !

Il semblerait cependant que le « en même temps » appliqué par Emmanuel Macron à tout ce qu’il touche ait eu rapidement raison de son enthousiasme initial :

Macron a beaucoup de charme, le problème, c’est qu’il fait du théâtre. J’ai arrêté de le soutenir pendant la campagne quand j’ai vu la différence entre ce qu’il disait en privé et ce qu’il disait en public.

On ne peut que lui donner raison. L’actuel Président en campagne avait surtout brillé par un discours essentiellement lyrique et spécialement calibré pour galvaniser les foules en fonction des attentes de ses différents publics.

On retrouve donc David Lisnard en 2017 au poste de porte-parole du candidat de la droite François Fillon, animé comme ce dernier de la conviction que la France est un pays « en faillite » qui ne pourra se remettre en mouvement qu’après avoir enclenché une baisse significative des dépenses publiques et remis à l’honneur l’autorité régalienne de l’État.

Maintenant que se profile une nouvelle élection présidentielle, et alors que le quinquennat d’Emmanuel Macron apparaît clairement comme un coup d’épée dans l’eau dans la double perspective de la réduction de la sphère étatique et de la consolidation des libertés individuelles, on voit David Lisnard reprendre bon nombre de thématiques fillonistes avec des accents qui pourraient incontestablement donner quelques espoirs aux libéraux.

En particulier, les failles étatiques béantes qui sont apparues au grand jour à travers la gestion gouvernementale erratique de la pandémie de Covid-19 lui ont donné l’occasion de dénoncer cet automne la « folie bureaucratique française » dans une tribune du Figaro qui n’est pas passée inaperçue à droite et qui lui a ouvert en grand les portes des rédactions et des matinales (vidéo, février 2021, 05′ 44″) :

 

Parsemant volontiers ses textes et ses interventions des grands noms français du libéralisme, de Montesquieu à Jean-François Revel en passant par Bastiat, Tocqueville et Raymond Aron, puis rappelant inlassablement les vertus du couple responsabilité-liberté, le maire de Cannes n’en finit pas de fustiger « l’écologie punitive » qui pénalise invariablement les plus fragiles, le déclassement éducatif de la France, « le quoi qu’il en coûte » débridé, l’État obèse, l’infantilisation de la société et la glaciation de toute initiative innovante sous des tombereaux de normes et de réglementations étouffantes pour des résultats finaux plus que mitigés (vidéo, 02′ 20″) :

Un discours incontestablement rafraîchissant qu’on n’entend plus guère chez les autres ténors de la droite dans ou hors LR, trop occupés qu’ils sont à pourfendre à qui mieux mieux la mondialisation, le libre-échange et le néolibéralisme, pour se fondre à la fois dans le moule de la social-démocratie macronienne et/ou dans celui du souverainisme identitaire et sécuritaire du Rassemblement national.

À ce stade, ce ne sont évidemment que des mots.

Or ces mots du libéralisme, beaucoup les ont eus, quelques dirigeants de la Cinquième République en ont même appliqué quelques-uns de façon sporadique – Emmanuel Macron y compris avec la fin du recrutement au statut de cheminot par exemple – mais aucun n’a eu suffisamment de conviction et de persévérance pour inverser significativement le destin de la France, laquelle se trouve être aujourd’hui non moins qu’avant le pays de l’OCDE qui dépense le plus, taxe le plus et réussit proportionnellement le moins bien.

Ne faisant pas mystère de son désir de peser dans la course présidentielle de 2022 via l’élaboration d’un projet de gouvernement destiné à lutter contre « le déclassement de la France », David Lisnard vient de réactiver à l’échelle nationale le mouvement politique Nouvelle Énergie qu’il avait créé dans le contexte des élections municipales de 2014 pour conquérir la mairie de Cannes. Sa rhétorique n’est pas sans rappeler les formules favorites et complètement creuses d’Emmanuel Macron comme par exemple « libérer les énergies » et « remettre la France en mouvement ». Mais j’imagine que venant de lui, ce n’est pas pareil…

Les deux grandes questions qui viennent alors immédiatement à l’esprit sont les suivantes : à supposer qu’il soit le candidat de la droite, le positionnement libéral qu’il revendique est-il effectivement libéral ? Une fois élu, serait-il homme à passer sans états d’âme des mots aux actes du libéralisme ?

