Dijon : l’État de droit disparaît, la loi du plus fort réapparaît

Gyrophare de police by Dylan Agbagni-Domaine public — Dylan Agbagni, CC-BY

Pour rétablir l’ordre public, il faut que la police revienne à sa mission essentielle de protection des droits individuels et que les citoyens s’impliquent dans la production collective de sécurité.

Par Frédéric Mas.

Les scènes de guérilla urbaine qui se sont déroulées à Dijon ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux, comme pour rappeler brutalement que derrière les discours lénifiants des politiques, la réalité des violences quotidiennes n’avait pas disparu.

Des membres de la « communauté tchétchène » ont organisé une expédition punitive à Dijon pour se venger d’une agression contre « un des leurs » perpétrée par des dealers du secteur. Des centaines d’hommes armés et cagoulés se sont ainsi retrouvés dans le quartier sensible de Dijon pour parader et intimider la population du quartier en détruisant le mobilier urbain et brûlant des voitures. Ce qui s’est passé à Dijon s’était déjà produit à Troyes en avril et à Rouen en mai.

Des bandes armées livrées à elles-mêmes

Après quatre jours d’affrontements, le calme est enfin revenu avec l’intervention des gendarmes mobiles et du raid lundi, c’est-à-dire des militaires. Pour le maire de Dijon François Rebsamen :

« La communauté tchétchène est venue faire respecter elle-même son droit et sa loi du talion. On n’est plus en République quand ça se passe comme ça. »

Pendant ces quatre jours interminables, l’État de droit a disparu et avec lui la police chargée de le faire respecter. D’un côté, les bandes armées s’affrontaient, de l’autre, les citoyens ordinaires restaient chez eux pour éviter la rixe. Très clairement, l’État censé protéger les droits fondamentaux de tous les citoyens sans distinction de race ou de religion a encore failli.

C’est sur cette faillite que prospèrent les gangs et les mafias : ils offrent une protection minimale et quelques règles de justice rudimentaires aux populations qui s’estiment délaissées par l’État. Là où l’État de droit disparaît, la loi du plus fort réapparaît.

Pourtant l’État est partout, et il dépense beaucoup quand il s’agit d’encadrer et de punir les citoyens ordinaires. Il n’assure pas sa mission de protection fondamentale, mais surveille et punit les automobilistes qui roulent un peu trop vite ou dépêche des hélicoptères pour décourager les randonneurs qui ne respectent pas l’État d’urgence sanitaire à la lettre.

Trop de missions à la police

L’État assigne à sa police la mission de faire respecter une multitude de lois, de normes, de règlements qui, en gênant et en s’immisçant dans la vie de la société civile, l’énerve et participe à l’esprit de défiance généralisée. En parallèle, les zones de non-droit se multiplient, et des territoires entiers sont sortis du radar républicain depuis des décennies, les laissant aux mains des nouveaux seigneurs de guerre et des dealers.

Ce qui est en crise, c’est aussi la prétention de l’État français à monopoliser l’exercice de la violence légale, pour paraphraser Weber. Comme pour n’importe quel monopole légal, la qualité de la production – ici de sécurité – décroît progressivement, et le coût de production s’accroît au fur et à mesure des années1.

Sa mission première de protection des individus, c’est-à-dire la demande de sécurité, devient peu à peu secondaire au regard d’autres incitations ou des groupes d’intérêts qui influent sur l’organisation bureaucratique policière qu’ils soient syndicaux, judiciaires ou politiques. Les organisations syndicales cherchent à limiter les risques liés à la profession de policier, celles judiciaires à encadrer son champ d’action des forces, tandis que le politique lui assigne de nouvelles tâches en fonction de son propre agenda.

Toutes ces contraintes mises bout à bout, qui pèsent de plus en plus avec la croissance de l’État bureaucratique, favorisent l’apparition d’un véritable marché noir de la sécurité pour pallier les insuffisances du monopoleur. Les mafias qui se substituent à l’État dans les zones de non droit proposent l’ordre et la sécurité en échange du respect des codes de l’économie parallèle. Même quand il n’existe pas de concurrence officielle aux monopoles, si la demande est grande, elle apparaît tout de même de manière sauvage. Pour la polir, il faut l’autoriser.

Quelles solutions ?

Pour rétablir l’ordre public, il faut que la police revienne à sa mission essentielle de protection des droits individuels et que les citoyens s’impliquent dans la production collective de sécurité.

Pour ce faire, le travail de simplification législative est essentiel : trop de lois en France pénalisent et criminalisent des comportements qui ne font aucune victime. Légaliser la consommation et le commerce du cannabis par exemple aurait pour résultat concret de faire disparaître les mafias qui s’enrichissent de son trafic et permettrait aux forces de l’ordre de se concentrer sur autre chose que la chasse aux petits revendeurs. En légalisant une partie du marché parallèle de la drogue, l’escalade de la violence pourrait redescendre assez rapidement.

L’implication des citoyens dans leur propre sécurité passe par l’organisation de surveillance de quartiers par la police comme par les habitants eux-mêmes. Les services de sécurité privés ou même le droit de détenir soi-même les moyens de se défendre face aux prédateurs peuvent aussi être des pistes de réflexion pour faire vivre l’État de droit à sa base. Les fanfaronnades des criminels seraient sans doute moins présentes si les citoyens ordinaires avaient la possibilité de participer au maintien de l’ordre.

  1. Bruce L. Benson, The entreprise of Law, Pacific Research Institute for Public Policy, 1990.
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