« Êtes-vous le descendant d’un propriétaire d’esclaves ? » : une étude navrante

Pessoas do Brasil colonial. Obra de Carlos Julião on Wikimedia Commons - Creative Commons Zero, Public Domain Dedication — Carlos Julião, Creative

Tant que les sciences sociales ne sortiront pas de leurs ornières idéologiques pour ne s’intéresser aux faits et rien qu’aux faits, les débats essentiels n’auront jamais lieu.

Par Elie Blanc.

Dans la grande clairvoyance qui caractérise actuellement la recherche en sciences sociales, le CNRS a récemment publié une étude qui permet de retracer les propriétaires d’esclaves ayant reçu une indemnité de l’État après son abolition, et donc de savoir si vous êtes le descendant d’un propriétaire d’esclave.

La démarche de cette étude, dans la continuité de celles qui évaluent le « coût de la virilité », interroge particulièrement. On se demande en effet quel est le but de telles recherches, si ce n’est pointer encore et toujours les mêmes coupables, à savoir les  hommes blancs cis de plus de 50 ans.

Même s’il faut louer l’honnêteté de l’étude, qui précise que 30 % des propriétaires d’esclaves étaient de couleur, nul doute que politiquement elle ne servira qu’à alimenter les discours décoloniaux qui militent pour une repentance éternelle de la part des Blancs.

Ces études navrantes ne sont pas sans rappeler un épisode de la série satirique South Park, où les personnages blancs font des tests génétiques pour retrouver de lointains ancêtres victimes de massacres et pouvoir passer du statut de coupable à celui d’opprimé par le système.

Il est véritablement affligeant que ce qui nous semblait à l’époque n’être qu’une grossière caricature décrive aujourd’hui l’évolution de la société française.

Le danger de telles études, c’est qu’elles alimentent des discours proposant une vision manichéenne de l’Histoire et nourrissent un sentiment (légitime) d’acharnement pour une partie de la population, et qui risque in fine de provoquer un violent conflit.

Lorsqu’en 1919 les vainqueurs de la Première Guerre mondiale ont érigé l’Allemagne en unique responsable de la guerre avec le traité de Versailles, on a justifié l’exigence de réparations et un traitement humiliant à son égard. Inévitablement, un profond désir de vengeance a grandi chez un grand nombre d’Allemands qui ont vu dans le fascisme un moyen d’assouvir ce désir.

Un tel scénario n’est pas à exclure en France.

Mais ces mêmes personnes qui tiennent ce discours woke ne semblent pas faire le lien entre leurs propos clivants et la tribune de militaires qui disent vouloir défendre les valeurs civilisationnelles françaises.

Est-il pourtant vraiment surprenant qu’un nombre croissant de personnes ne supportent plus d’être considérées comme coupables pour avoir eu le simple tort de naître homme ou blanc, ou d’avoir eu des ancêtres ayant pratiqué l’esclavage ?

Est-ce vraiment si radical de croire que chaque individu ne devrait-être jugé que selon les actes qu’il a commis, indépendamment de sa couleur de peau ou des actions de ses ancêtres ?

Un obscurantisme sclérosant…

Outre l’aspect politique, le fait qu’une partie non négligeable de la recherche semble si engagée sur ces questions interroge sur sa capacité à éclairer le débat public.

Comment certains chercheurs français peuvent-ils dans le même temps publier des études comme celle-ci, proclamer que le racisme anti-blanc n’existe pas, nier les différences hommes/femmes en dépit de la réalité scientifique, et s’indigner lorsque certains dénoncent l’islamo-gauchisme ou pointent simplement le manque d’objectivité qui gangrène une partie du milieu universitaire ?

Chaque fois qu’une critique est émise, aucune argumentation n’est fournie puisque le débat est balayé par une réponse bien pratique : « c’est un discours d’extrême droite ». Sauf que cette stratégie semble aujourd’hui connaître certaines limites.

Selon le désormais célèbre sociologue Éric Fassin, dire que « sale Blanc » est une insulte raciste est alimenter un discours d’extrême droite. Quel niveau d’aveuglement idéologique faut-il atteindre pour croire que nommer les choses par leur nom revient à tenir un discours d’extrême droite ?

Ces universitaires persistent pourtant : l’université est impartiale dans ses recherches et toutes les critiques qui lui sont adressées rappellent les méthodes nazies.

