Bureaucratie contre terrorisme : le match perdu d’avance

Comment, chez notre élite administrative qui n’a qu’une vision très distanciée, la collision avec le réel pourrait-elle provoquer un choc opérationnel ?

Par Claude Robert.

En France, le déni de la classe politico-médiatique est tel qu’évoquer la montée de l’insécurité a toujours soulevé les qualificatifs les plus méprisants du moment. Avec l’évidente multiplication des actes, parmi lesquels la récente et abjecte décapitation d’un professeur, ce problème d’insécurité est à présent bien plus qu’encombrant. Mais comment, chez notre élite administrative qui n’a qu’une vision très distanciée, la collision avec le réel pourrait-elle provoquer un choc opérationnel ?

Ce choc n’aura vraisemblablement pas lieu. Pour deux raisons aussi dramatiques l’une que l’autre :

  • la capacité de déni de notre caste au pouvoir atteint des sommets vertigineux, des sommets à la hauteur desquels l’idéologie remplace l’objectivité, la rhétorique et les symboles remplacent l’action ;
  • le profil même des membres de cette caste, tous issus d’une sélection et d’une cooptation dangereusement endogames, constitue le rempart le plus solide contre toute prise de conscience salutaire.

L’élite politique française, ou la fuite dans la dialectique

Ces quelques postures choisies parmi tant d’autres en disent tellement long :

-au lendemain de l’attentat de Trèbes, le président Emmanuel Macron s’affiche dans les salons de l’Elysée en compagnie de l’Imam du Danemark ;

-à peine élu ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti visite les prisons pour s’assurer des bonnes conditions de détention de nos prisonniers ;

-très récemment, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin évoque dans une interview la menace des suprémacistes blancs.

En toute logique, le comportement de Macron, Dupont-Moretti et Darmanin devrait s’interpréter de cette façon :

-les minorités musulmanes sont victimes de violences de la part de la population française historique et il est donc important de montrer un exemple d’ouverture et de tolérance ;

-la France maltraite ses prisonniers, voire remplit ses prisons de façon abusive, pour un oui pour un non, il est donc urgent de mettre fin à ces injustices ;

-en France, deux camps s’affrontent avec une égale violence : les suprématistes blancs et les islamistes, il ne s’agit surtout pas d’en punir un plus que l’autre.

 

Or, dans le premier cas, les auteurs du carnage n’étaient pas du tout des chrétiens. Dans le second, à force de ne pas vouloir stigmatiser certaines minorités et par manque de moyens, la France semble n’enfermer des détenus que lorsqu’elle ne peut vraiment pas faire autrement.

Enfin, dans le troisième, il n’y a aucune menace émergente de ce type-là, si ce n’est dans l’imagination d’un ministre qui, pour des raisons idéologico-politiques, ne veut surtout pas chatouiller la susceptibilité d’une communauté qu’il ne faut pas nommer.

Plus tard, les livres d’histoire feront certainement beaucoup rire (ou pleurer) sur cette actuelle propension à ne pas vouloir regarder la réalité en face, et à lui affubler des qualificatifs les plus fantasques afin d’en dissimuler les aspérités.

N’est-il pas incroyable en effet que dans son discours sur le projet de loi contre ce qu’il qualifie de « séparatisme islamique », début octobre, le président n’ait même pas prononcé une seule fois le mot « immigration » ?

Quant à cette appellation de « séparatisme », n’est-ce pas du camouflage pur et dur ? Ce que le Larousse définit comme une « tendance à sortir d’un ensemble national et à former une entité politique distincte de l’État d’origine » n’a en effet rien à voir avec les tentatives d’imposer la loi religieuse et la terreur en remplacement de la loi de la république.

Quelle est donc la nature des motivations du gouvernement ? Ménager l’électorat musulman ? Dissoudre les ferments de la nation française au sein d’un ensemble multiculturel chaotique ? En découdre avec les traditions chrétiennes bourgeoises qui faisaient l’art de vivre du pays ?

