Confiner les populations quand la Chine est en croissance ?

Xi Jinping at the EP by European Parliament (CC BY-NC-ND 2.0) — European Parliament, CC-BY

Si la Chine constitue une menace pour notre avenir, sur le plan économique mais aussi celui de nos libertés, n’eût-il pas fallu dans la lutte contre le virus, qu’on agisse autrement qu’on ne l’a fait en Europe ?

Par Claude Sicard.

Notre gouvernement vient de décider un nouveau confinement en raison de la vive reprise de la pandémie du Covid-19. En effet, la crainte est que notre système hospitalier ne soit plus en mesure, à brève échéance, de faire face à la situation si l’on laisse la pandémie se développer à nouveau.

Il y avait eu un premier confinement du 17 mars au 11 mai 2020 qui avait donné des résultats satisfaisants. La population a souhaité que la vie reprenne normalement son cours, en sorte qu’il y a peut-être eu un relâchement des mesures de protection.

Ce phénomène est d’ailleurs général en Europe. Ce nouveau confinement est toutefois sensiblement moins sévère que le précédent car il est indispensable de ne pas bloquer complètement la vie économique du pays.

Le gouvernement se trouve sur une ligne de crête très étroite : d’un côté, tout faire pour sauver des vies, de l’autre ne pas tuer l’économie. Des médecins penchent vers une extension des mesures permettant de réduire la circulation du virus. Le ministre de l’Économie et le patronat plaident pour la survie du tissu économique.

La pandémie du Covid-19, ce coronavirus qui nous vient de la province chinoise de Hubei, a en quelques semaines ébranlé le monde entier : tous les continents ont été très rapidement touchés, les uns après les autres.

Pour tenter de freiner la propagation du virus, partout ont été prises des mesures coercitives très sévères consistant à restreindre les libertés de circulation, et même à confiner les habitants pendant un certain temps, à l’exception de la Suède qui a joué la carte de l’immunité collective.

Les mesures de confinement dans les différents pays ont eu pour conséquence de mettre les économies en sommeil. Nous sommes donc à présent face à une crise économique mondiale extrêmement grave.

L’économiste en chef du FMI, Gita Gopinath a évoqué un désastre rare, une crise plus grave que celle de 1929 car partout, on a considéré que la vie d’un être humain n’a pas de prix.

En France, notre Président n’a pas hésité pas un seul instant : les vies sont sacrées, il convient de les sauver quoi qu’il en coûte.

Le problème est de savoir s’il est pertinent de faire ce choix car c’est sacrifier l’économie au profit de la santé.

Pour nos dirigeants, l’arbitrage est extrêmement délicat. La Chine a pour projet de dominer le monde et prendre sa revanche sur le monde occidental. Son économie  redémarre fortement, alors que les pays occidentaux sont en pleine récession.

Dans une récente mise à jour, le FMI prévoit un plongeon de 4,4 % de l’économie mondiale en 2020, alors que la Chine échappe à la récession. Après un fort ralentissement du fait du coronavirus l’économie chinoise repart. Au troisième trimestre de cette année, la croissance aura été de 4,9 %.

Au total, en 2020, la Chine est le seul pays au monde qui aura eu un taux de croissance positif, sans doute aux environs de 1,9 %, alors que partout ailleurs les taux seront négatifs : -4,3 % aux États-Unis et -9,8 % en France.

Durant les siècles passés, les pays n’avaient pas hésité à sacrifier des vies pour faire triompher leurs intérêts stratégiques, et l’histoire regorge d’exemples.

Sans remonter aux guerres puniques, fruit de la rivalité entre Rome et Carthage (delenda est Carthago), nous restent en mémoire des épisodes comme les Guerres de religion ayant généré un million de morts en France, au XVIe siècle, ou la guerre de Trente ans, le siècle suivant, qui a ravagé toute l’Europe, causant le décès de près d’un habitant sur cinq, selon les historiens.

Au XIXe siècle, les guerres napoléoniennes sur lesquelles Chateaubriand porta un jugement sévère, disant de l’Empereur : « Il a fait périr dans les onze années de son règne plus de cinq millions de Français ».

Et bien sûr, plus récemment, l’effroyable Première Guerre mondiale, avec plus de dix millions de morts est encore dans toutes les mémoires.

Pour quelles raisons toutes ces vies humaines ont-elles été  sacrifiées ? Les causes furent très diverses.

Dans le cas des Guerres de religion ce fut une lutte entre clans, un clan voulant imposer sa vérité à l’autre.

Pour les conquêtes napoléoniennes, la France a voulu dominer l’Europe. Des pays ont été entrainés dans des conflits extrêmement éprouvants pour leur population sans que leurs dirigeants aient vraiment pu mesurer les risques de leurs décisions.

Ce fut le cas pour notre pays et pour notre alliée la Grande- Bretagne, lors de la Première Guerre mondiale, nous disent les historiens : il y eut un enchainement malheureux de circonstances, suite aux démêlés de l’Empire austro-hongrois avec la Serbie. Il s’en est suivi 1,4 million  de morts dans le cas de la France, plus des dévastations considérables sur une bonne partie du territoire national.

Aujourd’hui, nous assistons à une  montée en puissance extraordinaire de la Chine communiste de XI Jinping, un pays de 1,4 milliard d’habitants. Lia Yiwu, un Chinois vivant réfugié à Berlin, écrit dans son ouvrage Des balles et de l’opium que les Européens que nous sommes sont inconscients des dangers qui les menacent, ils ne se rendent pas compte que l’offensive chinoise menace nos libertés et nos valeurs.

Les lanceurs d’alerte comme lui se font de plus en plus nombreux mais les dirigeants européens sembent rester sourds à ces avertissements.

