Dette publique : les propos rassurants n’éviteront pas la catastrophe

En raison de la pandémie de confinements, la dette publique de la plupart des pays bondit et quelques commentateurs commencent à faire mine de s’en inquiéter. Mais pourquoi au juste ?

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Dette publique : les propos rassurants n’éviteront pas la catastrophe

Publié le 13 avril 2021
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L’auteur de ces lignes n’a aucune qualification en économie. Le texte qui suit n’a donc aucune autorité, il s’agit uniquement d’une invitation à la réflexion, ainsi que d’une tentative, de la part d’un profane, de synthétiser en aussi peu de mots que possible -mais pas moins qu’il n’en faut- un labyrinthe d’informations dans lequel il est souvent difficile de se repérer.

En raison de la pandémie de confinements, la dette publique de la plupart des pays bondit et quelques commentateurs commencent à faire mine de s’en inquiéter. Mais pourquoi au juste ? Une grande partie de cette dette n’est-elle pas détenue dans le pays lui-même ? Et les États n’ont-ils pas de toute façon la possibilité de faire rouler éternellement leur dette, en la remboursant toujours avec plus de dette ?

Après tout, les taux auxquels l’État s’endette sont très bas, négatifs même, à court terme. Cette position rassuriste a fort malheureusement quelques angles morts qu’il convient d’examiner.

Si contrairement à vous mortels, l’État peut faire rouler sa dette, c’est, entend-t-on parfois, en raison de sa potentielle immortalité. Cette hypothèse n’est toutefois pas suffisante. Une entreprise aussi est, en puissance, immortelle. Elles sont d’ailleurs nombreuses à être plus anciennes qu’un grand nombre de pays. Pourtant, aucune ne peut se permettre de faire rouler sa dette à la façon d’un État.

C’est donc autre chose, un pouvoir qui fait défaut aux entreprises, qui permet à l’État de s’endetter aussi facilement et à des taux aussi bas : celui, tout simplement, de contraindre par la force les banques à acheter cette dette.

Une série de réglementations nationales et internationales (les dernières en date étant les accords de Bâle III, visant à donner davantage de contrôle aux États consécutivement à la crise de 2008) font que les banques sont tenues de détenir une certaine quantité d’actifs jugés fiables par l’État, et donc de la dette d’État, en fonction de l’argent qu’elles prêtent et donc créent, sous peine de se voir infliger de très lourdes amendes.

Bonne nouvelle, les perfides banquiers, sans doute coupables de spéculation et autre conspiration, seraient donc les seuls qui ne profiteraient pas du système ! Pas si vite. Non seulement les banques, comme de nombreux groupes d’intérêt, ont leur mot à dire, et souvent une oreille ou deux au gouvernement pour les écouter, mais surtout, cette petite machinerie ne pourrait pas fonctionner sans eux. Les piller sans contrepartie reviendrait tout simplement à menacer leur existence, et donc le bon fonctionnement du tour de passe-passe.

Les banques trouvent leur intérêt dans la promesse, désormais plus officielle qu’officieuse, de se voir racheter leurs titres de dette publique par de la monnaie nouvellement créée par les banques centrales, qu’elles peuvent à leur tour multiplier par des prêts. Elles jouissent donc du seigneuriage, vieux privilège aujourd’hui privatisé, permettant de jouir de prix bas avec un nouvel argent avant que celui-ci ne provoque de l’inflation en étant dépensé.

Ce dont nous devons nous inquiéter à propos de l’endettement de l’État, ce n’est pas de la possibilité qu’un huissier vienne frapper à sa porte. De quelle autorité, par quelle force, viendrait-il contraindre l’État à rendre quoi que ce soit ? Ce n’est pas non plus que ces créanciers perdent confiance en lui et refusent de lui prêter à nouveau, ou encore n’y consentent qu’à des taux plus élevés – après tout, il peut les contraindre à lui prêter, et il passera toujours pour clément à leur égard, puisqu’il pourrait tout aussi bien les piller sans aucune promesse de remboursement.

