Jean-François Revel : le philosophe (5)

Petite revue de quelques grands ouvrages du regretté académicien journaliste et philosophe, Jean-François Revel.
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Jean-François Revel : le philosophe (5)

Publié le 9 janvier 2021
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Par Johan Rivalland.

Suite de cette série de recensions de quelques-uns des ouvrages de Jean-Francois Revel.

Après la démocratie et les institutions (volet précédent), voici deux ouvrages centrés cette fois sur la philosophie, spécialité originelle de notre académicien.

Descartes inutile et incertain (Stock, janvier 1976)

Revel-DescartesDe René Descartes on retient surtout le nom d’un grand philosophe, de la célèbre formule « je doute, donc je suis » (écrit Jean-François Revel, mais que l’on connaît plutôt sous la forme « Je pense, donc je suis« ), symbolique de sa démarche de recherche réputée méthodique de vérités, ainsi que le mot « cartésien », auquel l’esprit français aime à s’assimiler dans la recherche de son auto-contentement.

Mais si tout cela n’était pas tout à fait juste, pas tout à fait exact ? Et si le « premier philosophe moderne », pour reprendre le qualificatif que lui attache Jean-François Revel (ce qu’il explique), n’était pas aussi méthodique et rigoureux qu’on veut bien l’imaginer ?

Et si le concept même de démarche ou raisonnement « cartésiens » était lui-même quelque peu usurpé ?

Jean-François Revel analyse ici brillamment les erreurs et les failles des constructions cartésiennes. Et elles sont nombreuses ! Erreurs de logique, de méthode, manque de curiosité qui le conduisaient à très peu lire et s’intéresser aux œuvres des autres, nombreux préjugés, anthropocentrisme, etc. (j’en passe). L’ouvrage de Jean-François Revel mérite la lecture pour se faire sa propre idée critique sur l’œuvre du célèbre philosophe du XVIIe siècle.

Simple détestation ou opportunisme de la part de Jean-François Revel ? Pas sûr. Jugeons-en plutôt à travers les extraits suivants :

Qualifiant de « contresens presque incompréhensible » l’idée selon laquelle le Discours de la méthode constituerait le début de la révolution intellectuelle moderne, notre célèbre académicien y voit plutôt « une sorte d »accident, d’exception », au milieu des grands écrits d’un Gilbert, d’un Bacon ou d’un Galilée. Auteurs qui d’ailleurs, parmi d’autres, contestent son importance.

Ainsi, « ce philosophe solitaire, qui veut tout reconstruire tout seul, qui utilise le vocabulaire de la métaphysique la plus traditionnelle, avec ses « substances » et ses « attributs », ses idées qui contiennent « formellement » ou « éminemment » d’autres idées, etc., fait figure de résurgence du passé. Tous ceux qui forment alors l’Europe pensante, tous ceux qui participent à la refonte de la connaissance, professent la séparation de la métaphysique et de la science. Et cela, non seulement ceux des savants qui, comme Roberval, n’ont « pas d’opinion » en dehors de leur recherche proprement dite, mais jusqu’à des esprits religieux comme Pascal et Malebranche. Selon Pascal, il est indispensable de sortir une fois pour toutes de l’impasse de la « théologie rationnelle », discipline bâtarde consistant à tenter d’appliquer aux choses divines les procédés démonstratifs propres à la théologie et à la philosophie première. Cette confusion, c’est justement le propre du cartésianisme, c’est cette confusion que Pascal condamne lorsqu’il déclare ne pas estimer que « toute la philosophie vaille une heure de peine », parlant de la philosophie naturelle, c’est-à-dire de la science, de Descartes, ce Descartes « inutile et incertain ». Les choses divines sont l’objet de Foi, et de son côté l’étude de la nature doit se faire selon la méthode de Galilée. »

Et, plus loin, d’ajouter : « La promotion de Descartes au rang de pionnier de la science moderne est en réalité une création du XIXe siècle. Aucun de ses contemporains, de ceux qui jouaient un rôle effectif dans le mouvement des idées, n’a accepté le cartésianisme, aucun n’a considéré que Descartes eût donné une impulsion à la recherche. De son temps, sa gloire se répand surtout dans ce que nous appellerions aujourd’hui les milieux mondains (…) Son succès tient à des images plus qu’à des idées : les « mondes tombants », les « tourbillons », les « esprits animaux », la « matière subtile », les « animaux-machines ». Dès la fin du XVIIe siècle, Descartes est discrédité, surtout par l’œuvre newtonienne, il est discuté dans sa théorie de la connaissance par Locke, et par tous les empiristes, qui se fondent sur les théories de Locke. Au XVIIIe siècle, on ne se réfère plus guère à lui que comme une curiosité archéologique alors que précisément le XVIIIe siècle aurait dû, si l’on en croît la légende, se considérer comme fils de Descartes. Mais en fait les « philosophes » des Lumières ne s’étaient pas du tout trompés sur la réalité du cartésianisme en tant que métaphysique dogmatique et donc, pour eux, réactionnaire. Aux yeux du grand public, le glas du cartésianisme est officiellement sonné en 1734 avec les « Lettres anglaises » de Voltaire. »
Et en 1743, d’Alembert ira jusqu’à parler de secte à propos des cartésiens.