Il convient d’évoquer ce que l’on avait baptisé à la fin du XIXe siècle, le péril jaune. Il s’agissait alors d’une possible alliance entre les Japonais et les Chinois, qui ne s’est pas réalisée.

En 1973 Alain Peyrefitte nous avait avertis. Dans son livre Quand la Chine s’éveillera…. le monde tremblera, il rappelait que la Chine s’est toujours considérée comme la seule civilisation sous le ciel, elle est l’Empire du Milieu, et dans l’inconscient collectif des Chinois l’univers gravite autour d’elle.

Ce pays a beaucoup souffert de l’impérialisme occidental. Les Occidentaux l’ont beaucoup humilié, et Teilhard de Chardin s’en était fortement ému dans Nouvelles lettres de voyage, dénonçant les agissements des puissances coloniales : « L’envahisseur ne semble pas capable de faire autre chose que le métier de sangsue ».

Aux États-Unis, le général Joseph Dunford, chef des armées, avait courageusement lancé un avertissement à ses concitoyens : « La Chine va probablement poser la plus grande menace à la nation d’ici à 2025 ».

De nombreux ouvrages spécialistes de la Chine nous avertissent du projet de la Chine de remodeler l’ordre mondial. Citons Edward N. Luttwak, grand connaisseur du monde asiatique, ou encore Graham Alison qui a rappelé ce qu’a été le Piège de Thucydide, dans lequel notre monde occidental pourrait aisément tomber.

Pékin veut faire de la Chine le leader mondial de l’intelligence artificielle à l’horizon 2030. Vladimir Poutine a publiquement exprimé, en 2017, son inquiétude : « Celui qui maitrisera l’IA sera le maitre du monde ».

L’IA est au cœur de la stratégie de puissance du parti-État chinois qui consacre aux travaux de recherche dans ce domaine des sommes considérables. La Chine ne cache nullement son projet hégémonique. Elle a prévu au plus tard la date de  l’anniversaire des 100 ans de la République populaire, en 2049.

Aussi s’active-t-elle à donner corps à la route de la soie, un projet gigantesque qui va traverser 65 pays pour la relier à l’Europe par train, route et bateaux, et auquel elle va consacrer la somme colossale de mille milliards de dollars.

La Chine ne cesse donc de monter en puissance, et notre pays ne cesse de reculer : 4,4 % de PIB mondial en 1980 et 2,1 % à présent.

Si la Chine constitue une menace pour notre avenir, non seulement au plan économique mais aussi pour nos libertés, n’aurait-il pas été préférable d’agir autrement dans le combat contre cette pandémie, aumoins en Europe ?

Dans L’Occident face à la renaissance de la Chine Claude Meyer explique que le défi chinois, économique et géopolitique aujourd’hui, sera aussi à terme idéologique et culturel : «  Le président  Xi Jinping a pour projet de construire un ordre mondial plus juste et raisonnablement nouveau avec des valeurs qui ne sont pas celles du monde occidental ».

Face donc aux ambitions affichées de la Chine et à sa redoutable capacité de manœuvre fallait-il que l’Europe, et d’une manière plus générale, l’ensemble des pays occidentaux baissent la garde ?

L’Europe aurait dû jouer son rôle de grande puissance économique, mais elle n’est pas encore organisée pour le faire. L’Union européenne aurait dû être en mesure de de privilégier la défense de notre machine économique avant les problèmes de santé, ce qui ne signifie évidemment pas de négliger ces derniers.

La sacralité de la vie humaine s’est imposée dans nos sociétés, en ce début de XXIe siècle. Grand nombre d’auteurs nous disent que dans le cas de nos pays occidentaux, il s’agit d’une valeur issue du judéo-christianisme. Le sociologue anglais Edwards Shils avance que s’est développée « une métaphysique naturelle qui a permis à la doctrine chrétienne de se perpétuer ». L’Hhomme a été créé à l’image de Dieu et sa vie Lui appartient, en sorte que nos propres vies font partie du plan de Dieu.

Pour d’autres sociologues il s’agirait plutôt d’une « intuition fondamentale de notre société » ; ils évoquent, alors « l’ordre naturel des choses » : nous naissons, nous vivons, nous mourons. Pour Kant, « h’homme est une  fin  en soi ».

Fallait-il donc consentir à nous affaiblir face à la Chine pour sauver le maximum de vies, ou plutôt lutter pour sauvegarder nos économies quitte à sacrifier beaucoup de vies humaines, comme nous l’avons fait chaque fois que nos intérêts vitaux étaient en jeu ?

L’essayiste Jean-Michel Delacomptée, dans Le Figaro du 11 mai dernier, déplore un sauve-qui-peut général, une « panique dévastatrice qui a balayé le monde ».

Il nous rappelle que « le fait de mourir n’insulte pas, par principe, la condition humaine, c’est l’honneur des pays modernes de vouloir sauver les vies, coûte que coûte, mais quand le coût s’avère exorbitant, c’est aussi la marque de leur fragilité ».

La question se posera demain, lorsque seront mesurés les dégâts extraordinaires causés aux économies de nos pays par le coronavirus, car derrière les dégâts causés à l’économie il y aura beaucoup de souffrances humaines.

Les Chinois, quant à eux, seront aux aguets pour s’emparer des meilleures entreprises européennes ou américaines, renforçant ainsi leur hégémonie.

Cette aspiration à la domination universelle des Chinois a sa formulation idéologique : le Tianxia, un concept millénaire qui sied parfaitement aux ambitions  universalistes de Xi Jinping :  « L’ennemi et l’étranger n’ont plus de raisons d’être, car l’ Empereur du Milieu a la totalité du Globe ».

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