Balzac défenseur des libertés individuelles

Alors que les injonctions à la prise d’initiative individuelle se multiplient, qui redonnent toute son actualité à la société dessinée par Balzac, une responsabilité semble s’imposer deux siècles après : réaffirmer les droits individuels.

Par Jean Behue.

Grand écrivain, Balzac avait, comme la poignée de ceux qui l’ont précédé et lui ont succédé, l’art d’embrasser et de mettre en scène l’aventure de son époque à travers celle de ses personnages.

Ayant vécu en France au 19e siècle, et ayant par là-même été touché et inspiré par les espoirs de renouveau et le tourbillon de changements caractéristiques de cette période, il n’est pas étonnant qu’il ait laissé matière à réflexion sur le sujet du progrès social et de la prospérité nationale.

Il suffit ainsi d’ouvrir et de lire Le médecin de campagne, pour découvrir la pensée et les convictions de l’écrivain qui, comme le titre de son roman ne l’évoque guère, nous conte non seulement l’épopée d’un homme de foi en l’humanité qui passa sa maturité à agir pour guérir et revivifier le pays dans lequel il se décida un beau jour à prendre racine, mais nous suggère plus largement comment ranimer une société par la sagesse, la vertu, et le travail. Dans la plus pure tradition humaniste. Dans la plus pure tradition libérale.

Sagesse, Vertu, Travail

De la sagesse d’abord. Car tout le monde n’est pas suffisamment maître de ses impulsions et de ses ambitions pour nourrir sa raison de sa sensibilité, et savoir voir la richesse potentielle qui se cache dans la gangue.

Pour repérer et comprendre tout ce que la Nature a offert, et qui ne demande qu’à être travaillé avec intelligence. De la sagesse toujours pour savoir entreprendre étape par étape, en constituant d’abord une industrie d’opportunité et de proximité, pour ensuite la faire prospérer et lui permettre de se diversifier progressivement dans tous les horizons de l’activité humaine, selon la logique du besoin et des débouchés.

De la sagesse toujours, pour respecter ce que la nature a donné, et constitue pour chaque territoire la ressource première de sa prospérité.

De la vertu ensuite. Car il en faut à un regard neuf qui se pose dans un pays à la nature aussi généreuse qu’inexploitée mais à la population anesthésiée par son abrutissante besogne, pour pointer les sources potentielles de prospérité, et pour réveiller chez chacun l’étincelle de l’initiative.

La dynamique de la prospérité

Pour s’empêcher de prendre possession des richesses en organisant l’esclavage de tous. De la vertu encore pour lancer la dynamique en laissant rapidement la communauté décider par elle-même des priorités et du rythme de développement. Selon ses intérêts. Selon les critères de son propre bonheur.

De la vertu toujours pour voir la dynamique de prospérité s’étendre et gagner tout le monde, et savoir s’en réjouir et l’apprécier, sans envie ni fausse modestie.

Du travail enfin. Car toutes les prophéties ne remplacent pas la vertu de l’exemple. S’il revient au premier visionnaire de se retrousser les manches, c’est aux autres ensuite de prendre le relais. À chacun de conquérir son humanité et d’entreprendre selon son envie, son intérêt et son talent.

Alors l’action des uns éveillera celle des autres, et une saine dynamique d’émulation prendra. On sera heureux de se lever pour travailler. Respectueux des ressources et des conditions de son activité. Heureux de se coucher pour se reposer. Et la vie sociale se fera vivante et animée. Les rues seront l’espace d’une joyeuse fraternité. Entre tous ceux qui y participent. Tous. Unis dans leurs différentes individualités.

La morale de l’histoire

Évidemment, aucune analyse ni synthèse ne saurait remplacer les mots de l’auteur qui, seuls, méritent d’être appréciés et interprétés par le lecteur. Le mieux est alors de lire le roman, de prendre le temps nécessaire à faire une belle promenade en campagne. Dans une atmosphère légèrement surannée mais, par bien des aspects, d’une brûlante actualité.

Et pour commencer sans tarder, pour s’échapper de ce flot de l’information qui nous laisse désormais si peu de temps pour éprouver et penser par nous-mêmes, pourquoi ne pas lire dès maintenant les quelques pages écrites par Balzac pour faire témoigner son médecin de campagne de son incroyable entreprise sociale ?

