« Hayek : du cerveau à l’économie » de Thierry Aimar

Réhabiliter Hayek. Du rôle de l’ignorance dans la prétention à conduire les individus, et des risques totalitaires que cette prétention induit.

Par Johan Rivalland.

Thierry Aimar, économiste spécialiste de l’école autrichienne, cherche à travers cet ouvrage à remettre en cause les caricatures qui sont très souvent faites de Friedrich Von Hayek, dont la pensée se trouve dénaturée et instrumentalisée généralement pour des raisons idéologiques ou politiques.

Ne pas sous-estimer notre ignorance

Ce que l’auteur nous invite à découvrir est un Friedrich Hayek qui nous convie à faire preuve d’humilité, au vu de notre ignorance, face à la complexité des choses et de la société. Ce qui est aussi vrai pour des présumés experts, même réunis en assemblée.

Ce qui aboutit à renoncer à vouloir à tout prix gouverner la vie des autres. Ainsi, les représentants politiques ne font « qu’agiter du vide, en cachant leur impuissance derrière le masque de la communication ».

Thierry Aimar commence par s’intéresser, dans un premier chapitre, au Hayek théoricien du cerveau. L’économiste et philosophe autrichien s’intéresse en effet à l’ignorance de soi et à la subjectivité. C’est par là considérer notre singularité, qui conduit naturellement au subjectivisme.

Nous nous définissons plus par notre individualité que par notre appartenance à une communauté. Et c’est la subjectivité des individus qui rend selon lui impossible la régulation par le haut d’une société multiple, caractérisée par les phénomènes complexes.

À sa propre subjectivité et ignorance de soi s’ajoute, en effet, celle des autres. La coordination des actions et décisions au niveau économique passe donc par un ordre spontané. Ce sont ainsi l’entrepreneur, le marché et la concurrence qui permettront l’échange.

Économie de l’ignorance

C’est l’échange entre individus qui permet de se procurer les biens matériels et les ressources qui nous sont nécessaires pour vivre. Et c’est l’entrepreneur qui dispose de la capacité de percevoir et identifier les opportunités d’échange, jusque-là ignorées, permettant ainsi aux agents de coordonner leurs activités et d’améliorer leur bien-être.

Ceci se trouve facilité par l’émergence de la monnaie. Le tout est coordonné par le faisceau des prix relatifs, qui permettent d’ajuster les valeurs subjectives que les individus attribuent aux différents biens. C’est ce que l’on appelle le marché, qui transforme les opportunités ignorées en opportunités connues et révèle les préférences subjectives des individus ; la fameuse catallaxie, gage de cohabitation pacifique entre les individus.

La concurrence joue, quant à elle, le rôle d’un processus d’ajustement, permettant de faire progresser cette connaissance, et donc de mieux satisfaire les individus. Mais à la condition de la laisser s’exercer librement. Même un monopole privé ne le restera pas longtemps, généralement concurrencé par de nouvelles initiatives ; ce qui n’est habituellement pas le cas des monopoles d’État, souvent détenteurs d’une rente.

C’est aussi ce qui explique l’échec du planisme et des systèmes d’étatisation des moyens de production, qui détruisent l’ensemble de ces mécanismes d’échanges d’information, l’État se chargeant de décider ce qui sera produit et à quel prix ces biens seront vendus (chez Marx selon la valeur travail, qui n’est pourtant qu’un paramètre parmi d’autres, guère uniforme, de surcroît). Sans considération de leur valeur subjective aux yeux des individus. Et ce, quelles que soient les compétences et les bonnes intentions des planificateurs.

Comment alors expliquer les crises économiques ?

Thierry Aimar nous fait découvrir l’itinéraire du jeune Hayek, qui en 1928 avait prédit la Grande crise qui allait suivre un an plus tard, basée, comme la plupart des crises économiques, sur l’ignorance et sur l’orgueil ; celui qui consiste en l’occurrence, pour les gouvernements, à prétendre contrôler l’économie par la monnaie en faveur de leurs intérêts, au détriment de ceux des citoyens qu’ils sont censés représenter.

