Trump s’apprête à quitter la Maison Blanche : fini de rire ?

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OPINION : l’humour fait de plus en plus souvent irruption dans la vie politique. Le rire est là, partout, tout le temps, véritable arme politique. Que dit de notre époque l’omniprésence de l’humour ?

Par Corentin Luce.

Al Franken, Marjan Sarec, Jón Gnarr ou encore Jimmy Morales. À moins d’être un féru du Guatemala, un citoyen du Minnesota à la fin des années 2000 ou bien boréalophile islandais, ces quelques noms ne vous diront probablement rien. Pourtant, l’un fut maire de Reykjavik il y six ans de cela, un autre, Premier ministre slovène jusqu’en 2020 ou encore sénateur du Minnesota. Essayons avec des exemples plus simples : Coluche, Beppe Grillo, Volodymyr Zelensky et dans une moindre mesure, Donald Trump et Silvio Berlusconi.

Qu’ont-ils en commun ?

Ce sont tous des stand upeurs, des entertainers, bref des comiques. Spécificité : ils ont été ou sont encore au pouvoir.

Au-delà de ces comico-politiciens, l’humour fait de plus en plus souvent irruption dans la vie politique : des talk-shows en passant par les chroniques humour des radios d’information, le rire est là, partout, tout le temps. Véritable arme politique.

De la candidature-canular aux présidents humoristes, en passant par le règne latent du sarcasme illustré par les déversoirs vulgaires à ciel ouvert que sont les réseaux qui n’ont de sociaux que leur nom, quelles sont les origines de la fusion entre le souverain et le bouffon ? Que dit de notre époque l’omniprésence de l’humour ?

Bréviaire de la relation entre pouvoir politique et humour

La relation entre pouvoir politique et humour a toujours été marquée par une ambivalence : outil intrinsèquement subversif, l’humour s’est tantôt attiré les foudres des souverains mais a aussi fait l’objet de convoitises. La filiation de l’humoriste contemporain avec le bouffon de jadis est évidente et témoigne de la diversité des rapports entre souverain et humour.

La « conscience ricanante »1 qu’est le personnage du bouffon a en effet traversé l’histoire de l’humanité : Michèle Nevert montre très bien que les bouffons étaient déjà présents à l’époque de la Grèce antique, aussi bien au théâtre que sur l’agora. En Égypte et en Asie, la figure du bouffon est plus intimement liée à la vie publique via sa participation aux cérémonies religieuses.

La chute de l’Empire romain fait figure de tournant : condamnés à l’errance et bien souvent à la mendicité, les bateleurs irriguent toute l’Europe, allant de foires en places publiques. De performances physiques à la narration d’anecdotes, ils parodient tous les beaux parleurs et les puissants. La caricature, par essence outrancière, donne lieu à toutes les fantaisies verbales.

Dans le même temps, une autre catégorie de bouffon va se développer : le fou du roi. D’abord décrit comme un simple d’esprit, le fou du roi va se professionnaliser au point de devenir à la Renaissance un personnage incontournable, réputé pour son sens aigu de la répartie, son habileté à utiliser le langage pour faire rire. Tour à tour flatteur, conseiller et même critique, le fou du roi bénéficie d’une liberté d’expression quasi-totale.

Le fou du roi a progressivement laissé place au bateleur puis à l’avènement de deux catégories d’artistes : les professionnels des performances physiques (magiciens, jongleurs) et les professionnels du comique (humoristes, imitateurs).

La fusion entre le souverain et le bouffon, quel héritage ?

La spécificité de l’époque contemporaine réside précisément dans la fusion entre la figure du souverain, aujourd’hui incarné par le chef de l’État ou le Premier ministre, et le bouffon, aujourd’hui représenté majoritairement par l’humoriste ou l’imitateur. Les Zelensky, Trump ou encore Jón Gnarr s’inscrivent donc dans un héritage particulièrement complexe dont les échos sont encore perceptibles dans leur exercice du pouvoir comme leurs prises de parole.

Le langage pour transgresser l’ordre établi

Ce qui frappe dans les discours de Trump, Berlusconi en passant par Zelensky, c’est leur caractère éminemment transgressif. Aujourd’hui, il s’agit de combattre le « politiquement correct ». Du temps des bouffons, c’était les flagorneries de la cour et l’arbitraire du pouvoir seigneurial ou royal.

Au cœur de cette transgression de l’ordre établi, le langage joue un rôle essentiel. Là où les bouffons usaient de la caricature à travers néologismes et autres barbarismes, les comico-politiciens vont plus loin : tout en réutilisant le sarcasme, ils enrichissent cet héritage via les fake news, stade ultime de la caricature et de la subversion. Avec les fake news, on répète une ineptie, non pour qu’à force de la répéter elle devienne  vraie comme au XXe siècle, mais parce que la réalité n’a plus aucun sens.

C’est là que les nouveaux comiques diffèrent des bouffons : à l’origine, les saltimbanques utilisaient la parodie et la caricature pour emmener l’auditoire dans un autre monde, imaginaire celui-là. Les Beppe Grillo et Berlusconi, eux, nous expliquent que le réel n’a plus d’importance, que rien n’est vrai.

Ultra fluidité

De ce fait, le bouffon a toujours participé à l’éclatement des structures : la subversion, d’une extrême fluidité, s’infiltre alors partout, n’appartient plus à aucun lieu spécifique. Le bouffon brillait par la diversité des situations dans lesquelles il se donnait en spectacle : au théâtre, lors d’une foire, sur une place publique. Idem pour les comiques au pouvoir : en discréditant le réel, le chuchotement infuse toutes les sphères de la société.

Il suffit d’attaquer les évidences, le bon sens puis le chuchotement se propage, nous submerge. Le doute apparaît, le tour est joué. Ils ont gagné.

Accessoirement, l’humour permet aux comico-politiciens de détourner critiques et responsabilités. Cercle vicieux. D’autant plus qu’il est presque impossible d’en sortir : on a beau tenter de convaincre le réfractaire, avec Alberto Brandolini, on sait désormais qu’il faut bien plus d’énergie pour essayer de réfuter un mensonge que pour le préférer. Autre possibilité, on use des mêmes armes que celui que l’on veut combattre : l’exemple américain montre bien que rire du bouffon (Trump) ne sert pas à grand-chose, si ce n’est polariser encore davantage et donc le renforcer.

Divertir à tout prix

Énième point commun entre les saltimbanques d’hier et ceux d’aujourd’hui : divertir la foule. Avec Trump, le constat est évident : il faut rire de tout, la politique, au fond, n’est qu’une vaste blague : ses discours sont une suite ininterrompue de grimaces et autres imitations (Pocahontas, Butt- edge-edge). Comprenez bien, il faut rire de tout puisque rien n’a d’importance, surtout pas les faits.

La formation politique de l’ancien maire de Reykjavik, baptisée « Le Meilleur Parti », assumait vouloir conquérir le pouvoir « pour s’en mettre plein les poches ».

Conclusion

De cette vulgarisation à outrance de la res publica, de ce nihilisme latent, peut-on espérer en sortir ?

En désacralisant sans cesse la vie politique beaucoup plus qu’en se dressant comme un contrepouvoir, l’humour semble de plus en plus se substituer à tout exercice de la pensée. Trump va peut-être partir, pas les comico-politiciens. Pas le sarcasme. Le sarcasme, véritable symptôme du malaise de nos sociétés, loin de remettre en cause un ordre, l’entérine.

Rions pendant qu’il est encore temps.

  1. Emmanuel Jacquart, le Théâtre de dérision, Paris, Gallimard, collection « Idées », 1974, p. 143.
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