Un tramway nommé confinement

Speed BY Greg Heo(CC BY-NC 2.0) — Greg Heo, CC-BY

Prendre le risque de renoncer à sa liberté au nom de sa santé, c’est prendre le risque de renoncer à sa liberté de choisir la santé à autre chose. Au nom de quoi protesterons-nous si, demain, on décide de troquer notre santé chèrement acquise contre autre chose ?

Par Albert Scott.

Quiconque s’est intéressé, au moins de très loin, à la réflexion contemporaine en éthique a déjà rencontré cette petite expérience de pensée que l’on doit à la philosophe Philippa Foot : vous conduisez un tramway lancé à toute vitesse et dont les freins ont lâché ; devant vous, cinq personnes vont être tuées si vous ne faites rien, mais la seule chose qui est en votre pouvoir est de détourner le tramway vers une autre voie où ne se trouve qu’une seule personne. Le faites-vous ?

Aujourd’hui la plupart des étudiants en philosophie sont enclins à détourner le tramway. Mais certains hésitent à l’idée de le faire. Ce scrupule serait dû à notre intuition selon laquelle provoquer activement une mort est pire que de simplement ne pas en empêcher une. Assurément, toute chose égale par ailleurs, s’il y avait le même nombre d’innocents sur les deux voies, ou encore, si nous étions dans une égale incertitude concernant le nombre de victimes dans les deux cas, nous serions plutôt incités à ne pas prendre activement la responsabilité des morts à venir et nous contenterions de laisser le sort ayant brisé nos freins faire son effet.

À la suite d’une autre grande éthicienne, Judith Jarvis Thomson, de nombreuses variations sur le thème du tramway ont été explorées, faisant du jeu avec cette expérience de pensée un genre littéraire et philosophique à part entière.

L’une de mes préférées (sans aucune grossophobie de ma part, je vous assure) est la suivante : le tramway est inéluctablement lancé vers cinq personnes n’ayant toujours pas le temps de s’enfuir ; mais cette fois, vous êtes au-dessus d’un pont surplombant la scène.

Devant vous, un homme bien en chair observe lui aussi la course du juggernaut. Votre grande connaissance des lois de la physique – et du fonctionnement des tramways, vous permet de savoir qu’en poussant l’homme sur les rails, le condamnant ainsi à la mort, vous pouvez suffisamment freiner le véhicule pour sauver les cinq autres innocents. Vous n’êtes vous-même pas assez gros pour que votre sacrifice soit utile et vous n’avez pas le temps de demander le consentement de l’obèse. Le faites-vous ?

La plupart des étudiants répondent « Non » à cette deuxième question, ce qui leur vaut quelques sarcasmes de la part de leur professeur lorsqu’ils ont répondu « Oui » à la première question. Après tout, il s’agit toujours de la même chose : sacrifier une personne pour en sauver cinq.

En fait, l’intuition des étudiants n’est pas forcément incohérente, puisque la situation n’est pas tout à fait la même : dans le deuxième cas, la mort du gros bonhomme est voulue et recherchée, même si c’est en tant que moyen, alors que dans le premier cas, la mort de l’innocent sur l’autre voie n’est pas elle-même ce qui sauve les cinq autres, il s’agit d’un effet non-désiré du sauvetage, qui consiste en un changement de voie.

En Europe continentale, cette casuistique quasi-jésuite est souvent moquée, on accuse ces expériences de pensée de n’avoir aucun rapport avec les situations concrètes auxquels nous sommes susceptibles de faire face, et donc d’être tout à fait inutiles au philosophe moraliste.

Pourtant, la décision de confiner ou non un pays en réponse à une épidémie est tout à fait analogue à ce genre de problème.

L’expérience du tramway appliquée au confinement

En effet, rappelons le, les confinements ont aussi des coûts en termes de vies humaines. Tout d’abord, à très court terme, l’augmentation tantôt de la solitude, tantôt de la promiscuité, provoque une nette augmentation des dépressions et des violences domestiques. Fort heureusement, les suicides et les homicides qui en résultent sont suffisamment rares pour ne pas être statistiquement remarquables.

Toutefois, il suffit qu’une seule personne soit morte à cause de ceci pour que l’on soit dans une situation au moins comparable à celle du tramway classique. Mais il faut aussi remarquer que le confinement a causé un net retard dans le diagnostic de cancers et de maladies cardio-vasculaires, qui restent de loin les premières causes de mortalité des pays développés, ainsi qu’un retard des opérations nécessaires, y compris dans les nombreuses régions où les hôpitaux étaient loin d’être saturés. Il y a fort à parier qu’une part de la surmortalité actuelle soit due à ceci.

De plus, on sait que l’espérance de vie, aussi bien au sein d’un pays qu’entre les pays, est très liée au niveau de richesse. On peut donc déduire du très lourd coût économique des confinements (rappelons qu’un million de Français sont tombés sous le seuil de la pauvreté suite au premier confinement) que de nombreuses années de vie ont été perdues par des millions de personnes à cause de ceux-ci.

