Macron-Philippe, ou l’État de droit à géométrie variable

Edouard Philippe-2 By: Jacques Paquier - CC BY 2.0

Nous voici dirigés par un gouvernement d’une configuration assez spéciale : socialiste sur le plan économique, libéral sur le plan des mœurs, mais anti-libéral sur le plan de l’économie et du droit du citoyen.

Par Claude Robert.

La France est en proie à des manifestations antiracistes comme si la situation était comparable à celle outre-Atlantique. Or, face à l’agitprop actuelle, la réaction du gouvernement est stupéfiante de laxisme.

Nous savons que la caste au pouvoir possède une façon souvent particulière de décrire les choses. Aujourd’hui, délectons-nous de la récente déclaration de notre Premier ministre. Ce haut fonctionnaire, à l’éloquence ciselée, nous en apprend tellement sur le logiciel qui anime la plupart d’entre eux :

« Si nous acceptons que la présomption passe de celui qui trouble l’ordre public à celui qui le défend, c’est un basculement de la République qui intervient » a-t-il déclaré1 ce mercredi.

Cette phrase est magnifique. Au lieu de dire qu’il n’est pas question d’accuser les forces de l’ordre de violences qu’elles ne commettent pas, au lieu de dénoncer ceux qui les commettent en accusant ces forces de l’ordre, Édouard Philippe nous enrobe de sa distanciation toute ouatée.

Tel un spectateur éloigné de la chienlit qui se crée autour du présupposé racisme des policiers français, il se projette dans le contexte où le pays basculerait, tout cela pour nous avertir qu’il y aurait dans ce cas basculement. D’une pierre deux coups : derrière une telle méta-périphrase alambiquée, le Premier ministre évite à la fois de nommer la réalité qui se déroule sous nos yeux, et bien sûr de critiquer les fauteurs de trouble.

De même, lorsqu’il affirme de façon présomptueuse qu’il ne « laissera pas dire que la police ou la gendarmerie sont des institutions violentes ou racistes », il se pare d’une autorité qu’il n’a pas. Car bien évidemment, toutes ces choses sont abondamment dites, exagérées et répétées dans un délire émotionnel difficilement justifié, ici, en France.

Ce spectacle est d’autant plus affligeant que la veille, loin de défendre ses troupes et de faire respecter l’interdiction de ces manifestations importées des USA, Christophe Castaner a annoncé que : « Les manifestations ne sont pas (autorisées) dans les faits […] mais l’émotion mondiale, qui est saine sur ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s’appliquent »2.

Ainsi, le ministre de l’Intérieur, celui-là même qui devrait faire respecter l’État de droit, nous apprend que l’émotion internationale, lorsque celle-ci lui paraît « saine », prime sur le Droit !

Et comme si le message n’était pas assez clair, soucieux de donner un blanc-seing moral à chaque manifestant potentiel, il ajoute :

« J’invite chacun à faire attention à pratiquer les gestes barrière mais nous ne chercherons pas à réaffirmer l’interdiction, qui est de droit qui est de fait, et il n’y aura pas de sanctions et de PV pour la participation à cette manifestation ».

Le monde à l’envers.

On remarquera au passage la rusticité rhétorique de Christophe Castaner, en comparaison d’Édouard Philippe. Le premier, à l’instar de son acolyte Sibeth Ndiaye, déballe cash les âneries les plus rocambolesques, laissant exprimer ses tripes à livre ouvert, tandis que le second, maître en matière de circonvolutions éthérées, noie admirablement bien le poisson.

Ce numéro de cirque gouvernemental est certes amusant : on y croise un équilibriste suspendu à son trapèze intellectuel et un prestidigitateur en gants de boxe. Mais il revêt une signification très inquiétante, qu’il est salubre de décoder.

Un gouvernement faible avec les forts de son choix, intraitable avec les autres

Zadistes de Notre-Dame-des-Landes, cégétistes qui prennent en otage le pays, manifestants contre le racisme présupposé de la police, tous ont un point commun, celui de ne pas avoir suscité l’ire du gouvernement.

À l’inverse, il aura fallu les réactions d’Amnesty International concernant « de nombreux cas de recours excessifs à la force » et du Conseil de l’Europe demandant de « suspendre l’usage du LBD » pour atténuer le déchaînement de violence quasi dictatorial contre les Gilets jaunes.

Difficile donc, dans ce cas, de taxer ce gouvernement de « faible » : ses faiblesses sont parfaitement ciblées. Mais derrière ces différences de traitements, se cache une dangereuse soumission idéologique.

Macron-Philippe, ou l’État de droit à géométrie variable

D’un côté le camp du Bien, à savoir les happy few du progressisme sociétal pour peu qu’ils arborent les attributs exigés : minorités religieuses, ethniques et sexuelles, syndicats de fonctionnaires, en un mot tout ce qui fleure bon la gauche, qu’elle soit bobo ou extrême. De l’autre, les ringards, les conservateurs, ceux qui ont le malheur d’être dans la norme sociétale française voire la malchance d’être en situation de précarité dans le privé.

L’État de droit est un « mode de limitation du pouvoir, qui vise à éviter l’arbitraire, là où la démocratie est un mode d’organisation du pouvoir, qui gouverne »3. Il s’agit tout simplement de « la forme juridique du libéralisme politique ». Ainsi, force est d’admettre que nous ne sommes plus dans un État de droit, puisque le Droit ne s’applique pas de la même façon selon que l’on est d’un bord ou de l’autre.

Par ailleurs, une nouvelle perfidie se fait jour : on savait que le gouvernement Macron-Philippe n’était pas libéral sur le plan économique. Ce qui apparaît à présent, c’est qu’il ne l’est pas non plus sur le plan politique. Nous voici donc dirigés par un gouvernement d’une configuration assez spéciale : socialiste sur le plan économique, libéral sur le plan des mœurs, mais anti-libéral sur le plan de l’économie et du droit du citoyen. Une configuration particulièrement sulfureuse.

Sur le web

  1. Source France info TV 10 juin 2020.
  2. BFMTV 9 juin 2020.
  3. Revue des droits et libertés fondamentaux, RDLF 2019 chron. n°29.
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