Le « don de congés » et la désolation de la santé

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La solution pour aider les soignants n’est pas de leur donner des congés, mais de réfléchir autour du temps de travail.

Par  Pierre Allemand.

La solution pour aider les soignants n’est pas de leur donner des congés, mais de réfléchir autour du temps de travail et aussi de choisir les bons participants aux discussions.

Un projet de loi peu opportun

Lamentable. C’est le mot qui semble le plus approprié pour décrire la dernière proposition de loi de nos députés concernant le don de congés aux soignants par d’autres salariés.

Pourquoi lamentable ? Pour plusieurs raisons.

D’abord, parce que c’est une manière plutôt désinvolte de régler la pénurie de moyens des soignants en général : les députés « donnent » en utilisant les moyens des autres. Cela n’est pas sans rappeler, il y a quelques mois, le « don » de jours de congés aux salariés qui ont le malheur de perdre un enfant. « Don » qui est fait, là, avec les moyens de l’employeur. Belle générosité, très en vogue surtout chez les socialistes, que les parlementaires qui se disent de droite n’ont même pas le courage de dénoncer.

Ensuite, parce que cela ne règle pas, mais alors pas du tout, le problème des soignants : ceux-ci expliquent qu’ils n’ont plus le temps de s’occuper des patients à cause des tâches administratives de plus en plus nombreuses qui leur échoient. Et on se propose de régler ce problème en leur octroyant davantage de jours de congés, c’est-à-dire en diminuant encore un peu plus leur temps de présence ! Réellement, les députés ne sont même pas capables de faire une soustraction…

De plus, le problème des soignants en particulier et de la santé en général est le résultat d’un ensemble de décisions politiques néfastes depuis que la santé des Français a été nationalisée au lendemain de la Libération. Résoudre cet ensemble de problèmes exige du temps et de la réflexion, et ce n’est surtout pas le moment de faire du théâtre.

Enfin, c’est un très mauvais signal en temps de crise économique aiguë, telle que nous la vivons actuellement à la suite de l’épisode du coronavirus, qui semble indiquer que les députés n’ont rien d’autre à faire de plus urgent que de s’occuper des jours de congés de ceux qui ont la chance d’être salariés (pour le moment du moins)…

Tentons une très modeste analyse de la situation actuelle dans les hôpitaux en France, essayons de comprendre comment nous en sommes arrivés là, et proposons quelques solutions.

La méthode Macron

Une première remarque qui expliquera peut-être un certain nombre des difficultés que traverse actuellement le pouvoir en place pour faire passer ses réformes : Emmanuel Macron utilise systématiquement une méthode qui consiste à mettre autour de la table un certain nombre de personnes censées représenter ceux qui subissent ces problèmes, face à d’autres représentant plus ou moins directement le gouvernement.

Une sorte de comité Théodule donc, selon la qualification du Général De Gaulle. Or, on constate que ce type de face-à-face se termine souvent par une discussion concernant presque uniquement les salaires des personnes représentées par le premier groupe. Je ne veux pas dire que le niveau de ces salaires n’est pas important, mais il semble que d’autres éléments sont aussi à prendre en compte, et le choix des interlocuteurs n’est peut-être pas le plus judicieux dans le système Macron.

Par ailleurs, force est de constater que ce choix amène de plus en plus souvent certains syndicats pas toujours les plus représentatifs mais toujours les plus belliqueux à organiser des mouvements tout à fait préjudiciables aux simples citoyens, qui n’ont pas forcément le sentiment que les représentants du gouvernement supposés pourtant défendre leurs intérêts, les représentent. Les dernières grèves de la SNCF sont un bon exemple de cette dérive.

Cela dit – mais ceci est un autre débat – il vaut tout de même mieux réunir des experts reconnus plutôt que des personnes prises au hasard, probablement incapables d’avoir une vision globale d’un problème aux multiples facettes comme cela se fait actuellement pour le climat, même si cette méthode pourrait peut-être plaire d’avantage au peuple.

Les 35 heures dans les hôpitaux

Revenons à notre problème. En 2000, une loi portée par Martine Aubry, longtemps  ministre du Travail, ramène progressivement le temps de travail légal à 35 heures par semaine, les heures supplémentaires étant majorées selon un barème plutôt compliqué, car les fonctionnaires qui préparent les textes de loi ne savent pas faire simple.

Cette mesure, destinée à « partager le travail », vieille lubie socialiste qui n’a jamais marché nulle part, mais qui plait toujours aux syndicats et aux politiques, était destinée, au départ, uniquement aux salariés du privé (les mauvaises langues disaient que son application aux fonctionnaires forceraient certains d’entre eux à travailler plus longtemps). Elle fut néanmoins appliquée aussi aux fonctionnaires, puis aux salariés des hôpitaux. Et ce fut le commencement de la déroute de la santé qui a abouti à la situation catastrophique actuelle. Qui a été contraint de se rendre aux urgences dans un hôpital français peut avoir une idée de la situation.

Car les 35 heures s’ajoutent à la politique de santé du type dépense minimale qui a conduit par on ne sait quel chemin mystérieux à augmenter le nombre d’administratifs aux dépens du nombre de soignants dans les hôpitaux publics, ce qui a eu pour effet principal de comprimer l’offre de soins. Bravo les politiques…

La solution (partielle) est évidemment de remettre en question ces fameuses 35 heures, que Martine Aubry comptait bien voir s’étendre aux pays concurrents de la France, ce qui ne s’est jamais produit ; à part peut-être dans certaines usines automobiles d’Allemagne mais dont les salariés ont accepté une diminution du temps de travail à 35 heures par semaine payées 35, ou même à 28 heures par semaine, payées 28.

