Isolement des malades et responsabilité individuelle

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OPINION : les mesures d’isolement envisagées devraient-elles être obligatoires ou devrait-on s’en remettre à la responsabilité de chacun ?

Par Alain Laurent.

Dans la première partie de La Peste (Camus), le lecteur apprend que « les familles devront obligatoirement déclarer les cas diagnostiqués par le médecin et consentir à l’isolement de leurs malades dans les salles spéciales de l’hôpital ».

Face à l’actuelle pandémie de la covid19, les mesures d’isolement envisagées suite au deuxième déconfinement apparaissent plus enviables. Afin de briser les chaînes de contamination et supprimer l’excès de contraintes sur les autres, cas contact et personnes positives devraient durant une semaine demeurer à leur domicile ou être hébergées en hôtel, indemnisées et accompagnées : ce n’est tout de même pas Auschwitz !

Mais cela devrait-il être obligatoire, avec contrôles à la clé ? Pourquoi ne pas plutôt s’en remettre à la responsabilité de chacun : idéalement, voici à coup sûr la meilleure solution, qui préserverait la liberté individuelle.

L’érosion de la responsabilité individuelle

Pourtant, comme le suggère le refus annoncé de 50 % des Français de se faire administrer le futur vaccin anti-covid (le record d’Europe, alors qu’une fois scientifiquement validé, ce sera la plus sûre garantie de ne pas être contaminé et de ne pas contaminer autrui !), tout porte à croire que malheureusement, on peut craindre de retrouver ou peu s’en faut cette même proportion de personnes infectées se dérobant au déplaisir de l’isolement sanitaire.

Et faire appel à leur responsabilité individuelle n’y changerait rien. Car il ne faut pas se bercer d’illusion. Dans l’actuelle société française, sous l’effet déresponsabilisant conjugué d’un social-étatisme ultra-protecteur ainsi que du règne du festif-ludique et de l’hédonisme grégaire, le sens de la responsabilité individuelle s’est sévèrement érodé dans une notable frange de la population.

Une culture virale de l’irresponsabilité s’y est propagée, comme l’attestent entre autres et trop nombreux exemples la fréquence de la consultation frénétique des téléphones au volant, de l’exposition des enfants aux écrans, de l’abandon des animaux de compagnie ou du jet de déchets sur la voie publique.

Et cela n’a pas été démenti depuis l’été dernier avec la multiplication des attroupements sur les plages (que des maires du littoral ont dû interdire !), des « raves parties » rurales puis des fiestas urbaines sauvages renvoyant au diable les gestes barrière…

Sans isolement, la liberté de contaminer les autres ?

Dès lors que l’isolement ne serait pas obligatoire, la liberté offerte de s’y soustraire n’en est pas moins irresponsable et immorale. C’est prendre volontairement le risque d’infecter les autres, et en particulier les plus vulnérables dont la santé et la vie sont ainsi mises en danger.

Et c’est aussi s’octroyer une exception pour soi, le privilège de s’exonérer du respect d’une règle de bon sens – tout en voulant profiter du comportement responsable des autres : cas classique du « passager clandestin », celui qui ne s’inquiète pas de ce qui se passerait si tout le monde agissait comme lui.

Quant à ces bons apôtres anarcho-réacs qui plaident pour un retour au « goût du risque », qu’ils commencent donc à s’en appliquer à eux-mêmes les implications liées à la logique de la responsabilité individuelle : en assumer personnellement les conséquences et le coût, sans reporter la facture sur les autres. Et qu’ils veillent à ne pas faire courir ces risques à ceux qui n’en n’ont pas fait le choix. L’exercice responsable de la liberté individuelle n’inclut certainement pas la liberté de contaminer autrui !

Qui plus est, tout en rendant inefficace l’invitation à l’isolement sanitaire, l’existence même minoritaire de refus de s’y conformer n’aurait-elle pas pour effet pervers de décourager les individus responsables qui s’isolent volontairement : pourquoi s’y astreindraient-ils si chacun ne le fait pas puisque la défection de réfractaires rend vain leur effort pour juguler la pandémie ?

Mais si cet épisode des deux confinements était paradoxalement l’opportunité de prendre enfin conscience des vertus et bienfaits d’une éthique partagée de la responsabilité individuelle voulant que chacun fait spontanément de lui-même ce qu’il faut, sans surveillance bureaucratique intrusive, sans contraintes ni menaces de sanctions – et de ce qu’il en coûte de l’avoir socialement stérilisée ?

Cette revitalisation d’un ethos de la responsabilité de soi conjuguée au souci des autres supposerait toutefois un long réapprentisssage des disciplines élémentaires qui en sont la condition de possibilité – toujours ensuite génératrices de ces récompenses que sont la confiance mutuelle et l’expérience de la liberté dans une société ouverte à l’autorégulation.

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