La lutte contre le séparatisme commence par le respect de la loi

Dans une guerre, il faut commencer par ne pas tirer sur les alliés, en l’occurrence sur la masse des musulmans de France qui sont les premières victimes de la pression islamiste.

Par Yves Montenay.

Avec son annonce de préparation d’une loi contre le séparatisme, Emmanuel Macron est « entré dans l’arène » selon la formule que l’on trouve un peu partout sous diverses formes et avec des arrière-pensées différentes. Il s’agit de lutter contre l’infiltration islamisme, et tout citoyen, musulman ou pas, ne peut qu’être d’accord sur l’objectif. Reste à ce que les actes suivent.

On sent déjà venir deux critiques contradictoires : « de toute façon ce sera toujours trop peu et trop tard » venant plutôt d’une partie de la droite, et « c’est une intrusion insupportable dans les droits individuels et notamment dans la liberté de religion et d’opinion » venant plutôt d’une partie de la gauche mais aussi de quelques libéraux.

De toute façon le débat est empoisonné par des généralisations opposées, car les réseaux sociaux et quelques figures politiques ou médiatiques les rappellent sans cesse, ce qui paralyse les responsables.

Avant d’aller plus loin, je précise que je suis un spécialiste de l’islam1 et du monde arabe, plus géopoliticien que théologien. Donc mon métier est de comprendre, d’islamophilie à l’extrême-droite et d’islamophobie à l’extrême-gauche.

Islam, islamisme et évolution des musulmans

Dans ce cadre, je suis donc démographe, et analyse toutes sortes d’échantillons de la population. Ma conclusion est que toutes les généralisations induisent en erreur.

D’abord un point de vocabulaire. L’islamisme est une idéologie et une attitude politique : prendre le pouvoir pour imposer des pratiques religieuses traditionalistes, voire pire comme l’a montré l’action sanguinaire de l’État islamique. Par contre l’islam est une religion, pas une idéologie même si les islamistes la poussent dans ce sens.

En général on est musulman parce qu’on nait dans une famille musulmane, et cette religion est donc une évidence pour les jeunes. Ce n’est que peu à peu que l’on va la situer par rapport au monde extérieur français et républicain, notamment à l’école, avec trois évolutions possibles : la radicalisation, le refoulement dans la sphère privée, l’abandon de l’islam surtout pour l’athéisme et parfois pour le christianisme.

Il est difficile de chiffrer l’importance de ces trois réactions, mais de nombreuses études et sondages permettent de dire que la deuxième attitude est majoritaire, tandis que la radicalisation et l’abandon de l’islam touchent des minorités assez importantes.

Par exemple la différence entre le nombre d’immigrés venant de pays musulmans augmenté de celui de leur descendance est supérieur de quelques millions à ceux qui « se considèrent comme musulmans » (formule utilisée dans les sondages). De combien de millions : deux ? trois ? davantage ?

Je ne veux pas entrer ici dans les polémiques sur les chiffres qui ne changent pas la nature de cette évolution. Elle est notamment illustrée par la multiplication des réseaux sociaux anglophones, francophones et arabophones animés par des musulmans modernistes ou se proclamant athées.

Une remarque technique : ne pas confondre les flux (par exemple le nombre d’abandons annuels de l’islam, qui n’est pas mesurable) et le stock, ces quelques millions d’ex-musulmans et de leurs descendants, qui, lui, est mesurable et résulte de bientôt un siècle de séjour en France.

C’est un phénomène analogue à celui des Italiens ou Espagnols arrivés en France catholiques très croyants et souvent traditionalistes et dont les descendants sont souvent athées aujourd’hui.

Des généralisations opposées et abusives

À l’extrême droite fleurissent les discours du genre « tous chômeurs », « tous entretenus », « niveau bac-7 ». Et on ne manque pas de rappeler les massacres commis par des musulmans dans tous les pays à toutes les époques. Surfant sur la crainte très fondée des attentats, on affirme que « tout musulman est un islamiste en puissance », ce qui illustre tout simplement que l’on n’a jamais discuté sérieusement avec des musulmans français.