On ne saura sans doute jamais. Une chose est sûre cependant : à l’instar de ses prédécesseurs, mais avec un bien meilleur talent de magicien du verbe, Macron n’a pas vraiment fait la démonstration d’un immense pragmatisme face à la montée de l’insécurité. Ce sont encore et toujours les postures idéologiques qui prévalent.

Et à chaque nouveau coup de boutoir d’un réel toujours plus désagréable, car nous sommes pris dans un processus d’escalade, la classe politico-médiatique nous gratifie d’un déferlement toujours plus exubérant de symboles : hommages posthumes, funérailles nationales, éloges enflammés, minutes de silence, cérémonies de commémoration, décorations et honneurs rétroactifs exceptionnels… Faut-il pourtant le rappeler : rien ne permet de ressusciter les victimes. Lorsque le crime a été commis, il est tout simplement trop tard.

L’élite politico-médiatique française, ou la toxique endogamie

Il y a déjà plus de 40 ans, Michel Crozier, sociologue des organisations, fustigeait ce qu’il appelait « la sélection de l’élite française ». Lui-même ancien juré de l’ENA, il avait déclaré : « je n’ai jamais rencontré des étudiants aussi fermés intellectuellement » et militait pour sa « fermeture immédiate ». Cela se passait à la fin des années 70 !

Depuis, l’école existe toujours. Elle administre avec luxe, calme et volupté le puissant déclin industriel du pays, ce pays qui a perdu la moitié de son industrie en à peine plus de 20 ans, ce pays qui est passé de la 5ème à la 25ème place mondiale en matière de richesse per capita. Non seulement rien a changé depuis les propos de Michel Crozier, mais le premier président à s’être engagé à mettre un terme à cette école aux résultats funestes ne cesse de s’entourer de ses diplômés. L’un chasse l’autre, notamment chez ses premiers ministres successifs.

L’inclination pour l’administration est telle que Macron se targue de vouloir réformer la « sélection de la haute fonction publique ». Ainsi, devons-nous comprendre que le pilotage du pays doit rester l’apanage du fonctionnaire.

Il n’est même pas venu à l’idée du président d’imaginer une absence de filière, ce qui permettrait pourtant d’assurer une totale diversité des profils… Et avec un peu de chance, la possibilité de recruter des personnalités de la société civile, sur la base de leur réussite en entreprise, meilleur gage d’une quelconque efficacité !

Quasi courtelinesque, ce déterminisme administratif est hélas profondément enraciné dans les mentalités du pouvoir. L’actuel ministre de l’économie n’avait-il pas lui aussi évoqué la fermeture de l’ENA pour… la remplacer par une autre école ? N’ayant jamais connu rien d’autre, la caste qui dirige le pays ne peut envisager que ce fameux canal historique unique d’accession au pouvoir.

Ce canal permettant à n’importe quel diplômé en administration de se retrouver très rapidement au sommet de l’Etat sans jamais avoir été confronté au management des hommes, à la concurrence internationale, aux problématiques de Recherche & Développement, de disparités de coûts de main d’œuvre, de conflits sociaux et culturels au sein d’une même organisation…

Il ne faudrait tout de même pas oublier qu’aujourd’hui, l’activité principale de la planète consiste en une espèce de guerre économique dans laquelle la course à l’enrichissement est le sport favori de la quasi-totalité des nations, entreprises et individus. Comment, dans cette course pourtant débridée, un pays dirigé par des profils administratifs comme la France pourrait-il s’en sortir ? La trajectoire qui est la nôtre depuis 40 ans nous en fournit la réponse indiscutable.

Alors, maintenant qu’une guerre terroriste à composante religieuse fait également rage sur notre territoire, comment ces mêmes profils administratifs, qui n’ont d’ailleurs rien voulu voir arriver, trouveraient-ils tout d’un coup la solution ?

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