Ce n’est pas non plus que les banques et tout le système financier fassent faillite du fait de cette extorsion, il ne peut pas se le permettre. On peut être certain qu’il créera toujours autant d’argent que nécessaire pour les sauver, comme on l’a vu en 2008. Le problème est bel et bien que plus de dette publique signifie davantage de création monétaire.

Trois maux majeurs, que certains ont trop souvent tendance à prêter au capitalisme lui-même, sont causés par la création monétaire.

Le premier est bien connu des libertariens, il s’agit, à en croire la théorie autrichienne du cycle des affaires (austrian business cycle theory, ou ABCT), de la création, ou au moins de l’amplification, des crises économiques. Nous en dirons quelques mots sans toutefois nous y appesantir inutilement.

D’une part, parce qu’il existe de nombreuses théories rivales de crises (nouveaux keynésiens, cycle réel des nouveaux classiques, baisse du taux de profit du capital des vieux marxistes, etc.), pas forcément toutes mutuellement exclusives d’ailleurs.

Mais surtout d’autre part parce que les deux autres maux ne sont pas moins graves, et trop souvent ignorés : l’augmentation de la préférence pour le présent, et avec elle, une bonne partie de ce que nous avons pris pour habitude de nommer consumérisme ; et une redistribution inversée, des pauvres vers les riches.

Effet Cantillon et théorie autrichienne du cycle des affaires

Davantage de monnaie signifie des prix plus élevés, tout le monde s’accorde, au moins en grande partie, sur ce sujet.

C’est trivial : qu’il y ait une plus grande quantité de monnaie pour une même quantité de richesse, c’est-à-dire de biens à acheter grâce à elle, implique que chaque unité de monnaie permettra d’acquérir une plus petite part de richesse. Par contre, ce qui est ignoré de la plupart des écoles d’économie est que l’argent nouvellement créé n’apparaît pas uniformément dans toute la société.

L’argent nouveau s’écoule des mains de celui qui l’a créé vers le reste de la société lorsqu’il est dépensé, et fait augmenter les prix de ce qu’il sert à acheter en premier lieu. Il y a donc non seulement une augmentation des prix nominaux en général, mais aussi un changement des prix les uns relativement aux autres.

C’est ce qui est désigné sous le terme d’effet Cantillon, en mémoire de cet économiste irlandais du XVIIIe siècle qui a prédit l’échec du système de Law.

C’est à partir de ce même phénomène que Hayek, approfondissant les théories de Mises, a prédit la crise de 1929. En effet, distordre les prix fait que ceux-ci cessent de refléter adéquatement, et tous de la même façon, le rapport de l’offre à la demande.

Parce que le nouvel argent traverse plus vite leur marché, certains biens voient leur prix monter bien au-delà de la demande pour eux (c’est sans doute aujourd’hui le cas pour l’immobilier en France, peut-être aussi pour les actions Tesla et le bitcoin), alors que d’autres en viennent à nous apparaître comme faussement abondants car leurs prix se retrouvent relativement plus faibles. Les nouveaux investissements obéissent à ces signaux trompeurs et ne font que faire grossir la bulle.

La crise n’est rien d’autre que l’inévitable retour à la réalité, la rencontre de ce qui est réellement demandé par les consommateurs et de ce qui est réellement abondant ou non.

Tout ceci ne doit pas être pris comme une considération technique n’intéressant que le financier et le trader. Outre l’impact individuel du chômage et de la pauvreté, nous savons que les crises majeures provoquent souvent des réactions politiques assez dramatiques.

Capitalisme de cigale et capitalisme de fourmi

Lorsqu’on lit Max Weber, le père de la sociologie allemande écrivant sur le capitalisme à la fin du XIXe siècle, on peut se demander si c’est bien le même système économique qu’il évoque : le capitalisme serait le fruit d’une éthique protestante poussant au travail et à l’épargne plutôt qu’à l’oisiveté et à la dépense vaine, associés au traditionnel mépris catholique pour la richesse. Difficile d’y reconnaître ce monde d’inlassable consommation où l’on amasse des déchets plus qu’autre chose.

