Italie : Grillo populiste sans avenir

Beppe Grillo credits Matteo (licence creative commons)

Quel avenir pour le populisme en Italie en particulier et en Europe en général ?

Par Jean Senié.

Beppe Grillo credits Matteo (licence creative commons)

Les récentes déconvenues de Beppe Grillo, fondateur du Movimento Cinque Stelle (Mouvement Cinq Étoiles) illustrent la difficulté de trouver la formulation d’une offre politique populiste qui ne se coule pas dans les moules préexistants1. En revenant sur ces épisodes de politique italienne, il est possible d’élargir la réflexion sur les perspectives d’avenir qui s’offrent aux partis populistes qui ont émergé depuis le début de la crise économique en 2008.

Grillo, contesté en son sein

Le 28 novembre dernier, Beppe Grillo, jusqu’alors unique chef du M5S, a décidé de passer la main à un directoire constitué de cinq députés du parti, à savoir Alessandro Di Battista, Luigi Di Maio, Roberto Fico, Carla Ruocco, Carlo Sibilia2. Après cette première étape – on n’ose encore écrire ce premier renoncement – le maire de Milan, Federico Pizzarotti, a décidé de profiter de la période de latence du pouvoir au sein des instances dirigeantes du parti pour pousser plus avant les changements en réunissant des membres du parti en vue de discuter des nouvelles directions à envisager3. Le député Giulia Sarti est allé encore plus loin en évoquant publiquement la possibilité d’enlever le nom de Grillo du symbole, dont il a aujourd’hui la propriété.

Beppe Grillo a réagi en rappelant qu’il « est plus vivant que jamais » et que l’unique raison de son retrait – temporaire – était la fatigue qu’il éprouvait. Toutefois, ce « pas de côté » a suscité l’approbation d’un tiers des électeurs du mouvement qui pensent que le M5S se porterait mieux sans Grillo. Pour un homme qui a conçu initialement le parti autour de sa personne, c’est un échec. Son charisme s’est dégradé et il ne suscite plus le même enthousiasme auprès des sympathisants ni même auprès des électeurs.

Les raisons d’une déprise

Plusieurs facteurs peuvent être avancés pour expliquer cette déperdition. Tout d’abord, la figure de Grillo a souffert de la comparaison avec celle de Matteo Renzi qui a su utiliser les ressources charismatiques encore mieux que le comique. Ainsi, les électeurs, avides de nouveautés, ont découvert le nouveau premier ministre avec une pointe de ravissement, d’autant plus que ce dernier n’a pas hésité à reprendre à son compte des déclarations outrancières contre l’Europe, tout au moins contre une certaine Europe4.

D’autre part, son caractère sectaire, irascible et même grossier a pu susciter de la lassitude chez les membres du parti. Philippe Ridet rapporte dans le monde les huées qui ont accueilli Grillo à Gênes, sa ville natale, lorsqu’il a voulu se rendre dans les quartiers qui avaient le plus fortement subi des inondations5. Ce phénomène s’apparente à un paradoxe qu’exprime Beppe Grillo. Il est à la tête d’un parti qui se veut le plus démocratique d’Italie et qui se révèle appliquer les méthodes les moins démocratiques. Les excommunications des dissidents, dignes des plus belles heures de surréalisme, ont en effet rythmé l’histoire du parti.

Si nous élargissons le raisonnement sur les raisons de l’épuisement de Grillo, et de son parti, nous voyons que ce dernier tente de négocier le passage d’une légitimité charismatique à une légitimité bureaucratique, pour reprendre les catégories de Max Weber. Or, cette transition est en partie contraire à l’essence même de ce parti qui se voulait initialement un « non-parti ». Ce dernier point permet d’ailleurs de réfléchir au futur d’un Front national qui reste la chasse-gardée de la famille Le Pen. L’absence de support idéologique clairement établi empêche de revenir à une doctrine cohérente et entraîne des tiraillements dont Beppe Grillo est en train de faire les frais.

L’échec de la troisième voie populiste

Si le discours de Beppe Grillo se caractérisait avant tout par son incohérence, il comportait un grand nombre de marqueurs caractéristiques du populisme, à savoir un discours anti-élite, anti-immigrés6, anti-mondialisation, anti-gouvernements. Or, le mouvement revendiquait initialement une posture ni droite, ni gauche qui lui aurait permis de dépasser l’aporie des partis actuels par un recours accru à la démocratie directe, participative et transparente.

C’est justement l’échec de ce positionnement politique qui a entraîné les résultats plus que médiocres des élections régionales où le parti n’a pas su fournir une offre politique attractive7. Le risque de ghettoïsation du parti débouche sur trois scénarios. Le premier, celui qu’avait jusqu’alors privilégié Grillo, est celui d’un positionnement clairement souverainiste et xénophobe, n’hésitant pas à promouvoir des alliances avec la Lega Nord. Le second, celui défendu par une partie des députés, vise à l’officialisation du parti. Mais dans ce cas, le positionnement sur l’échiquier politique reste flou. Enfin, le troisième est celui d’une lente érosion du M5S. Cette situation critique démontre l’impotence d’un populisme de la troisième voie dont le seul motto serait la démocratie directe. Pour le dire autrement, le M5S paye son absence de corpus doctrinal. Reste que le mouvement n’est pas condamné à disparaître.

En cela, la situation de Beppe Grillo permet une dernière observation. Elle traduit la recomposition des clivages politiques entre Européens et populistes. Les succès de la Lega Nord aux élections régionales montrent qu’à cet égard, les électeurs décidés à accorder leur vote aux populistes préfèrent les positions les plus affirmées.

Sur le web

  1. « Dominique Reynié : « On assiste à un délitement des systèmes politiques européens », propos recueillis par Cécile Chambraud, dans Le Monde, 27.02.2013. Voir aussi Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, Paris, Fayard, 2013 (nouv. éd. revue et augmentée).
  2. Il faut néanmoins noter que ce sont des gens acquis à Grillo qui ne s’opposeraient pas à son éventuel retour. De plus, il convient de ne pas perdre de vue que la consultation électronique qui a validé, à 91%, ce directoire montre que les militants du parti restent attachés à la figure de Beppe Grillo.
  3. Philippe Ridet, « En Italie, Beppe Grillo contesté au sein du Mouvement 5 étoiles », dans Le Monde, 08.12.2014.
  4. Stefano Lepri, « Gli errori di Roma e di Berlino », dans La Stampa, 09.12.2014
  5.  Philippe Ridet, « En Italie, Beppe Grillo contesté au sein du Mouvement 5 étoiles », dans Le Monde, 08.12.2014.
  6. Philippe Ridet, « Beppe Grillo veut mettre à la porte les immigrés et ses dissidents », dans Le Monde, 23.10.2014.
  7. Lucie Geoffroy, « Italie, les six leçons à retenir des élections régionales », dans Courrier international, 25.11.2014.