D’ailleurs l’un des premiers d’entre eux, Chems-Eddine Hafiz, recteur de la mosquée de Paris dans sa tribune au quotidien Le Monde rédigée le 1er octobre 2020 rappelle que :

La religion musulmane n’est pas l’idéologie islamiste, qui est mortifère, aux relents totalitaires, un dévoiement des textes, une menace pour la stabilité du monde musulman, et pour la planète tout entière.

À l’extrême gauche fleurissent les discours victimaires : discrimination, racisme, oppression coloniale, massacres par les Français en Algérie et ailleurs. S’y ajoute souvent, l’éloge du multiculturalisme : ce serait faire violence à de pauvres gens que de les obliger à s’assimiler, à oublier leurs coutumes ou leur religion qu’il faut au contraire « reconnaître officiellement ».

De manière très minoritaire, il y a aussi ceux qui jugent que toute violence contre la société est bonne à prendre pour l’abattre, y compris la violence islamiste. Certains ajoutent que si les pays musulmans sont pauvres, et si les musulmans vivant en Europe le sont aussi, c’est à cause du capitalisme et c’est une raison de plus de  détruire notre société par la violence.

Or il suffit de regarder autour de soi et de se renseigner pour voir que ces généralisations montent en épingle des cas particuliers ou des minorités pour les étendre à l’ensemble des musulmans.

Par exemple, s’il est exact que de nombreux musulmans sont sous-qualifiés et chômeurs, on peut constater qu’ils sont bien plus nombreux à être actifs, tant en haut de l’échelle sociale (patrons, médecins, écrivains connus) qu’au milieu ou plus bas (comptables, informaticiens, infirmiers, commerçants, employés de banque, caissières…).

Si l’on s’intéresse aux opinions politiques, on voit qu’ils sont présents dans tous les partis, y compris au Rassemblement national et que s’il existe effectivement de nombreuses associations islamistes, il en existe également beaucoup de « républicaines ». Tout cela est connu des mairies et exposé par les médias. Encore faut-il lire ou écouter toutes les opinions, car chacun ne parle que de ce qui l’arrange.

De même, à gauche, en raisonnant « respect des traditions », multiculturalisme etc. on fait bon marché de la liberté individuelle, dont la liberté de conscience. D’où une division entre « laïques intransigeants » et « multiculturalistes ». Ces derniers oublient l’exemple catastrophique du Liban où le multiculturalisme est institutionnel.

Quant aux révolutionnaires anticapitalistes, ils oublient que la doctrine musulmane est libérale, Mahomet, qui était aussi un commerçant, s’est par exemple opposé au blocage des prix, puisque ces derniers « sont fixés par Dieu ». Ce sont les dictateurs de certains pays musulmans (Algérie, Égypte de Nasser…) qui ont pratiqué un socialisme ayant coulé leur pays.

Bref, le débat est obscurci par ces généralisations abusives. Laissons tomber les extrêmes et regardons la réalité en face.

La réalité de la menace et de l’infiltration islamiste

De multiples sociologues et hommes politiques ont insisté sur la menace islamiste. Et en dernier le recteur de la Grande mosquée de Paris dans sa tribune déjà citée. En voici d’autres extraits résumés :

« Existe-t-il véritablement une volonté de se délier de la République ? La réponse est oui. Par calcul, par cynisme, par facilité, probablement parfois par lâcheté, un certain nombre d’acteurs représentatifs ou d’élus locaux se sont refusé à voir la situation à laquelle nous faisons face aujourd’hui. »

C’est effectivement un séparatisme, « un refus des lois de la république pour y substituer un soi-disant droit religieux ». 

« Ce séparatisme résulte d’une ghettoïsation d’abord urbanistique, puis sociologique, enfin économique, avant de devenir idéologique et identitaire. » 

Et il est entretenu par des subventions municipales « généreuses et non contrôlées à des associations qui livrent une partie de notre jeunesse aux recruteurs islamistes, au monde de la délinquance, voire aux deux ».

Le faux problème des lois et des obligations religieuses

Je voudrais maintenant revenir sur un faux problème : les islamistes répètent que « les lois de Dieu sont supérieures aux lois de l’État » et que ces dernières ne sont donc pas opposables à des prescriptions religieuses.