Si on observe hors de nos pays, on s’aperçoit aussi que la perturbation des chaînes de distribution cause des problèmes d’approvisionnement en nourriture et en médicaments dans des pays moins développés, les rendant vulnérables à la faim, ainsi qu’à des maladies bien pires que le covid, telles que le sida et la tuberculose, autant de maux qui touchent cette fois non pas principalement des personnes âgées, ou des personnes souffrant de comorbidité mais des enfants sous-alimentés.

La plupart des gens estiment tout de même que malgré leur efficacité douteuse les confinements sauvent davantage de vies qu’ils n’en condamnent. J’ai personnellement de sérieux doutes à ce sujet. J’ai la forte impression que du fait de mauvaises informations dûes à des biais de la part aussi bien des médias que des autorités, mon entourage a une forte tendance à sous-estimer le coût et à surestimer l’efficacité des confinements.

Mais mon ego n’étant pas démesuré au point de ne pas pouvoir envisager que ce soit moi qui me trompe dans mon évaluation – que je soies biaisé par mon individualisme ou bien par mon esprit de contradiction – je consens à imaginer que la majorité ne se soit pas trompée dans ses calculs. Ceci dit, ça ne nous dit toujours pas si elle est juste, ou au moins, cohérente, dans sa délibération morale.

À première vue, la situation est analogue à celle du tramway classique, celui de Foot, mais pas à celle modifiée par Thomson. En effet, il s’agit de changer activement le cours des choses, quitte à provoquer la mort d’une minorité, pour sauver le plus grand nombre et ce sans que la mort de la minorité ne soit elle-même recherchée, même en tant que moyen.

Il s’agit ici aussi seulement d’un effet indésirable de ce que nous faisons pour sauver la majorité, mais pas en soi de ce qui sauve la majorité. Si le public décide sans hésiter de détourner le tramway dans la première expérience de pensée, alors, je comprends qu’il fasse aussi le choix du confinement. Mais j’attends tout de même de lui qu’il comprenne les scrupules que je peux avoir face à un choix aussi terrible.

Mais à y regarder de plus près, ce n’est pas exactement comme le cas du tramway classique.

Même s’il ne s’agit pas directement de tuer quelqu’un comme dans l’exemple de la personne obèse sacrifiée, les mesures prises ne sont pas moralement neutres, comme le serait par exemple le fait de faire changer de voie un tramway. Si on accorde la moindre valeur à la liberté, alors on ne peut que considérer comme terribles les fortes restrictions de nos libertés de circuler, de travailler et de nous rassembler.

C’est donc bien un mal qui est souhaité en lui-même comme moyen pour un plus grand bien. Ce mal étant d’une nature différente, peut-être d’une moindre gravité aux yeux de certains, qu’une certaine quantité de vies humaines perdues, je peux concevoir que certains penchent toujours en faveur du confinement.

À la condition, bien sûr, que ceux-ci aient bien pris en compte ces points négatifs dans leur délibération : il existe au moins une légère incertitude possible concernant leur calcul du nombre de morts en jeu ; les morts qu’ils causent activement sont pires que celles qu’ils n’auraient simplement pas évitées ; et le moyen par lequel ils entendent sauver des vies est en lui-même un mal.

Il est important de préciser encore une chose à propos de ce mal en soi qu’est la restriction de la liberté individuelle.

Certains seront peut-être enclins à y voir en fait une bonne chose, à savoir le recul de l’égoïsme de quelques-uns au profit du bien collectif. Je pense que c’est une erreur.

En effet, ce serait négliger le fait que cette restriction des libertés individuelles va de pair avec une vive augmentation de la répression policière et surtout, avec un recul des libertés publiques en raison du contournement des institutions démocratiques du fait que toutes les décisions importantes soient prises discrétionnairement par le conseil de défense, et selon les recommandations du conseil scientifique, sans délibération publique ni au gouvernement ni au parlement ; et de l’État de droit, que l’on songe au refus du conseil d’État de prendre en compte les contestations légitimes de la qualification de « catastrophe sanitaire » de la situation actuelle.

L’augmentation de la force de l’État est inversement proportionnelle à sa légitimité dans sa prétention de représenter le peuple. Cela ne surprendra aucun des lecteurs de La route de la servitude de Hayek (autant dire que c’est susceptible de surprendre pour ainsi dire tous les Français), puisque l’exercice de sa liberté individuelle est une condition de possibilité de l’exercice de sa liberté politique.

Ainsi, prendre le risque de renoncer à sa liberté au nom de sa santé, c’est aussi prendre le risque de renoncer à sa liberté de choisir la santé à autre chose. Au nom de quoi protesterons-nous si, demain, on décide de troquer notre santé chèrement acquise contre la grandeur de la nation ou contre un agrégat macro-économique quelconque ? Au nom de notre liberté ?

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