Covid II, le retour : de la pénurie sanitaire à la mise en scène de l’État total

COVID-19 Travel warning By: dronepicr - CC BY 2.0

Crise sanitaire : l’autorité publique a préféré enchaîner légèreté et dogmatisme plutôt que prudence et pragmatisme, ce travers reflétant un rapport pour le moins navrant de l’État à la nation.

Par Erwann Queinnec.

Dans un article publié peu après l’entrée en vigueur du premier confinement, j’avais suggéré combien la sidération suscitée par l’épidémie de covid-19 mettait en lumière l’échec patent de l’État en la seule matière, pourtant, qui justifie son existence : la sécurité, dans son volet sanitaire, en l’espèce.

Faute d’une Blitzkrieg opposée à son développement, le virus s’est donc invité entre les murs, comme un renard dans un poulailler. Un puis deux confinements ont répondu à cette invasion, dans le seul but de préserver un système hospitalier submergé.

La France de 2020 aura donc expérimenté un régime d’exception sanitaire qu’incarnent un « conseil de défense » omnipotent, un Parlement court-circuité, des collectivités territoriales ignorées et une loi quasi-martiale.

Nulle réelle surprise, donc, à ce que les Français se soient entendus dire, entre autres joyeusetés, qu’ils étaient désormais des « citoyens solidaires » plutôt que des « individus libres » ou que l’autorité publique déciderait désormais de ce qui est  essentiel ou pas.

S’il y a à dire sur l’action de ce gouvernement, elle ne fait que refléter l’idéologie social-étatiste dont ses rangs sont issus. Après tout, comme l’a dit l’économiste Jacques Lesourne, « La France est une Union soviétique qui a réussi ».

Que l’on médite, à cet égard, la perspective suivante, tirée d’une note du Haut-Commissariat au Plan – ça ne s’invente pas… – datée du 28 octobre dernier, dans une section intitulée, sans rire, « quelle prospérité pour demain ? » (p. 9 du document) :

« De manière structurelle pourrait se poser à terme la question d’une économie nationale remobilisée par l’action de la puissance publique. Même si la propriété des actifs économiques n’a pas été transférée au secteur public, la prise en charge par la collectivité publique du chômage partiel (puis d’un revenu de subsistance) et l’octroi de prêts garantis par l’État qui, si la crise perdure, peuvent ne pas être remboursés, présentent les modalités de l’interventionnisme économique comme un exemple de l’autorité nouvelle de ceux qui sont chargés de l’action publique. »

Un déclin de plusieurs décennies engendré par toujours plus d’État, ponctué par une crise aggravée par toujours plus d’État, se traduirait donc par une « prospérité pour demain » reposant sur toujours plus d’État.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? D’abord, en raison d’un facteur structurel auquel, à court terme, le gouvernement ne pouvait pas grand-chose, mais qu’il n’a évidemment pas essayé de réformer : l’administration technocratique d’un système hospitalier conçu en dépit du bon sens économique.

Ensuite, parce que l’autorité publique a préféré enchaîner légèreté et dogmatisme plutôt que prudence et pragmatisme, ce travers reflétant un rapport pour le moins navrant de l’État à la nation.

Ces critiques ne doivent pas occulter le caractère mondial de la pandémie, appelant partout des réponses politiques fortes. Pour autant, si se contempler revient effectivement à se désoler, il n’est pas certain que se comparer doive conduire à se consoler.

La santé est un service, pas un totem

« La première leçon de l’économie est celle de la rareté : qu’on n’a jamais assez de tout pour satisfaire entièrement les besoins de chacun. Et en politique, la première leçon est de ne pas tenir compte de la première leçon de l’économie. » (Thomas Sowell).

Tout est presque dit dans cette citation (bien au-delà du cas français, naturellement). Le soin est un service rare, requérant des facteurs de production coûteux ; à ce titre, son arbitrage quantité/prix n’est jamais mieux déterminé que dans le cadre d’une économie de marché.

