Congé paternité : fallait-il davantage encore charger la barque ?

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L’allongement du congé de paternité va à contresens de ce qu’il conviendrait de faire, l’économie française étant mal en point. Analyse.

Par Claude Sicard.

Par décret, le congé paternité vient de passer de 11 à 25 jours. Il devient en partie obligatoire et passer de 3 à 28 jours. C’était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron.

Le Medef s’en inquiète à juste titre, estimant que cette nouvelle mesure va coûter entre 300 et 500 millions d’euros aux entreprises françaises et ne va pas manquer de créer un surcroît de difficultés pour les entreprises, tout particulièrement les PME.

Par contre, la gent féminine s’en réjouit.

Ainsi, Christine Lagarde, la présidente de la BCE à Francfort, dans une interview accordée à Challenges en septembre 2020, a déclaré que les avancées en matière de réduction des inégalités entre hommes et femmes sur la marché du travail restent encore trop lentes.

L’ancienne présidente du MEDEF, Laurence Parisot a salué cette « excellente nouvelle », parlant même d’une  « mesure structurante ».

La CFDT a déclaré qu’il reste encore bien du chemin à parcourir : il serait souhaitable d’aller plus loin et de porter à deux mois le congé paternel afin que la maternité ne soit plus un facteur discriminant pour les femmes en entreprises.

Comment cette avancée sociale s’inscrit dans le contexte qui est celui de l’économie française ?

Comme nous allons le voir, cette nouvelle avancée sociale va à contresens de ce qu’il  conviendrait de faire, l’économie française étant mal en point : le pays ne produit pas assez, et sa dette extérieure ne cesse de croître depuis vingt ans pour atteindre des niveaux extrêmement préoccupants (près de 120 % du PIB). La France se classe seulement en onzième position en Europe en PIB par personne. Depuis 2003 la balance commerciale du pays est constamment déficitaire. Le taux de chômage est depuis de très nombreuses années l’un des plus élevés d’Europe. Ajoutons, ce qui est très significatif, que la part de la France dans les exportations de biens et services de la zone euro est passée de 17 % en 2000 à 12,9 % en 2018 (source Rexecode).

La mesure qui vient d’être prise va dans le sens de la réduction de la force de travail du pays. Or, le travail est l’un des composants essentiels qui permettent de produire de la richesse dans un pays. Cela se démontre aisément aujourd’hui si l’on se réfère aux cas des pays où la population travaille abondamment comme par exemple en Corée du Sud ou en Suisse. Nul besoin de faire appel aux thèses exposées par Adam Smith dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il suffit d’observer ce qui se passe.

Un taux de population active anormalement bas

La Banque Mondiale publie régulièrement des données sur ce qu’elle entend par  population active. Ci-dessous, quelques-uns de ses chiffres (Source BIRD) :

Taux de population active (en % de la population totale)

  • Suisse……………..   57,4 %
  • Danemark……….   56,9 %
  • Allemagne ………   52,1 %
  • Royaume-Uni….   51,7 %
  • OCDE……………..   48,7 %
  • France…………….   44,5 %
  • Grèce………………   44,3 %

La France se caractérise donc par un taux de population active particulièrement faible. Si le pays avait le taux moyen de l’OCDE  il aurait 2,8 millions de personnes actives supplémentaires, et si son taux était celui de l’Allemagne, c’est-à-dire 52,1 %, il s’agirait de 5 millions de personnes. Il n’y aurait plus de chômeurs.

Le premier problème de la France est donc cette insuffisance manifeste de personnes actives ou en recherche active d’emploi. Actuellement, avec la reprise de l’activité, toutes les entreprises recherchent du personnel mais n’en trouvent pas, alors que 5 millions de personnes sont au chômage.

Un faible temps de travail annuel

L’OCDE publie régulièrement des données sur le nombre d’heures travaillées par  salarié.