Cette évolution est en partie due aux succès du capitalisme, ayant rendu plus abondants de nombreux biens. Les écologistes nous rappellent aussi qu’elle est due à notre cécité pour les externalités, la destruction des richesses naturelles que nous sommes tous incités à négliger puisque nous ne payons individuellement qu’une partie du coût que nous infligeons à toute l’humanité.

Mais ce n’est pas tout.

Parmi les déformations artificielles des prix causées par la création monétaire, on compte tout particulièrement une modification du prix du temps. En effet, les prix qui grimpent nous incitent à dépenser (punir les épargnants est d’ailleurs un objectif explicite de la plupart des apologètes de la planche à billets, d’inspiration keynésienne), et inversement lorsqu’ils descendent.

Cette dernière perspective de la déflation nous effraie parfois : si nous sommes toujours incités à attendre avant de dépenser notre argent, nous ne dépenserons jamais, et nous laisserons tous mourir de faim, sans aucun doute. Mais c’est oublier un élément essentiel de l’action humaine, celle de la préférence pour le présent. Qu’un verre d’eau coûte moins cher demain qu’aujourd’hui ne me conduira pas à me priver d’eau pour la journée.

En outre, penser que garder de l’argent revient alors à s’enrichir ne signifie pas que ce soit la meilleure façon de le faire, qu’il n’existe pas des investissements d’autant plus rentables. Schumpeter faisait d’ailleurs observer que les périodes de déflation étaient fréquentes au XIXe siècle, en temps de paix (elles ne sont après tout que le symptôme d’une plus grande création de richesse que de monnaie), et que loin d’être des catastrophes, elles étaient souvent l’occasion de dépenses plus ambitieuses, comme la construction du canal de Suez et des chemins de fer en France.

L’évolution du niveau des prix se contente de modifier notre préférence pour le présent. La déflation nous pousse à voir à long terme, nous détourne des dépenses frivoles et inutiles et nous incite à n’investir que dans les entreprises qui seront les plus profitables (pour nous et pour les autres) à l’avenir. L’inflation nous invite à faire tout l’inverse.

Elle est sans doute profitable à court terme pour un pays, à l’échelle d’un cycle politique, par exemple. Mais à long terme, elle tend à transformer en prophétie auto-réalisatrice le pronostic de Keynes, selon lequel « à long terme, nous serons tous morts ».

Que notre société soit vieillissante et que notre rapport à notre environnement risque de nous causer des soucis devraient nous faire prendre tout cela très au sérieux. Si l’ancien capitalisme de laborieuses fourmis protestantes que décrivait Weber était suffisamment riche pour permettre aux cigales bohémiennes de vivre et de jouir dans une relative et délibérée pauvreté, une société entièrement construite sur la jouissance immédiate peut difficilement être comparée à autre chose qu’à une nuée de locustes.

Robin des bois à l’envers

Une troisième plaie de la création monétaire est que cette distorsion des prix et des incitations n’atteint pas tout le monde de la même façon. Certains y gagnent, d’autres y perdent. Elle peut donc être considérée comme une redistribution de valeur de ces derniers vers ces premiers.

Au risque d’étonner les libertariens qui ont pris l’habitude de voir en l’État essentiellement un allié des pauvres et des oisifs contre les riches et les industrieux, à y regarder de plus près, ce transfert de richesse semble bien aller dans l’autre sens.

D’une part, la création monétaire profite à l’endetté qui voit le poids de sa dette se dissiper comme par magie, au détriment de l’épargnant qui voit la valeur du fruit de ses efforts et de sa prévoyance lui filer entre les doigts.

D’autre part, elle profite aux premiers détenteurs du nouvel argent qui peuvent le dépenser « gratuitement » avant que les prix ne montent, au détriment des derniers, qui voient les prix augmenter avant d’en avoir davantage à dépenser.