À la lecture de ce passage du grand romancier, d’aucuns se mettront à rêver de cette vie de campagne, à la facilité avec laquelle la vie humaine peut prendre la tournure du bonheur. Pour chaque individu. Pour la société. Et puis, à force de penser à toute cette théorie du renouveau, le doute finira par s’installer, qui n’est pas sans appeler le découragement.

L’innovateur

Après tout ce n’est qu’un roman. Ce n’est qu’une utopie. Ce serait alors oublier ceux qui, animés par la seule ambition de conquérir leur vie, ont déplacé des montagnes et bâti dans l’intérêt général. Dans tous les contextes. Dans tous les pays. Sous les habits du pasteur, du général, de l’innovateur.

En fait, ce n’est peut-être pas de réalisme dont manque la voie de la prospérité tracée par Balzac. Car l’homme est toujours le même. Bien compris et dès lors bien mis en scène, il sonne universel. En revanche, ce qui est sûr, c’est que l’aventure d’une société libérale ne s’arrête pas aux temps premiers que nous décrit avec conviction l’auteur.

Comme il le trace lui-même, la dynamique s’étend, dans un mouvement de l’individu à la société, du local au global. S’il manque une chose à l’histoire de Balzac, c’est une suite. Ou la morale de l’histoire. Et alors, force est de constater que, depuis le 19siècle où il vécut, les entrepreneurs se sont faits capitaines d’industries, grands banquiers, et faiseurs de gouvernements et de lois.

Qui n’hésitent plus, pour un certain nombre, à forger et contraindre les conditions de la concurrence, et donc de l’initiative individuelle et du droit de propriété. Par l’effet de levier de la fabrique des lois, de la corruption, de l’argent imprimé à volonté et de l’esclavage déguisé. Depuis un certain temps déjà.

De l’esprit des lois

Si Balzac a toujours le pouvoir de revigorer l’esprit d’initiative et, in fine, l’étincelle d’humanité du lecteur du 21e siècle, force est de constater que, désormais, l’enjeu est de s’interroger sur les conditions de la prise d’initiative.

Sur la façon dont il est encore possible pour tout individu de toute génération, mêmes les plus jeunes, d’entreprendre en grand, ou tout simplement de vivre de son talent en toute liberté. Ce qui n’est pas sans appeler à une réflexion sur la loi et l’administration.

On ne peut alors, encore une fois, que saluer l’administration légère et respectueuse de la société que suggérait Balzac en la confiant au triumvirat du prêtre, de l’homme de loi et du médecin, imaginé pour réguler avec constance et empathie tous les comportements individuels dans le sens d’un respect mutuel des droits individuels de chacun.

Mais, il n’en reste pas moins que nos lois et notre administration ont évolué d’une toute autre façon. Et qu’il s’agit, si l’on souhaite retrouver le chemin de la prospérité dessiné par Balzac, de penser à la façon de réformer. De refonder.

Réaffirmer les droits individuels

Alors que les injonctions à la prise d’initiative individuelle se multiplient, qui redonnent toute son actualité à la société dessinée par Balzac, une responsabilité semble s’imposer deux siècles après, dans nos sociétés où règne à nouveau la loi du plus gros et du plus fort : réaffirmer les droits individuels.

Oser stopper la fabrique des lois pour reprendre l’ensemble dans ses fondements. Pour rétablir l’esprit de la loi. Réaffirmer la liberté et la propriété individuelles, qui ont si bien nourri l’émergence de la révolution entrepreneuriale du 19e siècle. Et surtout, tirer les leçons des faiblesses et des dérives de la loi en posant les principes d’une régulation qui saura faire perdurer ces principes dans le temps.

Avec une juste impartialité et une stricte égalité. Pour que toujours et partout, chacun trouve les conditions pour vivre sa propre aventure entrepreneuriale.

L’heure est donc aux hommes de lois. Et plus encore aux hommes de sagesse et de vertu. Qui sauront revigorer la vision d’une société d’individus entrepreneurs de leur vie, traçant par leur épanouissement la voie d’une société prospère et équilibrée. Sans croire l’humanité ni pire ni meilleure. En bons médecins de campagne.


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