Comment sont suivis les effets indésirables des vaccins anti-Covid

Plongée dans le monde discret et complexe de la pharmacovigilance, qui surveille la sécurité des médicaments, dont les vaccins.

Par Alexis Vintray.

Jamais aucun lancement de médicament n’aura été aussi suivi que celui des vaccins anti-Covid-19. Malgré une immunité semblant plus courte qu’espérée, ils ont permis d’éviter des millions de décès qui auraient été causés par le covid.

La relative nouveauté de la technologie à ARN messager utilisée (étudiée en fait depuis les années 1980) a créé pour certains une méfiance initiale ; le sujet le plus polémique, nourrissant inquiétudes et fantasmes, reste celui des effets indésirables des vaccins covid, mineurs ou graves, potentiels ou confirmés. Mais comment sont suivis et analysés ces effets indésirables des médicaments ? (dont les vaccins Covid-19)

Organisation de la pharmacovigilance en France

Pour y voir plus clair, nous nous sommes entretenus avec les principaux responsables de ce suivi : les centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV), organismes indépendants des laboratoires pharmaceutiques, au sein de 31 centres hospitaliers. Ils sont chargés de détecter et signaler aux autorités sanitaires les événements indésirables potentiellement liés aux médicaments, dont les vaccins.

Nous y avons échangé avec le docteur Francesco Salvo. Il est le coordinateur du suivi national de la sécurité du vaccin Pfizer et membre du comité exécutif du réseau européen des centres de pharmacovigilance (European Network of Centres for Pharmacoepidemiology and Pharmacovigilance).

Les CRPV sont chapeautés par un réseau français des dits centres (RFCRPV), ainsi que l’ANSM (Agence Nationale de la Sécurité du Médicament), dont ces centres dépendent.

Nous avons aussi pu échanger avec le docteur Annie-Pierre Jonville-Bera, chef de service à l’hôpital Bretonneau à Tours, responsable du centre régional de pharmacovigilance (CRPV) du Centre-Val-de-Loire et présidente du RFCRPV.

Une collecte large des potentiels effets indésirables des vaccins covid

Suivis de près par les politiques, par les médias, par les citoyens, ces effets indésirables potentiels ont surtout été très suivis par les chercheurs et les autorités sanitaires. Le mot d’ordre ? Vigilance maximale. Des consignes qui ont vite résulté en un volume énorme de remontées par les professionnels de santé et les patients.

Pour être certain de ne rien rater de grave, beaucoup ont appelé à strictement tout déclarer. Marie-Christine Perault-Pochat, du centre de pharmacovigilance de Poitiers, déclarait ainsi :

Je préfère que les patients déclarent tout effet indésirable et qu’ensuite je fasse mon travail d’analyse plutôt que de passer à côté d’un effet indésirable grave qui n’aurait pas été déclaré.

Le système a néanmoins rencontré des limites avec le volume énorme et rapide de la vaccination : de très nombreuses remontées n’étaient pas pertinentes, au point qu’il a fallu freiner selon les mots de la présidente du réseau des centres de pharmacovigilance. Un objectif : « [ne plus] signaler les effets non graves déjà connus », comme la fièvre ou une douleur au lieu d’injection.

Un rôle de la pharmacovigilance parfois mal compris

Le rôle principal des centres de pharmacovigilance n’est en effet pas de lister tous les effets indésirables des vaccins. Son but essentiel est de détecter ce qui est nouveau, ou grave, avec pour résultat ultime de faire retirer le cas échéant certains médicaments du marché. Dans d’autres cas elle aboutit à faire évoluer les recommandations d’utilisation ou la formulation quand cela est nécessaire.

Mais l’évolution des recommandations de déclaration n’a pas empêché de nombreuses remontées peu pertinentes. Je soulignais dans un autre article que la base de pharmacovigilance américaine VAERS incluait des suicides par arme à feu dont on se doute qu’ils n’ont pas grand rapport avec le vaccin.