Ci-dessous, quelques exemples :

  • Corée du Sud…………….   2024
  • Etats-Unis………………..   1780
  • Suisse………………………   1765
  • OCDE………………………   1759
  • Japon………………………   1710
  • Royaume- Uni…………..  1681
  • France……………………..   1514
  • Allemagne…………………  1356

La France se situe très bas dans ce classement, très loin derrière la Suisse ou les États-Unis. Ce n’est pas tant la durée légale du travail hebdomadaire qui est en cause mais plutôt le nombre de jours de congés.

Ci-après, les statistiques à disposition sur le nombre de jours de congés annuels  dans différents pays. La Franc se situe très haut dans ce classement, en sixième position dans le monde.

  • Autriche………. 38
  • France ………… 36
  • Japon………….. 35
  • Italie……………  31
  • Allemagne……  29

La durée moyenne de vie active

Eurostat publie régulièrement des données sur la durée de vie active dans les pays. Le tableau ci-dessous indique comment la France se situe par rapport aux autres pays :

  • Suisse………………  44,9 ans
  • Pays-Bas………….  40 ans
  • Suède………………  40 ans
  • Allemagne……….   38,1 ans
  • France……………..  35 ans
  • Turquie……………   28,5 ans

La durée de la vie active en France est très réduite. Par exemple, l’écart avec la Suisse est considérable. L’âge de départ à la retraite est resté très bas : 62 ans, alors que pour les autres pays européens il est de 65 ou 66 ans, et 67 ans en Italie.

Les grèves en France

En France, les syndicats sont en permanence dans une attitude de conflit avec le patronat.

La Charte d’Amiens de 1906 est dans leur ADN. Elle a été le résultat de la victoire du courant syndical révolutionnaire dans le monde du travail. Elle a installé le syndicalisme français dans une lutte des classes permanente, avec comme instrument de combat la grève générale.

Aussi, le nombre de jours de grève est extrêmement élevé, bien plus que partout ailleurs, comme le montre le tableau suivant :

Nombre de jours de grève pour 1000 salariés, (moyenne 2009-2018)

  • France …………..   114
  • Espagne…………    54
  • Royaume-Uni…    19
  • Allemagne………   18
  • Etats-Unis………… 6
  • Suisse……………….  1

Source : Fondation Hans-Bockler

Une faible robotisation

La productivité des salariés dépend beaucoup de ce que les économistes nomment l’intensité capitalistique dans les entreprises, c’est-à-dire les machines et instruments divers mis à la disposition des salariés, et ceci tout particulièrement dans le secteur de l’industrie. Malheureusement, le taux de robotisation est faible, comme le montrent les chiffres suivants :

Nombre de robots industriels pour 10 000 employés dans l’industrie (2019)

  • Corée du Sud………. 855
  • Japon…………………. 364
  • Allemagne…………… 346
  • Etats-Unis…………… 228
  • Espagne………………. 191
  • France ………………… 177
  • Canada………………… 165

Source : International Federation of Robotics

La faible robotisation de la France est due à la structure de son secteur industriel : le nombre d’entreprises de dimension moyenne, les ETI (entreprises de taille intermédiaire) est très insuffisant comparativement aux autres pays. Ce sont précisément ces entreprises ainsi que les grandes et très grandes entreprises qui ont les moyens et la dimension nécessaires pour s’équiper de robots et recourir à l’intelligence artificielle.

Cette faible robotisation aggrave donc les effets de l’insuffisante force de travail dont dispose le pays. Ces deux éléments se combinent pour expliquer la situation dans laquelle se trouve l’économie française.

Les Français et le travail

La situation française au regard du travail relève aujourd’hui beaucoup de la sociologie des Français.

Il faut s’en référer à des auteurs comme Dominique Meda, professeur de sociologie à Dauphine, qui a publié Le travail : une valeur en voie de disparition, ou encore à Annie Jacob, avec Le travail : reflet des cultures.

La valeur du travail s’est dégradée. La mesure de Martine Aubry qui a ramené à 35 heures la durée hebdomadaire du travail a eu beaucoup de succès dans la population, de sorte qu’aucun gouvernement n’a par la suite eu l’audace de revenir sur cette mesure.