Questions subsidiaires : qui est-il vraiment et son parcours peut-il nous livrer quelques indices en réponses aux questions ci-dessus ?

David Lisnard est né en 1969 à Limoges dans une famille originaire de Cannes, d’un père footballeur professionnel (qui a débuté sa carrière à l’AS Cannes) et d’une mère danseuse de ballet. À l’issue de leurs carrières respectives, ses parents ouvrent des boutiques de prêt-à-porter à Cannes.

Intéressé par la politique depuis l’adolescence, il entre à Sciences Po Bordeaux dont il sort diplômé en 1992. Il participe aux campagnes présidentielles de Jacques Chirac en 1988 et 1995, adhère au RPR en 1996 puis est recruté la même année par le député-maire de Lons-le-Saunier Jacques Pélissard comme directeur de cabinet via une petite annonce parue dans la Gazette des communes à laquelle il avait répondu. Il a 27 ans et sa carrière politique vient de démarrer.

En 1999, il revient à Cannes où il travaille dans le commerce familial. En 2001, il y soutient la campagne municipale de Bernard Brochand (RPR), devient son adjoint dans la foulée de son élection, puis son dauphin, puis maire de Cannes en 2014. Lors des élections municipales de 2020, il est réélu au premier tour avec plus de 88 % des voix, ce qui lui permet de dire qu’il est « le maire le mieux élu de France ». Il convient néanmoins d’ajouter que la participation se limita à 31,2 % des inscrits pour une moyenne nationale de 44,6 %.

Il est également conseiller général puis départemental des Alpes-Maritimes depuis 2008. La même année, il rejoint les instances nationales de l’UMP (puis LR). Ses autres mandats publics incluent la présidence de la Société d’Exploitation du Palais des Festivals et des Congrès de Cannes ainsi que celle du Syndicat Intercommunal chargé de la gestion de l’eau potable.

Que ce soit à la mairie ou dans ces deux instances, sa gestion rigoureuse est remarquée. Il parvient notamment à réduire l’endettement très élevé de sa ville de 55 millions d’euros lors de son premier mandat. En tant que vice-président de l’association des maires de France, il plaide pour davantage de décentralisation afin de rapprocher les décisions des citoyens.

En 2018, alors que Laurent Wauquiez vient d’accéder à la présidence des Républicains, David Lisnard rejoint le mouvement « Libres ! » de Valérie Pécresse en tant que conseiller politique tout en restant membre de son parti d’origine. Au rayon de ses amitiés politiques, il fut pourtant une époque où il citait Wauquiez (qui « travaille sur le fond ») de même que Bruno Le Maire (on croit rêver), Édouard Philippe (« pudique et honnête ») et Xavier Bertrand (« il a toujours cru en moi »). Même Valls a eu droit à sa considération (« à condition qu’il ne tombe pas dans la vanité »). Mais bon, les temps changent…

Il ressort de tout ceci que David Lisnard est non seulement très à l’aise dans la sphère publique comme la plupart de ses collègues politiciens, mais que contrairement à beaucoup d’entre eux, il a su se montrer bon gestionnaire de l’argent des contribuables. Cette qualité travaillée dans le commerce familial lui a d’ailleurs valu de devenir pendant un temps le président de « Service Public 2000 », cabinet leader du conseil aux collectivités locales (renommé aujourd’hui Espelia).

Sa biographie politique comporte cependant un certain nombre d’aspects moins flatteurs du point de vue libéral.