Plus généralement, Francesco Salvo du CRPV de Bordeaux, rappelle expressément que « la pharmacovigilance n’est pas faite pour estimer la fréquence d’effets indésirables dans les patients exposés à un médicament ». Ce qui n’empêche pas malheureusement de nombreux opposants à la vaccination de détourner ces chiffres

Sur ce sujet, le lecteur curieux pourra aussi se référer avec intérêt à cet article de Florian Gouthière dans Libération.

L’indispensable analyse de ces déclarations

Tous les signalement faits aux CRPV par les professionnels de santé ou les patients sont ensuite revus par des praticiens hospitaliers. Ces revues d’imputabilité cherchent à confirmer si l’effet secondaire identifié peut (ou non) être attribué (imputé) au vaccin.

L’exercice est complexe, mêlant ainsi pas moins de 7 critères dans la méthode française d’imputabilité (présentation rapide ici), qui sont autant d’indices permettant d’arriver à une conclusion.

Francesco Salvo explique ainsi :

[Tous] les cas notifiés sont ainsi récoltés, complétés et évalués par le personnel médical du CRPV […] L’analyse qualitative menée par les CRPV se nourrit également des données de la littérature, de celles des essais cliniques et des analyses des laboratoires réalisées dans le cadre européen.

Ces approches croisées permettent d’identifier ce qui n’est pas directement lié à la vaccination. Ainsi du cas qui a fait grand bruit de Maxime Beltra, jeune de 22 ans mort après la vaccination mais selon toutes probabilités d’une allergie alimentaire à l’occasion d’un repas au restaurant.

Elles identifient aussi ce qui est lié avec certitude à la vaccination comme abordé plus bas. Mais surtout ce pour lequel le lien est possible, voire hypothétique, sans aucune certitude, le cas le plus fréquent. Des classifications qui ne sont pas sans rappeler les typologies de l’OMS. Contrepoints l’avait évoqué avec humour pour la charcuterie.

La pharmacovigilance ne peut, ni n’a vocation à répondre dans tous les cas à cette question de l’imputabilité de manière définitive. Elle doit bien souvent se contenter de suspicions, gardant le maximum d’effets secondaires dans une catégorie « peut-être » : « les effets indésirables pour lesquels le rôle du vaccin est confirmé ou suspecté », dans le jargon des rapports officiels.

La douloureuse absence de réponses individuelles

Cette absence de réponse certaine à de nombreux cas individuels est douloureuse et source de frustration pour les familles évidemment, en particulier pour les cas de décès inexpliqués.

Comme le relate le docteur Annie-Pierre Jonville-Bera :

Il est difficile pour les familles de ne pas avoir de cause. Il y a une envie de pouvoir blâmer quelqu’un dans ce moment de douleur. Les familles veulent souvent que ce soit le vaccin plutôt qu’une absence de cause certaine.

Même autour de nous, on peut entendre des récits d’effets secondaires, parfois graves, toujours perturbants. Il n’est que rarement possible, au niveau individuel, de savoir avec certitude s’il y a un lien avec le vaccin. Et tout autant difficile de sortir de l’affect face à des situations difficiles, dont on ne connait pas la cause.

Heureusement intervient alors la statistique pour clarifier la responsabilité éventuelle du vaccin.

L’approche statistique au secours de la pharmacovigilance

L’un des intérêts d’avoir des bases aussi riches que possible sur les effets graves est d’analyser la survenue de certains effets. Une analyse qui est faite par rapport à ce qu’on serait en droit d’attendre sans vaccination, comme l’explique le docteur Francesco Salvo, coordinateur du suivi national de la sécurité du vaccin Pfizer.

Ces analyses statistiques entre le taux de survenance d’un effet indésirable post vaccination et le taux de survenance de cette même complication parmi la population générale permettent d’isoler les effets secondaires probablement liés au vaccin de ceux qui sont probablement non liés au vaccin. C’est ainsi que les risques, heureusement rares, de myocardites et de thromboses chez les jeunes hommes ont pu être identifiés (voir par exemple ce rapport de la CDC). En France, en avril 2021, l’ANSM se dotait d’un comité d’experts hebdomadaire pour suivre ce risque, sur lequel vous retrouverez les estimations actuelles du risque. Ces risques restent à ce stade jugés comme trop rares pour modifier le ratio coûts bénéfices et entraîner une évolution de la politique de vaccination des adultes.