Mais si tel est le cas, comment expliquer que les rares étudiants n’adhérant pas à la pensée dominante dans les facultés de sociologie se fassent virer ? Pourquoi la contradiction est-elle devenue si insupportable dans les IEP que les syndicats étudiants tentent de terroriser ceux qui émettent des avis divergents ? Pourquoi le magazine Alternatives économiques est-il si souvent le seul recommandé aux étudiants, alors qu’il est ouvertement post-keynésien et que son manque de rigueur scientifique est décrié par nos chercheurs les plus sérieux ? Pourquoi continuer d’ouvrir des masters en gender studies, quand même Slate reconnaît implicitement que la théorie du genre ne résiste pas à l’épreuve des faits ?

Ces universités et chercheurs parviendront-ils un jour à comprendre que toute contradiction n’est pas nécessairement le fruit d’une chasse aux sorcières menée par l’extrême droite mais la condition indispensable pour que la recherche en sciences humaines conserve un minimum de crédibilité ?

Ces critiques ne sont pourtant pas nouvelles en sciences sociales.

En 2017, Pierre Cahuc et André Zylberberg publiaient Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser. Cette dénonciation du manque de rigueur scientifique et d’objectivité dans l’enseignement et la recherche en économie en France suivait celle de Jean Tirole, qui dénonçait en 2014 les pratiques des « économistes atterrés ».

À l’époque déjà cela avait fait scandale et les économistes visés avaient rejeté en bloc toutes les critiques qui leur étaient adressées. Bien évidemment, cela n’a rien changé à la visibilité qui leur est accordée dans les médias, les économistes atterrés bénéficient toujours du même crédit quand il s’agit de nous expliquer que la dette publique n’est pas du tout préoccupante puisque les taux d’intérêts resteront toujours bas (oups, il semblerait qu’en fait ils remontent) ou que la décroissance est une solution viable.

Contrairement à ce que les données sur la mondialisation nous apprennent, Thomas Piketty continue de nous rabâcher que les inégalités explosent (en se concentrant sur 0,01 % de la population mondiale plutôt que les 99,99 % restants), et on lui a même permis de sortir un film pour bien faire entrer ses idées dans la tête des gens.

Qui condamne ceux qu’il prétend protéger

Si sur le plan académique et intellectuel, ces constats sont désolants, c’est surtout concrètement, dans la vie des Français que les effets sont les plus dramatiques.

Car si les questions sur le « racisme systémique » ou le patriarcat intéressent surtout ceux qui n’ont jamais connu la nécessité, les plus démunis se demandent comment trouver un emploi et proposer un meilleur avenir à leurs enfants.

Malheureusement, en faisant croire aux minorités qu’elles sont les victimes du racisme systémique ou d’un capitalisme sans cœur, on s’embourbe dans des débats stériles et on empêche la mise en place de réformes structurelles qui amélioreraient la situation de tous, peu importe leur couleur de peau ou leur sexe. Parce qu’on leur fait croire que la France s’enfonce toujours plus dans le racisme et le néo-libéralisme, les Français réclament toujours plus d’État, de dépense publique et de redistribution, enfermant les plus fragiles dans le piège du chômage et de la misère.

Cyniquement, ce sont précisément ces effets qui sont dénoncés comme des défaillances de marché et qui servent de prétexte à l’intervention de l’État. La maladie est présentée comme le remède, enclenchant un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

Pourquoi s’entêter dans cet aveuglement idéologique, alors que nous pourrions nous inspirer des modèles qui ont fonctionné, comme en Estonie ? Après l’effondrement du bloc soviétique, ce petit pays a pris un virage à 180 degrés et a mis en œuvre des réformes simples : décentralisation, diminution du poids de l’État, simplification et numérisation des démarches administratives, réforme du système scolaire…

En bref, l’exact opposé de ce qui est proposé en France depuis 70 ans. Sur le long terme, les résultats estoniens sont incontestables : la pauvreté n’a fait que reculer, la croissance est durable et soutenue et le pays truste les premières places du classement Pisa.

Tant que les sciences sociales ne sortiront pas de leurs ornières idéologiques pour ne s’intéresser aux faits et rien qu’aux faits, les débats essentiels n’auront jamais lieu et  de tels progrès ne seront jamais possibles en France. Et tant pis pour ceux qui en font les frais.

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