Le fameux système de la planche à billets, qui permet de produire de l’argent pour payer ses dettes de guerre, comme dans le cas de l’Allemagne et de l’Autriche au début des années 1920, débouchant sur la terrible hyper-inflation, ou pour financer des budgets continuellement en déséquilibre, plutôt que de procéder à de véritables réformes structurelles (une problématique que nous connaissons bien).

Dans le cas des États-Unis de 1929, déjà la manipulation des taux d’intérêt par la Federal Reserve, cherchant à favoriser la croissance par des taux d’intérêt bas, s’est faite au prix d’un endettement à outrance des Américains, au détriment de l’épargne et donc de la source de financement de l’investissement et de la croissance de la production. Mécanisme jouant comme un véritable poison et qui se répètera encore en 2008 avec la crise des subprimes.

L’erreur constructiviste

C’est dans La route de la servitude qu’Hayek va de manière la plus remarquée mettre en garde contre la maladie de l’interventionnisme et ses dangers. L’erreur constructiviste héritée de Descartes et Rousseau est la négation du subjectivisme.

C’est elle qui débouche sur la planification, là où l’ignorance des véritables besoins des autres est une simple réalité, ceux-ci ne pouvant donc être présumés connus à leur place. Ce qui condamne toute tentative de contrôle des prix ou des quantités, qui ne peut avoir pour effet que de brouiller les signaux essentiels aux actions individuelles. S’en remettre aux seules valeurs et capacités cognitives de ceux qui dirigent la société est une terrible erreur. Et cela conduit aux désastres.

Plus le gouvernement intervient, plus il déstructure le reste de l’économie laissée libre, ce qui le conduit à vouloir réguler davantage pour trouver des solutions aux déséquilibres qu’il crée lui-même. Le désir de contrôle du marché se retourne contre le marché et on l’accuse ensuite de tous les maux pour justifier de nouvelles réglementations. On passe alors de déséquilibre en déséquilibre, dans une économie de funambules […] C’est donc bien « la prétention à la connaissance », c’est-à-dire l’ignorance de notre propre ignorance, qui explique les échecs des systèmes collectivistes et régulationnistes.

Dans le domaine du droit, il en va de même : Hayek voit en la loi l’illusion du constructivisme.

Le droit, quant à lui, « n’est pas issu d’une raison fondatrice et abstraite, dégagée du temps et de l’histoire, mais de traditions synthétisant un ensemble d’expériences et d’événements particuliers qui échappent à toute notion d’universalité ».

Une forme d’héritage, finalement, qui se transmet de génération en génération. C’est lui qui définit le mieux les règles de juste conduite, qui correspondent à des ordres spontanés, permettant ainsi de s’adapter à la fois à la complexité des situations et aux changements de circonstances. Règles qui n’en sont pas pour autant définitivement figées et peuvent évoluer avec le temps et les pratiques.

Subjectivisme et liberté

La question est d’importance. Car « le subjectivisme représente en conséquence la clef de voûte de l’ensemble de ses propositions en faveur de la liberté ». Alors que le constructivisme ne tolère pas la pluralité des opinions comme des comportements. Dans La route de la servitude, Hayek écrit ainsi :

Les écrivains français qui posèrent les fondations du socialisme moderne étaient convaincus que leurs idées ne pouvaient être mises en pratique que par un gouvernement dictatorial. À leurs yeux, le socialisme signifiait une tentative pour achever la révolution par une réorganisation délibérée de la société sur un plan hiérarchique et l’exercice d’un « pouvoir spirituel » de coercition. Les fondateurs du socialisme ne faisaient pas mystère de leurs intentions à l’égard de la liberté. Ils considéraient la liberté de pensée comme la source de tous les maux du XIXe siècle et le premier des planistes modernes, Saint-Simon, prédisait même que ceux qui n’obéiraient pas à ses plans seraient « traités comme du bétail ».

Thierry Aimar voit aussi en l’Internet et les réseaux sociaux, pourtant formidables outils au départ, une voie d’uniformisation et d’enfermement dans des communautés qui risquent de conduire au conformisme, à l’appauvrissement culturel et langagier, au règne de la confusion, de l’impulsivité, de l’émotion, et par voie de conséquence au recul du subjectivisme.