Dans sa grande sagesse, l’État-providence en a décidé autrement, affranchissant le soin médical de sa triste condition terrestre pour l’élire au rang de divinité socio-économique.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le service rare est donc transformé en « bien libre », aussi abondant que l’oxygène ou la lumière du jour, ne tolérant aucune restriction de principe et justifiant que l’on soigne « coûte que coûte » (tiens, ça rappelle quelque chose).

Ce dogme d’abondance explique largement que l’administration ait laissé filer les coûts de l’hôpital et donc les déficits de l’assurance maladie durant des décennies (disons, jusqu’à la fin des années 1990). Mais même la technocratie française ne peut totalement s’abstraire des lois de l’économie et, au milieu des années 1990, la préparation de l’entrée dans l’euro lui impose un semblant de discipline budgétaire.

Comment, dès lors, décide-t-elle de gérer les coûteuses offrandes déposées au pied de son totem sanitaire ? En rationnant la production de soins, en plafonnant la progression des dépenses, en bureaucratisant l’hôpital et, l’air de ne pas y toucher, en rognant progressivement sur les prestations de l’assurance maladie (ce qui n’empêche pas la France de demeurer le pays de l’OCDE dont la part des dépenses assurées dans la dépense totale de santé, est la plus élevée)1.

Le numerus clausus des médecins, qui oblige aujourd’hui la France à recruter ses soignants à l’étranger, est un excellent exemple de cette planification sanitaire entendant limiter l’offre de soins tout en continuant de solvabiliser une demande croissante, ne serait-ce qu’en raison du vieillissement de la population.

Ainsi continuerait-on, en principe, de soigner ad libitum mais, en pratique, sans assez de soignants pour le faire ; qui sème le mépris du marché récolte l’absurdité de la gestion technocratique.

La sur-administration de l’hôpital s’est, quant à elle, traduite par l’emploi d’une technostructure hospitalière censée rationaliser la gestion des établissements… tout en contribuant à augmenter leurs charges : sur la période 2006-2018, les coûts hospitaliers progressent de 2,5 % par an en moyenne soit de 70,5 à 94,5 milliards d’euros.

Naturellement, cette administration éclairée du système sanitaire a besoin de son armée mexicaine d’organismes, de missions et de satellites dansant au rythme kafkaïen d’une valse d’acronymes.

De ce micmac absurde au sens mathématique du terme, une tentative désespérée de concilier une chose et son contraire, découle un système hospitalier sous tension à la moindre épidémie – l’engorgement des urgences en étant un symptôme – coûteux, rigide et sur-administré par une technocratie confondant contrôle de gestion comptable et gains d’efficience.

Certes, la critique est aisée tandis que l’art du « système de santé » est difficile ; néanmoins, ce dernier suppose que l’on cesse de refuser d’admettre qu’en matière de soin comme de tout autre service, l’offre et la demande doivent être coordonnées par des prix, ces derniers ne pouvant émerger ailleurs que sur un « marché ».

Ainsi, une offre concurrentielle – médecine de ville et hôpital privé – gagnerait-elle à rencontrer une demande intermédiée par un système assurantiel lui-même privé, mutualisant les risques et débusquant progressivement les meilleurs rapports qualité-prix2. Il serait d’ailleurs plus facile à l’autorité publique d’intervenir en tant que complément « social » d’un tel système que de prétendre régir, par la voie d’une techno-bureaucratie rationnellement infirme, production, consommation et financement de toute une industrie.

Conçu telle une entreprise plutôt qu’une administration, l’hôpital, puisqu’il ne s’agit, au fond, que de lui, aurait eu une chance de s’adapter à la pandémie Covid-19, sans qu’on doive y sacrifier l’économie du pays, la santé mentale de sa population et, last but not least, les libertés fondamentales.

Au-delà de cette considération, la crise interroge aussi voire surtout, le principe du sacrifice de la responsabilité individuelle au collectivisme sanitaire, dont le confinement généralisé porte la marque.