Le dogme des 35 heures ne pourrait s’appliquer aux hôpitaux que si les budgets étaient illimités et alimentés ad vitam aeternam par de l’argent magique comme le suggèrent certains commentaires. Mais il apparaît complètement irréaliste en milieu hospitalier où son application a conduit par exemple à ce que certains salariés à temps plein bénéficient d’un temps de travail de près de la moitié de celui d’autres catégories, comme les internes.

La pseudo-solution à ce problème grave qui s’est fait jour au cours des dernières années, a généré des situations absurdes mais courantes pour certains fonctionnaires comme les militaires ou les policiers : cumuler les heures de repos acquises (les RTT) mais n’être jamais autorisé à les prendre.

Et naturellement, sous la pression « amicale » de la majorité en place, aucun politique n’a eu le courage ne serait-ce que d’évoquer la solution de remettre en question le temps de travail.

Ce genre de situation est une application parfaite de l’effet de cliquet : les décideurs se sentent les mains liées par la morale dès qu’il s’agit de remettre en question une décision d’ordre social, alors qu’il ne s’agit que d’une question de courage.

Et dans les entreprises

Les 35 heures ont fait du mal ailleurs qu’à l’hôpital. En effet, dans les entreprises privées, le fait de passer de 39 heures à 35 heures payées 39, ce qui a été la règle générale, correspond à une augmentation de tous les salaires de près de 11 %.

Cette augmentation significative des charges a conduit certaines entreprises ayant des difficultés à générer un peu de résultat à tout simplement mettre la clef sous la porte, et licencier l’ensemble de son personnel, ce qui est un piètre résultat pour une mesure qui visait à créer des emplois.

Cette fameuse création d’emploi par diminution du temps de travail, qui reste encore aujourd’hui un dogme fortement enraciné à gauche ne résiste pas à l’analyse des faits réels.

En effet, les entreprises, et spécialement les petites entreprises de main d’œuvre, qui ont vu leur coûts salariaux augmenter très significativement à cause des 35 heures n’ont eu aucune envie d’embaucher. Et il ne faut pas oublier que 95 % des entreprises en France ont moins de 10 salariés.

Selon l’IFRAP :

« Trois études ont été publiées, qui évaluent l’effet des 35 heures autour de 300 000 emplois créés. Mais toutes ces études prennent comme période de référence la période 1998-2002, date à laquelle les 35 heures n’étaient pas encore en vigueur, sauf pour les grandes entreprises. Et le chômage repart à la hausse entre 2002 et 2006, qui sont les premières années des 35 heures, baisse entre 2006 et 2008, puis remonte fortement ensuite, jusqu’à se stabiliser en 2016. »

Donc, en réalité, l’application des 35 heures, non seulement n’a créé aucun emploi, mais encore a créé du chômage…

L’illusion du partage du travail considère à tort, que le travail, c’est-à-dire la somme des « occupations à créer de la valeur contre un salaire » est fixe. Or cela n’est pas exact.

Comme l’exprime Ferghane Hazihari de l’IREF :

« La somme des emplois est plutôt à l’image de nos envies insatiables, donc illimitée. Si cette vision restrictive de l’emploi était correcte, le chômage augmenterait automatiquement au rythme de la croissance démographique, de l’arrivée des femmes dans la population active, ou de l’automatisation. Or […] ces corrélations n’existent nulle part, indépendamment du référentiel pris. »

Le partage du travail pourrait fonctionner (mais plutôt mal car les salariés ne sont pas réellement et instantanément interchangeables), à condition que les salariés acceptent une diminution de leur salaire proportionnelle à la diminution du temps de travail. Il serait intéressant que la CGT s’exprime au sujet de cette mesure contre le chômage…

Quelles solutions ?

En réalité, il faudrait essayer de considérer le problème de la santé en France avec un regard neuf.

Il serait tout d’abord nécessaire d’observer ce qui se passe dans les autres pays, et particulièrement ceux qui réussissent à gérer mieux que nous ce problème, en rejetant enfin cette affirmation aussi fausse que péremptoire sur « le meilleur système de santé du monde » qui provoque en général le sourire discret des étrangers.

Ensuite, il est frappant de constater, à propos de la composition du nouveau comité Théodule constitué par le Comité Ségur national, que les discussions se passent complètement dans l’entre-soi.

Lisez l’annexe 1 du communiqué de presse de son lancement pour vous en convaincre. Il serait au contraire opportun d’inviter des experts étrangers qui pourraient apporter une vision extérieure du problème et faire part des résultats d’expériences différentes.

Enfin, il serait très utile de constater que la santé actuelle et en particulier son coût relatif n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils étaient du temps du Conseil national de la Résistance. Il serait donc temps d’abandonner ces références qui deviennent complètement inadaptées après quelques 77 années, surtout dans un domaine où les progrès sont constants et gigantesques. Là aussi, une mise en parallèle avec les pays de l’OCDE permettrait de mettre les pendules à l’heure.

Il me paraît fondamental que les Français connaissent et acceptent de payer son vrai prix pour leur bien personnel le plus important, à savoir leur santé. Évidemment, une mutualisation du risque est tout à fait appropriée, mais il faut prendre garde à ne pas tomber dans le travers actuel qui consiste à occulter complètement les coûts, ce qui empêche le Français de réaliser l’importance croissante des dépenses de santé que quelqu’un doit finalement payer.

Cela fausse les réactions à la fois du soignant et du soigné et conduit le plus souvent au gaspillage. Un acte de soin peut fort bien être exécuté en connaissance précise du coût correspondant, en partant du principe que le soignant et le soigné sont deux personnes responsables. Le signal prix est un signal fondamental qu’il convient à tout prix de garder.

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