De même qu’Hayek jugeait les instincts primaires, basés sur l’impulsif et le communautaire, incompatibles avec la gestion d’ordres complexes, de même ces outils ont tendance à opposer les sentiments aux arguments, les impressions aux raisonnements, pour conduire au mépris des faits, à l’anti-intellectualisme et aux pulsions tribales. Rejoignant de la sorte la tendance au « despotisme démocratique » anticipée par Tocqueville autre auteur de référence de Hayek avec Karl Popper.

Cette société de la communication et du divertissement devient une société du paraître, de la norme, qui s’éloigne de la recherche de la connaissance de soi pour sombrer, faute de repères intellectuels, dans les croyances et la superstition, qui dérivent vers la perte de sens et l’agressivité sociale.

Le mythe de la justice sociale

Il s’agit d’une erreur intellectuelle qui conduit à renier la notion de travail et de mérite pour préconiser la fiscalité ou la réglementation, qui auraient pour objet de réduire les inégalités. Sauf qu’elle ne repose sur aucun critère scientifique et aucun critère objectif, la notion de ce qui est juste étant très difficile à mesurer.

En effet, selon Hayek, « à strictement parler, seule la conduite humaine peut être appelée juste ou injuste ». La réceptivité de cette notion de justice sociale, qui recueille tant de faveurs, serait donc due à une survivance d’atavismes hérités de ces comportements tribaux qui trouvent leur origine dans les sociétés fermées.

Mais aussi à cette fâcheuse tendance à croire, dans de nombreux domaines, y compris donc dans le domaine des rémunérations, en le principe du jeu à somme nulle ; ce qui induit les interventions croissantes et arbitraires des gouvernements, qui perturbent alors les mécanismes de l’ordre spontané et l’efficacité qui devrait en résulter.

Le goût de l’égalité enferme alors les individus dans un conformisme qui n’a rien à voir avec la justice et enraye la dynamique entrepreneuriale. Les règles du jeu social (« justice procédurale », au sens d’Hayek) deviennent alors plus importantes que les résultats. S’il y a injustice, nous dit Hayek, c’est lorsque ceux qui jouissent d’une rente de situation cherchent à se protéger de la concurrence de nouveaux entrants par des barrières à l’entrée, ce qui peut être suscité par des rigidités institutionnelles.

L’objet de la politique dans une société libre ne devrait pas être de redistribuer les revenus sur la base de quelque arbitraire notion de justice sociale, mais d’aider le produit total à croître aussi grandement et rapidement que possible, de telle manière que la part de tout individu, pris au hasard, soit maximisée.

C’est donc la dérive du système démocratique qui est en cause. Au lieu de lutter contre l’arbitraire, y compris celui de la majorité, la confusion entre les pouvoirs exécutif et législatif a abouti à une extension des pouvoirs de l’État et la destruction du système catallactique, débouchant alors sur un arbitraire généralisé et un foisonnement de lois, au nom du principe de souveraineté populaire. Principe qui n’est pas fondé intellectuellement, selon Hayek. Ce que Thierry Aimar résume ainsi :

Non seulement le « peuple » (conçu collectivement) n’a pas de réalité épistémologique, mais il ne saurait incarner une sagesse particulière. Exprimé par le vote, le nombre ne fait pas là supériorité intellectuelle. Une fois l’élection passée, le peuple « délègue » son pouvoir à des représentants qui, dans les faits, ne sont que les porte-paroles des groupes d’intérêts organisés, eux-mêmes en compétition les uns avec les autres pour obtenir l’aide et la protection des pouvoirs publics. Un marchandage joue ainsi de manière continuelle : « Un gouvernement de majorité ne produit pas ce que veut la majorité, mais ce que chaque fraction composante de la majorité doit concéder aux autres pour obtenir leur appui à ce qu’elle-même désire » […] Par le biais de l’impôt et de la création de liquidités, une redistribution croissante s’opère des groupes les moins organisés vers les catégories les plus influentes.

Les germes du despotisme

Ce qui a pour effet d’orienter une grande partie des énergies et des ressources non vers la production et les intérêts du consommateur ou du contribuable, mais vers les efforts politiques.