C’est doublement faux, même d’un point de vue musulman.

D’abord, s’agissant de la hiérarchie des lois. Tout musulman doit obéir d’abord aux lois locales et si cela le gêne, il doit émigrer pour un pays où les lois lui conviennent davantage. Cela a été en encore reconfirmé en 2003 dans le cas du voile par l’université Al-Azhar du Caire à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, qui avait solennellement posé la question. La réponse a été : « Si le pays a l’islam comme religion d’État, la loi religieuse devrait s’appliquer, comme ce n’est pas le cas en France, la loi n’a pas à en tenir compte. »

Allons plus loin : les fameuses prescriptions religieuses traditionnelles ne sont pas évidentes dans les textes sacrés, qu’il s’agisse du voile, du vin, de la polygamie et même de l’héritage des filles ou de leur mariage avec un non-musulman : les textes ne sont pas clairs, ou assortis d’explications qui en minimisent la portée.

De nombreux musulmans estiment par exemple qu’il ne s’agit respectivement que de conseils de décence, de tempérance, de traitement égal des différentes épouses, de la conséquence du non travail des femmes et de la considération (intermittente dans les textes) envers les autres monothéistes.

Ainsi, le gouvernement tunisien s’appuyant sur le fait que « le traitement égal entre les épouses » n’est pas humainement possible, a interdit la polygamie bien que l’islam soit religion d’État. Et a autorisé le mariage de musulmanes avec des non-musulmans.

Bref, les islamistes s’appuient sur des interprétations discutables, largement discutées, de plus souvent ignorées en pratique et probablement dépassées. Et de toute façon une opinion n’autorise pas à déroger à la loi.

Appliquer tout simplement la loi 

Malheureusement une grande partie des Français, y compris musulmans comme le recteur de la mosquée de Paris, regrette que l’État soit incapable de faire respecter ses propres lois. Il témoigne, comme bien d’autres, que dans les zones islamistes se développe « un discours haineux contre la France, la police, les juifs, les journalistes, les intellectuels, mais aussi contre les musulmans qui œuvrent pour le respect des lois », alors que tout cela est punissable par les lois en vigueur.

Autres réglementations non respectées, dans le domaine sanitaire cette fois, avec « une  médecine clandestine basée sur des traditions moyenâgeuses, cela afin d’éviter les hôpitaux et empêcher toute forme de mixité. Dans les milieux salafistes, on est revenu aux séances d’exorcisme, aux plantes médicinales, à la saignée et aux superstitions » (même tribune du recteur de la mosquée de Paris)

Enfin la réglementation économique et sociale n’est pas davantage respectée avec les circuits au noir et les trafics et plus généralement une économie parallèle.

La simple application des lois résoudrait largement le problème. Reste à voir ce que proposera le gouvernement dans ce domaine début 2021, après la période actuelle de consultation.

Et la liberté d’enseigner ? 

Autres lois non respectées ou détournées, celles sur la liberté de l’enseignement moyennant contrôle : un réseau d’écoles tolérées ou clandestines s’accroît régulièrement, enseignant la haine du mécréant (dont les musulmans légalistes) et la haine de la France.

Le Monde du 3 octobre évalue à près de 50 000 les jeunes actuellement instruits en marge de l’école et la future loi limiterait l’instruction à domicile aux impératifs de santé. « Par le passé, l’islamisme grandissait dans les mosquées. Aujourd’hui, c’est dans le scolaire et le périscolaire », assure l’Élysée.

Le problème est bien sûr que cela limiterait la liberté éducative dont je suis par ailleurs un chaud partisan. Cette liberté permet aux parents d’instruire leurs enfants comme ils le souhaitent, moyennant des contrôles ponctuels s’assurant qu’ils savent lire compter etc. à un âge normal.

Mais comment s’assurer qu’ils ne sont pas éduqués en séparatistes, voire pire, alors que c’est justement l’objectif de leur entourage ? Ce n’est pas la liberté éducative en elle-même qui produit du terrorisme, ce sont des ennemis qui utilisent nos lois contre nous-mêmes.