Ceux qui s’endettent le plus sont, d’une part, l’État, d’où cette vaste escroquerie qu’il soutient ; et d’autre part, les plus riches et les plus grosses entreprises. En effet, les pauvres n’ont tout simplement pas la possibilité de s’endetter autant. De plus, les plus riches sont immunisés contre les pertes infligées à certains par cette redistribution, puisqu’au lieu d’épargner, ils ont la possibilité d’acheter des actifs dont la valeur augmente plus vite que l’inflation.

Toutefois, les premiers lésés ne sont pas tout à fait les plus pauvres qui bénéficient peut-être de quelques miettes du larcin via les aides de l’État. Ceux qui pâtissent le plus sont plutôt ceux qui pourraient sortir de la pauvreté par leur travail et leur prévoyance. Il est toujours possible aujourd’hui de devenir riche à partir de peu, comme l’ont fait Jeff Bezos ou Waren Buffet en Amérique, mais il faut pour cela être à la fois très travailleur et très intelligent, il n’est plus possible de se contenter d’être travailleur et parcimonieux pour ça.

Dans Le Père Goriot, Balzac nous raconte l’histoire, à l’époque vraisemblable, d’un homme devenu riche en faisant des pâtes, et dont la fortune est dilapidée par ses filles ingrates. Aujourd’hui, cette fortune est pillée par l’État avant même d’être constituée.

Cette dynamique n’est que redoublée par l’autre facteur de redistribution, l’ordre de distribution du nouvel argent. Les bénéficiaires sont plus difficiles à discerner avec exactitude, puisqu’entre la dette de l’État promise à être rachetée, le prêt de la banque centrale et le prêt de la banque commerciale, il est difficile de déterminer quand apparaît véritablement le nouvel argent.

Toutefois, le plus gros de la masse monétaire étant créé par les prêts des banques commerciales, il semblerait que les gagnants de ce jeu-là soient encore les plus gros endettés, les mêmes que précédemment.

Tout ceci n’est pas une spéculation hors-sol. Que l’on voit les prix de l’immobilier augmenter plus vite que l’inflation calculée à partir d’un panier de biens de consommation quelconque signifie que le nouvel argent sert davantage à acheter des immeubles que des œufs. L’acheteur moyen d’immeubles n’est pas l’acheteur moyen d’une boîte d’œufs.

Nous comprenons aussi ainsi les mécanismes à l’œuvre derrière le creusement des inégalités depuis l’abandon de l’étalon-or au début des années 1970, puisqu’il s’agissait de l’une des dernières barrières contre la création monétaire déraisonnée. Nous pouvons aussi comprendre pourquoi, alors qu’il n’y avait jamais eu de multi-milliardaires en dollar américain avant 2020, on en compte désormais au moins cinq.

Petit bilan

Voilà donc le véritable enjeu de l’endettement sempiternel de l’État. Ce roulement carbure à la création monétaire, et celle-ci est à l’origine, au moins en grande partie, à la fois des crises économiques, du court-termisme, et d’inégalités injustifiées, puisque causées non par le libre jeu des échanges mais par une redistribution tout particulièrement inique.

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  • Vous commencez par:
    « L’auteur de ces lignes n’a aucune qualification en économie »

    Au vu de la suite, permettez-moi d’en douter.

  • Analyse pertinente qui ouvre de nouvelles perspectives sur une réalité qui semble cachée, mais que chacun a sous les yeux au point d’en être aveuglé!

  • Merci beaucoup pour cet article pointu, logique et bien rédigé.
    La question est : quand l’élastique (qui a commencé à se tendre en 1971) reviendra-t-il dans la figure de celui qui le tire ? Sauf révolution, à laquelle je ne crois guère, une très forte inflation constituerait le retour de la Nature dans ce système de création monétaire sans limite. Et – l’on peut rêver – un nouvel étalon Or… basique mais efficace pour ancrer les masses monétaires à la Nature… logique que personne ne suivra, l’Homme est interventioniste et ne laissera jamais la nature (monétaire) s’autoréguler.
    La seule porte de sortie de tout ceci serAIT l’hyperinflation et / ou augmentation drastique du prix des matières premières pour rattraper. Au final, le retour à la nature des choses ; le morceau de papier valeur revient à sa valeur intrinsèque.

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