Pour conclure, Jean-François Revel ajoute que « c’est donc à partir du milieu du XIXe siècle seulement que le cartésianisme est peu à peu élevé au rang de source primordiale de la pensée moderne. On a incomparablement plus écrit sur Descartes depuis cent ans qu’au cours des deux siècles qui ont suivi sa mort (…) ».

Dur, mais instructif. Et ce ne sont là que quelques passages que j’ai sélectionnés. Le reste de l’ouvrage vaut la peine d’être lu, pour une approche beaucoup plus poussée et analytique.

Histoire de la philosophie occidentale (Éditions Nil , mars 1994, 523 pages)

Revel-HistCet ouvrage n’est pas celui qui m’a le plus séduit chez Jean-François Revel. Probablement puisque je ne suis pas philosophe et n’ai pas reçu de formation supérieure en la matière. C’est sans doute la raison pour laquelle rarement j’ai autant souffert sur une lecture. Il faut dire que, pour ne rien arranger, il s’agit d’un gros « pavé » de 520 pages bien tassées.

Jean-François Revel, dans son avant-propos, affirme avoir l’ambition de proposer une « histoire populaire de la philosophie », sans toutefois sombrer dans la « fausse facilité du vulgarisateur ».

Voilà donc un livre qui semblait fait pour moi. J’allais pouvoir découvrir les grands auteurs de la philosophie, de Thalès à Kant et combler ainsi quelques lacunes au niveau de mes connaissances. Qui plus est, écrit par mon auteur de prédilection. Que rêver de mieux ?

Hélas, cet ouvrage ne correspond pas tout à fait à ce à quoi je pouvais m’attendre. Question difficulté, il est loin d’être aussi abordable qu’on pourrait s’y attendre. Les raisonnements sont complexes, l’exposé assez ardu et, de mon point de vue, il est utile d’avoir déjà une bonne connaissance de la philosophie et ses grands auteurs pour pouvoir aborder la lecture avec le maximum de profit.

Je pense même que cet ouvrage peut être un vrai régal pour des personnes qui ont étudié la philosophie à l’Université et sont vraiment passionnées. Pour elles, il devrait être, à mon avis, d’une grande richesse.

Mais ce qui caractérise cet ouvrage et fait un peu ma frustration est qu’il ne s’agit pas d’une histoire de la philosophie à travers ses grands auteurs, mais plutôt une histoire de l’évolution de l’idée même de philosophie, des différentes acceptions qu’elle a pu prendre au cours de l’histoire et de la manière dont elle a pu être abordée et transformée dans son approche au contact des autres domaines de la connaissance, en particulier les sciences, dont elle n’était pas distincte au départ.

Ainsi, dans cette logique, ce qui m’a le plus surpris au départ est l’importance de la place accordée aux penseurs grecs et latins (la moitié de l’ouvrage) dans cette Histoire. L’explication réside justement dans cette opposition entre une pensée qui, proche des sciences au départ et tentant d’apporter des explications aux phénomènes issus de la nature, se déplace peu à peu vers une approche plus métaphysique pour ensuite se distinguer plus nettement des sciences à l’âge classique.

Tout le fondement de cette Histoire tourne ainsi autour de cette opposition entre philosophie « ancienne » et philosophie « moderne », pour reprendre les termes du célèbre académicien, sur lesquels il s’explique longuement. On serait ainsi passé progressivement d’un « idéal contemplatif » à un « humanisme littéraire puis philosophique, psychologique puis politique », toutes évolutions que l’auteur décortique de manière très fine.