En mai 2014, un sondage IFOP a montré que 56 % des personnes interrogées considéraient le travail avant tout comme une contrainte nécessaire pour subvenir à ses besoins, soit, dans cette enquête, 7 points de plus par rapport à 2006.

Pour les plus de 65 ans, à la différence de ce que l’on note chez les personnes plus jeunes, le travail était plutôt perçu comme une source d’épanouissement. Le travail est associé à la pénibilité, à de la contrainte, et le terme loisir sous-entend « détente, amusement ».

Les loisirs sont devenus un droit, comme l’indique Joffre Dumazedier dans Vers une civilisation de loisir.

Un sondage IFOP réalisé en 2019 pour le JDD, révèle que 54 % des personnes interrogées se déclaraient opposées à la possibilité de travailler davantage ; et 62 % chez les sympathisants socialistes.

En Suisse il en va tout autrement

En 1984, l’Union Syndicale suisse avait lancé un referendum pour ramener la durée hebdomadaires du travail à 40 heures. Réponse négative : en Suisse, la durée hebdomadaire est toujours de 45 heures.

Autre élément révélateur de la sagesse des Suisses : en mars 2012, une votation a été organisée pour porter la durée des congés annuels de quatre à six semaines. Cette proposition a été refusée à 67 % des voix. À cette occasion, la directrice de la politique générale de la Fédération des entreprises romandes a déclaré : « Les Suisses ont compris que cela risquait d’augmenter le chômage ».

En Chine, les Chinois travaillent beaucoup et le pays avance à une allure stupéfiante. La législation prévoit que les salariés ayant moins de 10 ans d’ancienneté ont seulement droit à 5 jours de congé annuels. Entre 10 et 20 ans d’ancienneté, il leur est accordé 10 jours. Un observateur européen vivant sur place nous dit que la culture chinoise incite les gens à travailler : rester oisif est associé à la décrépitude, depuis leur plus jeune âge on apprend aux enfants à travailler.

Ainsi, des pays comme la Corée du Sud, voire la Chine ou encore en Europe la Suisse, ont des économies très dynamiques.

La Suisse est une exemple de réussite économique remarquable qui mériterait d’être mieux connu des Français. Elle dispose de sa propre monnaie, sa balance  commerciale est constamment positive, et il n’y a pas de chômage. Le ratio de production industrielle par habitant y est extrêmement élevé, soit 21 000 dollars par habitant, le plus important de tous les pays européens. Cette performance exceptionnelle lui permet un PIB par tête record de 81 993 dollars.

La France en est très loin : son ratio de production industrielle par habitant est de seulement 6900 dollars. Il s’ensuit un PIB par tête relativement modeste, soit 40 493 dollars.

Beaucoup d’enseignements sont à tirer de notre voisin helvète.

Le droit du travail y est exemplaire, tout comme la formation des jeunes par l’apprentissage.

L’exemple de la Suisse est intéressant au plan de la démocratie locale. Les Gilets jaunes réclamaient des votations pour régler un grand nombre de problèmes à partir d’initiatives issues de la base.

D’autres domaines sont inspirants : l’organisation du territoire, la politique d’assimilation, etc.

Quelques trop rares articles paraissent de temps à autres dans la presse au sujet de la Suisse. La France est hélas davantage portée à vouloir montrer la voie plutôt qu’à s’inspirer d’expériences étrangères.

S’il était permis de formuler un vœu, il consisterait à souhaiter que la France mette au panier son Code du travail pour le remplacer par un code s’inspirant du Code du travail suisse. Un code paralysant de plus de 3000 pages serait remplacé par un code simplifié de 60 pages auxquelles sont annexées quelques 130 ordonnances diverses.

L’économie française s’en trouverait fortement dynamisée. Nos autorités expliqueraient aux Français que ce code est celui qui s’applique depuis des années aux Suisses, qui ne font jamais grève, tout comme aux plus de 300 000 travailleurs frontaliers qui accourent dans ce pays pour y travailler. Si ce Code du travail était dissuasif, ces travailleurs frontaliers ne rivaliseraient pas pour aller exercer un emploi en république helvétique.

 

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