Le problème est d’ailleurs plus général que celui de l’école : tout islamiste intelligent ou bien formaté justifiera ses propos ou ses actions par la liberté de conscience, d’opinion de religion etc. avec de bonnes chances d’être blanchi par une justice loin du terrain, surtout si une pression communautaire pèse sur les témoins. On retombe sur le cercle vicieux du séparatisme.

Tout cela me rappelle une vieille formule des militants totalitaires des années 1930, communistes et autres nazis : « au nom de vos principes vous n’avez pas le droit de me condamner pour mon opinion, mais au nom de mes principes j’ai le droit de vous tuer pour la vôtre. »

Que faire ? D’abord ne pas tirer sur nos alliés

Dans une guerre, il faut commencer par ne pas tirer sur les alliés, en l’occurrence sur la masse des musulmans de France qui sont les premières victimes de la pression islamiste. Victimes parce que cette pression empoisonne leur vie quotidienne et parce que la mauvaise réputation des islamistes retombe sur l’ensemble des musulmans.

Je trouve particulièrement contre-productive l’extrême droite qui ricane sur le « pas d’amalgame » et le « vivre ensemble ». C’est un appel direct au séparatisme… en espérant peut-être que cela mènera à une épuration ethnique. Épuration qui serait d’abord un crime et ensuite une faute en nous privant d’une bonne partie des soignants et de 1000 autres acteurs économiques nécessaires.

Contrairement au refrain répété à l’extrême droite « on ne voit pas de manifestations musulmanes contre l’islamisme » il y a de nombreux individus et associations de quartier qui s’opposent à la dérive islamiste.

Il faut aller sur le terrain, rencontrer des élus locaux, des imams, des curés (il y a souvent de bons rapports entre les deux). Il faut aussi varier les réseaux sociaux et les médias. Je pense par exemple à oumma.com qui prêche auprès de son public musulman pour une fraternité générale, tout en ajoutant une touche confessionnelle instructive pour les lecteurs non musulmans.

Que faire ? Couper les réseaux étrangers

Il faut aussi cibler certains adversaires étrangers.

Le Qatar a soutenu et soutient probablement encore les Frères musulmans, médiatiquement par la chaîne Al-Jazira et probablement financièrement.

L’Arabie arrose d’argent depuis longtemps les salafistes (pas les Frères musulmans qui sont ses ennemis), et envoie des imams en France. Or, maintenant, l’Arabie, ainsi que les Émirats arabes unis, sont demandeurs d’une aide occidentale contre l’Iran.

Par ailleurs l’abondance de pétrole dans le monde fait que nous dépendons moins d’eux, comme fournisseurs mais peut-être aussi comme clients puisqu’ils ont moins d’argent du fait de la baisse des cours. Ce serait l’occasion de redéfinir nos relations et de cesser de fermer les yeux sur leur appui aux islamistes dans notre pays.

Les étrangers les plus actifs actuellement sont les Turcs. Le rêve pan-musulman du président turc Erdogan, qui se verrait volontiers calife, l’a amené à conseiller aux musulmans de toutes origines des pays occidentaux de se plaindre au consulat de Turquie.

Son ministère des Affaires religieuses a pour mission tout à fait officielle de veiller à la non assimilation des Turcs de France, d’Allemagne de Belgique… le tout dans un contexte où il s’oppose violemment à la France en Grèce et en Libye et va jusqu’à insulter notre président pour obtenir les voix du parti turc ultranationaliste dont il a grand besoin actuellement.

En conclusion, il est important que notre président regarde le problème en face et que certaines de nos élites se dégagent du politiquement correct paralysant. Il serait important également qu’il s’appuie sur la majorité des musulmans français qui attendent depuis longtemps la fin de la dérive actuelle. Et symétriquement de rester très ferme vis-à-vis de ceux qui insultent les musulmans en tant que tels et les poussent ainsi au séparatisme.

Bref, « la loi, toute la loi, rien que la loi ». Nous avons un arsenal législatif mais il faut l’appliquer !

Sur le web

  1. Visites familiales puis professionnelles en Tunisie depuis près de 70 ans, travail en entreprise dans les pays musulmans, thèse sur la démographie politique du Maghreb et travaux subséquents sur place, enseignement de l’histoire du monde arabe à l’ESCP.
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