Liberté d’expression et liberté de penser : la confusion magistrale

Manifestation 11 janvier 2015 Charlie Hebdo (Crédits : Olivier Ortelpa, licence Creative Commons)

Dans ce pays fabuleux où la liberté de penser n’est que toute relative, que peut-on attendre de la liberté d’expression, à part un défouloir et un faire-valoir pour les politiciens en mal d’audience ?

Par Olivier Maurice.

Avec le procès des attentats de 2015, la réédition par Charlie Hebdo des caricatures et la tempête provoquée par la caricature de Danièle Obono, le débat sur la liberté d’expression s’invite ironiquement sur le devant de la scène, alors que la France encaisse sans vraiment broncher depuis six mois une cascade ininterrompue de privations de libertés en tout genre.

Comme d’habitude, tout ce que la France compte d’opposants déclarés et affichés au libéralisme en profite pour donner des leçons de liberté à la Terre entière, se succédant dans les divers médias en fanfaronnant et en s’élevant en messie sauvant le peuple élu de la tyrannie renégate.

Et comme d’habitude, le débat s’embourbe dans une magistrale confusion entre liberté de penser et liberté d’expression, entre liberté civile et liberté fondamentale. Toute cette marmelade permet bien évidemment aux uns et aux autres de dire comme à leur habitude tout et son contraire et de justifier leurs lubies, leurs manipulations et leur irresponsabilité au nom de la liberté.

Elle a bon dos la liberté.

Pourquoi ne pas plutôt inviter des libéraux à parler de liberté, plutôt que des admirateurs béats des pires totalitarismes meurtriers du siècle dernier ? Après tout, le libéralisme, prônant depuis plusieurs siècles la primauté des principes de liberté et de responsabilité individuelle sur l’autorité du souverain a dû quand même accumuler quelques petites réflexions sur le sujet…

Liberté d’expression

La liberté d’expression est une liberté civile, parce que son usage impacte le bon fonctionnement de la société. S’exprimer est un acte public, qui peut avoir des conséquences. Les mots ont un sens, un poids.

Les libertés civiles sont des libertés accordées par l’autorité et qui sont soumises à une règle de cohérence : la loi. Le but d’avoir un ensemble de normes bien définies, établissant les libertés civiles comme les obligations civiles de chacun, est de permettre à l’autorité de remplir au mieux sa mission : protéger la société des prédateurs.

La liberté d’expression s’inscrit dans les normes sociales qui régulent la société, normes qui peuvent être différentes d’un lieu à un autre et d’une époque à une autre. Cette évolution permanente est bénéfique : elle permet à la société d’évoluer et de s’adapter. Elle est surtout inévitable : un mot qui était un compliment peut très bien se transformer en insulte au fil du temps.

Comme toute liberté, la liberté d’expression est indissociable de la responsabilité qui l’accompagne. C’est cette relation que doit expliciter la loi.

Liberté de penser

Mais pour les libéraux, il existe des libertés qui dépassent celles accordées par la loi des Hommes. Ces libertés fondamentales, également nommées droits naturels, droits fondamentaux, droits inaliénables, sont accordées par la nature, par la vie elle-même. Ce ne sont ni plus ni moins que les possibilités offertes par le monde qui nous entoure et dont le respect est essentiel à la vie en bonne harmonie et au développement de la société.

La liberté de penser est une liberté fondamentale. Les individus naissent et vivent avec une conscience. Cette conscience, cette capacité de réfléchir et de répondre de ses actes est un don de la nature, indivisible de l’être humain et qui n’a nullement besoin des autres pour exister. Il est donc moral et juste de la protéger, ce qui est à la fois un droit et un devoir. Il est par conséquence immoral et répréhensible de la contraindre, de la manipuler, de l’encadrer sans le libre consentement de l’individu.

Comme il peut y avoir conflit entre liberté civile et liberté fondamentale, et afin d’éviter que l’autorité n’abuse de son pouvoir pour bafouer les secondes qui sont garantes des premières, il convient de déterminer les limites accordées au pouvoir.

Les libertés fondamentales ne définissent donc pas ce que les individus ont le droit de faire (la nature se charge elle-même d’imposer ces limites), mais elles impliquent l’établissement d’une Constitution compilant l’ensemble des règles, limitations, interdictions et obligations que doivent respecter ceux qui incarnent l’autorité afin que ces libertés fondamentales, et par voie de conséquence les libertés civiles, soient préservées.