Quid, dans tout cela, de la période du Moyen-Âge, qui semble occultée ? Jean-François Revel assume son orientation, révélant avoir « été blâmé avec force pour avoir expédié le Moyen-Âge en quelques pages ». Ainsi, il écrit : « Tout ce qui est philosophique se rattache à l’idée de démonstration, tout ce qui est religieux à l’idée de révélation ». Ces auteurs, habituellement considérés comme des philosophes (Saint Thomas d’Aquin, Guillaume d’Occam, etc.) ne le sont pas selon notre auteur, qui considère que « ce serait même les trahir » que de les considérer comme tels, car ce n’était pas là leur ambition. Et, par ailleurs, cela aboutirait à remettre en cause la définition du mot philosophie.

Jean-François Revel, reprenant son approche du Descartes inutile et incertain de 1976, s’intéresse ensuite au cas particulier de René Descartes, qu’il qualifie de « premier philosophe moderne », non sans l’égratigner sérieusement au passage, constatant que celui-ci « reste malheureusement fidèle aux procédés dogmatiques de la philosophie antérieure, alors qu »il est le premier philosophe moderne dans le sens où un nouveau type d’activité intellectuelle sérieuse s’est développée hors de la philosophie », à travers la révolution des sciences (Galilée, puis Newton, etc.), que malheureusement il n’intègre pas dans ses écrits, si ce n’est pour les dénigrer.

Descartes est ainsi opposé à Montaigne, qui « fonctionne moins sur les préjugés et l’anthropocentrisme », de même qu’à Bacon, qui a « révolutionné la manière de penser les sciences » (on retrouve ici d’ailleurs un peu le concept de paradigme de Karl Popper, avec l’évolution des sciences comme un puzzle que chaque grand scientifique contribuerait à faire avancer en apportant sa pièce, dans la continuité des travaux des autres (démarche étrangère à celle de Descartes, qui a la prétention de refonder la connaissance à lui tout seul).

La « métaphysique classique » est ensuite présentée, à travers le fruit des raisonnements d’un Leibniz, d’un Spinoza ou d’un Malebranche, auxquels Jean-François Revel oppose les philosophies de Locke, Hobbes ou Kant, qui annoncent une nouvelle période de la philosophie, avec une autre acception.

Enfin, une courte troisième partie conclut sur le « triomphe et la mort de la philosophie », titre qui interpelle volontairement, mais ne dénigre aucunement la philosophie, constatant plus simplement une nouvelle étape franchie dans le domaine de la connaissance, qui fait subsister une philosophie désormais apparentée davantage à un « genre littéraire » par la force des choses qu’à une discipline à part entière, qui prend fin selon Jean-François Revel à la mort de Kant.

Demain, suite et fin de notre présentation, avec les derniers ouvrages de Jean-François Revel…

A lire aussi :

Jean-François Revel : Son regard sur la démocratie et les institutions (4)

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  • Il me semble que la formule utilisée par Descartes, en français dans « le discours de la méthode », est bien « je pense donc je suis ».

  • Merci pour cette lecture.
    C’est d’autant plus intéressant, qu’un philosophe contemporain, comme Deleuze a fait une excellente analyse de ce que signifie le « concept » philosophique.
    Seule la philosophie peut s’autoriser et s’honorer de créer des concepts.
    Le concept n’a rien à voir avec de la publicité etc
    Et sur le plan de l’immanence, il reconnait à Descartes la réalité du concept cartésien « je pense donc je suis » parce qu’il s’est inscrit dans la mémoire. Mais aussi, il interroge en quoi, et pourquoi ce concept Cartésien en est un. il évoque la pensée de Descartes, à cet effet.
    Mais aussi la possibilité du concept littéraire (Rastignac par exemple)
    Aussi, à lire Revel, et ce qu’il en dit, il déplace de fait, la personne Descartes dans le champ du concept littéraire.
    Descartes personnage de Roman-philosophique qui aurait généré son propre mythe.
    Descartes serait le concept, et non le fameux : « je pense donc je suis »

  • Merci à l’auteur pour cette série très intéressante sur JF.Revel. Personnellement, n’étant pas philosophe, mais très intéressé par celle-ci, j’ai lu en son temps avec plaisir son « histoire de la philosophie occidentale ». C’est elle qui m’a fait comprendre que Descartes n’était pas le « premier des modernes » mais plutôt le « dernier des scolastiques ». Ces derniers étaient des gens très intelligents et capables de raisonnements très pointus, mais en fait qui s’établissaient sur du vide car ignorant superbement l’observation et l’expérience. C’est pourquoi, par exemple, la physique de Descartes est risible (« tourbillons, animaux-machines …) à une époque où la méthode scientifique a vraiment démarré avec Galilée, Bacon, et puis Newton. Par contre, là où Descartes a été un géant intellectuel, c’est en mathématiques avec l’invention de la géométrie analytique .

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