Il est vrai qu’il se montre à juste titre extrêmement préoccupé par la montée de l’islamisme en France, cet islamisme « à bas bruit » dont il parle souvent et qui a abouti par exemple à la décapitation de Samuel Paty. Mais la lutte efficace contre ce type de terrorisme doit-elle absolument passer par des arrêtés municipaux anti-burkini dressés contre quelques femmes qui sont seulement coupables de ne pas porter la tenue de bain classique de la femme occidentale ?

Ce n’est pas mon avis et ce ne fut pas non plus celui du Conseil d’État qui mit un terme à la véritable paranoïa qui s’est emparée de la France à l’été 2016 après l’attentat de Nice. Selon ses propres dires, David Lisnard fut le premier maire de France à agir en ce sens, ce qui l’amena à verbaliser 11 femmes dont je n’ai jamais entendu dire qu’elles avaient mené la moindre action terroriste sur notre territoire. Nous sommes là dans une autorité de pur affichage qui piétine les droits individuels et méprise allègrement l’État de droit. Mauvais présage.

De la même façon, il s’est lancé l’été dernier dans une désinfection très médiatisée des plages de Cannes que la pandémie ne justifiait nullement mais qu’il justifie lui au nom de la rassurance psychologique qu’il doit à ses administrés. Venant de quelqu’un qui reproche au gouvernement de plonger les gens dans une infantilisation permanente au lieu de faire appel à leur sens des responsabilités, c’est cocasse.

Signalons d’ailleurs que David Lisnard fit part de sa nette préférence pour les confinements stricts dits « zéro Covid » dans une tribune signée avec l’économiste Nicolas Bouzou dans le journal Le Monde pas plus tard qu’au mois d’avril dernier. Autrement dit, si la gestion macronienne de l’épidémie fut « erratique » (ce qui est vrai), celle de Lisnard aurait été « enfermiste », ce qui, de mon point de vue du moins, est largement pire.

Plus fondamentalement, il est assez désolant de voir la définition particulièrement extensive que Lisnard se fait de la mission régalienne de l’État. C’est décidément mal parti pour en réduire le périmètre et les pouvoirs. Comme vous l’avez entendu dans la première vidéo ci-dessus, il y inclut l’Éducation, la Culture et la recherche au nom de l’impératif stratégique de l’État.

Du reste, son dernier ouvrage, publié en avril dernier et intitulé La culture nous sauvera, n’est qu’un long plaidoyer pour l’exception culturelle française, la mise au pas normatif des plateformes et autres GAFA et les subventions à la création artistique qui nage pourtant depuis trop longtemps dans un entre-soi hors concurrence pour une qualité très discutable. C’est triste à dire, mais en tant que maire de Cannes et président du Palais du festival, David Lisnard est très très libéral… sauf lorsqu’il s’agit de faire affluer l’argent des contribuables vers les activités qui alimentent ses caisses municipales.

Dans ce contexte où les mots du libéralisme tel qu’il l’entend sont déjà moins alléchants que ce qui transparaît dans ses tweets quotidiens très appliqués, inutile de dire que j’attends avec impatience de pouvoir lire le programme de gouvernement estampillé « libéral » qu’il se propose de préparer en vue de l’élection présidentielle de l’an prochain. Rendez-vous à la rentrée.

 

Mise à jour souhaitée par  David Lisnard, le mercredi 16 juin 2021 : À propos de la gestion de la pandémie de Covid-19, le chef de cabinet adjoint de David Lisnard m’a fait savoir que ce dernier récusait le terme « enfermisme », pour lui préférer celui de « stratégie Zéro Covid » qui pour lui signifie de déployer avec vigueur auto-tests, surveillance des eaux usées, désinfection de l’air et des surfaces et vaccination afin de ne pas opposer liberté et santé.

Sur le web

Un article publié initialement le 15 juin 2021.

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