Une mise en scène effrayante de l’État total

Au-delà du premier confinement, fallait-il anticiper la « deuxième vague » ? C’est une question compliquée et comme toujours, il est plus facile d’y répondre après qu’avant…

Le problème vient peut-être d’une terminologie piégeuse : car la deuxième vague n’est jamais que la première, reprenant son cours après le creux de l’été. L’anticiper aurait donc exigé d’intervenir énergiquement en amont, dès début septembre, en reconduisant notamment l’enseignement secondaire et supérieur à distance (établissements scolaires et universitaires ayant le profil type du foyer épidémique).

Ce qui est certain, c’est que l’autorité publique s’est laissée surprendre, peut-être parce que dans un pays qui considère que « le monde doit être ce que les lois prétendent3.», la fin du confinement signifiait la fin de l’épidémie.

Ainsi, l’État a sous-administré une situation chronique et sur-réagi à une flambée épidémique dont les causes auraient pu être circonscrites et dont l’extrême gravité, rappelons-le, reste cantonnée à des segments identifiés de la population.

Il est vrai que cette gestion éruptive d’une crise chronique s’aligne sur l’état de l’opinion, manifestement favorable au principe de la coercition sanitaire mais rapidement lasse de son application, en vertu du principe selon lequel « l’État (étant) cette grande fiction par laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde » (Frédéric Bastiat), la contrainte est toujours excessive pour soi et trop légère pour les autres.

Ainsi, faute d’autorité véritable, la puissance publique se pense pragmatique lorsqu’elle ne fait, au fond, que céder à la démagogie. Et la crise revenue, elle se veut intraitable voire paranoïaque quand il s’agirait de garder la tête froide.

Le deuxième confinement est donc entré en vigueur. Conçu avec le (vrai) pragmatisme et le bon sens qu’aurait imposés la gravité de la situation, il aurait a minima dû permettre aux commerçants d’exercer leur métier. Nombre d’entre eux s’étaient adaptés à la nouvelle donne et le petit commerce ne présente pas le profil d’un foyer épidémique.

Concernant les restaurants et les bars, le bon sens aurait là encore imposé de déléguer les décisions aux collectivités locales (les bars posant d’ailleurs un problème plus aigu que les restaurants).

Mais non. L’État tout-puissant a décidé de jouer les Procuste sanitaires, entreprenant de couper, à l’échelle nationale, tout ce qui empêche le bon citoyen d’occuper un lit de réanimation.

À la raison raisonnable, l’autorité publique a donc préféré la mise en scène d’un principe mortifère d’égalité territoriale devant la coercition : tous soumis, de Lille à Perpignan, de Brest à Strasbourg ; lequel implique une inégalité devant le sacrifice, nombre de petits entrepreneurs y jouant en l’occurrence leur peau.

Pourquoi l’autorité publique a-t-elle fait une question de principe d’une situation qui n’est pourtant que régime d’exception et décisions de circonstances ? Parce que l’État technocratique conçoit le pays tel une crèche d’enfants indisciplinés qu’il faut mettre en rangs serrés (mais socialement distanciés) tout en lui fournissant son quatre heures, à coups de subventions qu’il incombera, plus tard, au contribuable d’assumer.

Se résigner au pire ne sert jamais qu’à l’endurer. Il faut donc souhaiter que, l’heure des bilans venue, l’opinion publique entérine que loin d’être une frivolité, une abstraction voire une menace, la liberté est aujourd’hui le seul rempart opposable à un déclin socio-économique dont la dynamique va s’accélérer.

Et qu’à cette demande d’une société libérée, réponde une offre politique adéquate. L’Union soviétique française a besoin de son Mikhail Gorbatchev. On ne voit pas, pour l’heure, de quel terreau politique il pourrait émerger mais c’est ce qui, précisément, définit l’histoire : on ne se l’explique qu’après.

 

  1. 79,6 % pour l’État et l’assurance maladie, 13,4 % pour les assurances complémentaires (en 2018). Voir https://www.insee.fr/fr/statistiques/4277750?sommaire=4318291.
  2. De prime abord, ce système libéral évoque le système de santé américain. Ce serait méconnaître ce dernier, comme le montre cet article en anglais.
  3. L’expression est de Jean de Kervasdoué, « Plus souvent prétexte que volonté de changement : la réforme de la santé », Inflexions, 2012, volume 21,3, p. 160.
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