Une logique de l’interventionnisme somme toute bien éloignée de la notion de justice, qui aboutit au contraire à une logique de la recherche de rentes ou de privilèges en reportant les problèmes sur les générations suivantes par l’endettement. Une forme pernicieuse de clientélisme qui aboutit, ainsi que l’écrit Thierry Aimar pour être fidèle à la pensée de Hayek, à ce que :

Les individus finissent par perdre la capacité de distinguer ce qui est juste de ce qui est dominant : quelque chose devient vrai si un nombre suffisant de gens y prêtent foi. Cette démocratie d’opinion soumet l’individu au bon vouloir des majorités qui devient la règle ultime.

C’est ainsi que la démocratie moderne a semé les germes du despotisme. Face à une telle gabegie, la réaction populiste des électeurs est paradoxalement de réclamer un pouvoir fort, censé mettre un terme au chaos ainsi engendré, la démocratie ne valant pas mieux à leurs yeux qu’un autre système.

La démarchie

D’où le système original que proposait Hayek. Fondé sur un régime bicaméraliste reposant sur le cloisonnement entre pouvoirs exécutif et législatif. Celui de la démarchie, mieux à même de garantir l’État de droit et le fonctionnement de la catallaxie, car reposant sur un système permettant une meilleure intégrité morale des élus. Système que, pour des raisons de longueur de l’article, je vous amène à découvrir en lisant le livre ou Hayek directement.

Hayek, anti-conservateur

Thierry Aimar conclut son ouvrage en montrant en quoi Hayek, qui a souvent été considéré comme conservateur, ne l’était pas. Il rejetait lui-même cette idée, se considérant tout simplement comme libéral.

L’auteur développe ainsi les différentes raisons pour lesquelles Hayek écrit qu’il ne peut être conservateur et en quoi son libéralisme s’en distingue. Plusieurs citations de Hayek lui-même nous permettent de mieux comprendre son argumentation. Mais de même, pour des raisons de longueur, je renvoie à l’ouvrage.

En notant simplement que l’une des raisons fondamentales avancées est le rejet des rentes, à l’instar de ce dont le socialisme lui aussi, sous d’autres formes, est producteur selon Hayek ; et qui conduit, par exemple, à rejeter ce que l’on appelle aujourd’hui le capitalisme de connivence.

Une idée très intéressante est également développée : celle qui considère que les alliances politiques de circonstance que les libéraux ont souvent été contraints de pratiquer lors d’élections en s’alliant à des conservateurs de droite traditionnels se sont toujours retournées contre eux.

C’est ce qui a disqualifié le libéralisme aux yeux de l’opinion et l’a fait l’assimiler à tort aux « forces traditionnalistes de la droite » et à la défense de la rente des capitalistes.

Hormis quelques éventuelles petites baisses d’impôts qui pouvaient leur être consenties, ils se sont toujours fait évacuer rapidement des affaires par la coalition des rentiers.

Hayek, qui opte quant à lui plutôt pour un libéralisme entrepreneurial (centré non sur les rentes, mais sur les idées) et une libération des marchés de toutes les barrières à l’entrée, comprenait ainsi et partageait « la juste irritation contre ceux qui se servent de la phraséologie libérale pour défendre des privilèges antisociaux ».

Malheureusement, l’issue ne passera pas par le politique, et le marché qu’il induit. Et c’est là que la droiture et la rigueur intellectuelle du libéralisme hayékien ne présentent, selon Thierry Aimar, aucun espoir. La société, de fait, n’est plus guère sensible aux vertus du subjectivisme et ce n’est ni par l’abstention, ni par l’échec de l’interventionnisme que le libéralisme pourra renaître.

Les bases morales héritées d’Erasme, Montaigne, Cicéron, Tacite, Périclès ou Thucydide ont été détruites. Seuls un changement de mœurs et une réforme des esprits pourraient, selon l’auteur, réintroduire davantage de liberté. Ce que je ne puis qu’agréer. Puisque je pense depuis longtemps que c’est le lent travail des idées qui seul peut faire véritablement évoluer l’histoire.

Thierry Aimar, Hayek : du cerveau à l’économie, Michalon, le bien commun, mai 2019, 128 pages.

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