La liberté de penser implique ainsi la stricte neutralité de l’autorité envers tous les modèles de croyance, coutumes, traditions, religions, athéisme compris. Elle interdit également à l’autorité d’user de contrainte pour définir ce que l’individu doit penser, ce qui est correct de penser.

Un État juge et partie

Mais tout cela n’est que théorie. La réalité est très, très éloignée de ces principes, qui sont bien loin d’être respectés dans notre beau pays.

Force est de constater que la liberté de penser n’est dans la Constitution française qu’une vague idée fumeuse et que la réalité est encore pire que cela : la stricte neutralité de l’autorité envers tous les modèles de croyance, coutumes, traditions, religions est bien plus l’exception que la règle qu’elle est censée être. Entre :

  • l’Éducation nationale unique, obligatoire et organisée par l’État ;
  • le quasi-monopole public sur la culture et les musées ;
  • l’Histoire, en particulier l’Histoire de France, établie et enseignée de façon uniforme ;
  • l’interdiction d’usage et d’apprentissage des langues régionales et des patois ;
  • la presse subventionnée ;
  • les noyautages omniprésents des services de l’État par diverses idéologies ;
  • les versions officielles du bien-être, du bien-vivre, du bien-manger, du bien parler…
  • la morale républicaine enseignée à l’école.

L’État républicain et jacobin semble bien avoir remplacé l’Église d’antan par un catéchisme laïc, républicain, national et bien-pensant et investit une partie conséquente de son budget dans la mission d’évangélisation de la bonne parole officielle.

Liberté et transgression

Il en est du même fiasco pour la liberté d’expression.

Non seulement elle est constamment confondue avec un pseudo-droit fondamental venu de nulle part : celui de dire n’importe quoi, peu importent les conséquences, et en se dédouanant de toute responsabilité ; mais elle est surtout constamment utilisée comme paravent à toute une batterie de contournements ayant pour but de faire du prosélytisme idéologique.

Lorsque l’État n’était pas omniprésent, la liberté d’expression trouvait ses bornes à l’aube et au bout d’un fleuret dans les fossés des remparts de la ville. La loi a remplacé le duel, et le petit jeu a alors consisté à faire interdire les arguments de l’adversaire afin de pouvoir le ridiculiser impunément.

Sortons quelques instants du jeu de postures dont personne n’est dupe. Si la liberté d’expression est aussi vaillamment défendue par tous les totalitaristes, c’est qu’elle leur sert clairement de couverture et leur permet de mener à bien leur agenda clientéliste en jouant sur la transgression ou en s’abritant derrière le « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Entre :

  • l’anticléricalisme radical, caché derrière les parodies religieuses ;
  • le racisme, caché derrière les discours anti-immigration ;
  • la jalousie de classe, cachée derrière la dénonciation des inégalités ;
  • la misanthropie et l’anticapitalisme, cachés derrière la préservation de l’environnement ;
  • la revanche, cachée derrière la culpabilisation du passé et la repentance ;
  • l’athéisme militant, caché derrière la défense de la laïcité.

La liberté d’expression sert bien plus souvent d’alibi qu’elle n’est réellement utilisée pour dire clairement ce que l’on pense.

Liberté de quoi ?

Ne nous leurrons pas : dans un pays où l’éducation est normalisée et obligatoire, où l’histoire, la culture, les arts répondent de copinages et de subventions, où la presse ne survit que grâce à l’arrosage constant d’argent public, où la propagande nous explique sur toutes les ondes ce qu’il faut manger, ce qu’il faut aimer, comment il faut s’habiller ou se laver les mains… Dans un pays où la moindre interrogation devient du complotisme, la moindre observation du révisionnisme, la moindre envie de liberté de l’incivisme…

Dans ce pays fabuleux où la liberté de penser n’est que toute relative, que peut-on attendre de la liberté d’expression, à part un défouloir et un faire-valoir pour les politiciens en mal d’audience ?

Cela vaut-il vraiment la peine de s’étriper, où même de prêter la moindre attention au débat qui consiste à savoir s’il est fondamental d’avoir le droit de faire pipi-caca sur des symboles dans l’unique but d’avoir l’autosatisfaction de penser qu’on est en train d’embêter son voisin en lui montrant qu’on en a une plus grosse que lui ?

Faites-le, si ça vous fait plaisir. Ce n’est pas cela qui va sortir ce pays du carcan d’obligations et de restrictions que, par ailleurs, vous prêchez tous les jours et à la moindre occasion.

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