Cette approche statistique est systématisée au maximum selon la présidente du réseau des centres de pharmacovigilance :

Pour toutes les pathologies graves pour lesquelles une étiologie est connue, on compare l’incidence post-vaccination vs l’incidence attendue dans la population générale.

De ces approches cumulées découle un certain nombre de signaux croisés pour identifier d’éventuels effets secondaires inconnus. Avec un partage à l’échelon européen pour contrôler avec la pharmacovigilance des autres pays, et publication d’un rapport public pour chaque vaccin (disponible ici).

Comme le résume Francesco Salvo :

Dans le contexte du rapport de suivi, tous les cas sont re-analysés et les signaux potentiels discutés en détail. Si c’est jugé pertinent, ils sont transférés à l’Europe pour discussion collégiale à plus haut niveau.

Pas de signal sur une éventuelle mortalité causée par les vaccins

Cette combinaison des approches permet de confirmer ou non l’origine vaccinale de certains effets. Les décès sont logiquement les plus suivis.

Comme nous le dit l’ANSM :

Les cas de décès signalés suite à une vaccination anti-covid font l’objet d’une attention particulière par les CRPV : une analyse médicale et clinique, chronologique et sémiologique est réalisée par les experts des centres afin de déterminer le rôle du vaccin et/ou de la vaccination dans l’effet indésirable, et particulièrement les décès.

De manière rassurante, les résultats de ces approches croisées permettent aux CRPV et à l’ANSM d’être affirmatifs sur le sujet d’éventuels décès qui seraient causés par la vaccination :

Aucun signal de [pharmacovigilance] concernant la mortalité n’est identifié à ce jour à partir des données françaises de notification spontanée.

Et de surenchérir :

Concernant les cas de décès déclarés, les éléments transmis n’indiquent pas un rôle potentiel du vaccin.

Ainsi sur les cas de mort subite (40 000 cas par an), fréquents même chez les jeunes adultes sportifs et en bonne santé (environ 200 cas par an en France) : aucune hausse n’est observable par rapport à ce qui est attendu en temps normal nous précise Annie-Pierre Jonville-Bera du CRPV de Tours.

Les seuls cas de décès post vaccination avec un rôle probable du vaccin concernent malheureusement des patients déjà extrêmement fragiles, pour lesquels les risques liés au covid étaient maximum.

Ainsi nous indique Francesco Salvo :

Des 9 cas de décès survenus dans un contexte de réactogénicité, type syndrome pseudo-grippal, donc potentiellement lié à la vaccination, il s’agissait à chaque fois de cas de patients âgés et fragiles. Pour ces personnes, une fièvre, même de faible intensité, a pu malheureusement conduire au décès du patient.

Conclusion

Bien loin des fantasmes nourris sur des lectures mal comprises ou carrément malhonnêtes des bases de données de pharmacovigilance, la compréhension de son mode de fonctionnement permet de mieux comprendre ce que l’on peut en tirer.

Dans un monde binaire où l’on cherche des réponses noires ou blanches que la recherche ne peut pas nécessairement offrir, la pharmacovigilance montre une image imparfaite des vaccins et facilement manipulable par les idéologues : des effets secondaires potentiels nombreux mais uniquement rarement liés avec certitude au vaccin (myocardites en particulier).

Là où beaucoup s’attendraient à une absence d’effets indésirables, il faut se résoudre à des effets indésirables potentiels. Il faut aussi accepter l’évidence : même sans vaccination, tous ces effets secondaires potentiels auraient largement eu lieu, surtout parmi des populations à risque, cibles privilégiées pour la vaccination. Une conclusion plus complexe que Oui ou Non mais beaucoup plus proche de la réalité, sans remettre en cause significativement l’intérêt des vaccins.

Quelques comptes pour aider à réfléchir soi-même et distinguer le bon grain de l’ivraie :

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 21 septembre à 14h40, pour ajouter une précision sur l’imputabilité ainsi que sur les thromboses.

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