StopCovid : quelle efficacité ? Quel coût pour les libertés individuelles ?

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Si les contours de l’application StopCovid restent à préciser, il est aujourd’hui clair que l’État français souhaite jouer un rôle central au niveau du développement, du stockage des données et du processus d’alerte.

Par Sébastien Chapotard.
Un article de l’Iref-Europe

Inspirée de l’exemple de nombreux pays, à l’instar de Singapour, la France réfléchit au déploiement de StopCovid, application de traçage pour limiter la transmission du Covid-19. Comme de nombreux autres sujets depuis le développement du virus, StopCovid n’a pas échappé aux polémiques. Celles-ci portent sur plusieurs enjeux : la faisabilité technique, la fiabilité de l’application et l’impact sur nos libertés individuelles.

Centralisé ou décentralisé ?

Le modèle centralisé récupère, sous pseudonyme, toutes les informations dans un serveur central pour pouvoir ensuite les comparer et procéder à l’identification des contacts. Le modèle décentralisé fonctionne, lui, uniquement de smartphone à smartphone : chaque smartphone enregistre les contacts localement et avec une clé unique.

Une personne contaminée se déclare alors sur l’application avec une validation éventuelle de l’autorité sanitaire et une alerte est envoyée aux contacts enregistrés sur l’appareil. Aucune autorité centrale ne dispose donc des contacts de tous les utilisateurs. Avantages du modèle décentralisé : totale compatibilité avec des applications étrangères, plus grande rapidité de déploiement, meilleure protection de la vie privée et transparence.

Et, surtout, adéquation avec les systèmes des Iphones et téléphones Android. Google et Apple proposent une brique logicielle pour développer une application reposant sur le modèle décentralisé. Pour l’utiliser, les gouvernements doivent respecter certains principes : collecter le minimum de données nécessaires, ne les utiliser que pour lutter contre le coronavirus (tout autre usage, y compris publicitaire, est interdit), ne pas demander l’accès à la géolocalisation et recueillir le consentement des utilisateurs.

Une application centralisée ne peut utiliser cette brique logicielle et doit donc s’en passer. Seulement, Google et Apple ne le permettent pas. Notamment à cause de l’impossibilité d’activer le Bluetooth lorsque l’application n’est pas activée. Au sein de l’État un débat a opposé la direction interministérielle du numérique (DINUM) à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA) au sujet de ces deux solutions.

Cédric O, secrétaire d’État au numérique a finalement tranché en faveur de l’INRIA qui défendait son propre protocole centralisé : ROBERT. Ce système présente selon lui davantage de garanties pour l’État et les citoyens en termes de confidentialité et de sécurité. L’INRIA a donc été chargée de piloter les travaux pour mettre l’application au point, aidée d’entreprises françaises (dont Orange, Capgemini ou Thales).

Faute d’accord avec Google et Apple, le projet patine. Le 2 mai 2020, Olivier Véran a averti que l’application ne serait pas prête pour le 11 mai. Contrairement à la France et au Royaume-Uni, d’autres pays comme l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse ou l’Estonie s’orientent vers une solution décentralisée et une mise en place rapide.

Fiabilité et traçage

Outre ces considérations techniques, la fiabilité de l’application est remise en cause. Il serait nécessaire qu’au moins 60 à 70 % de la population l’utilise, notamment grâce aux estimations d’une étude d’Oxford. Un tel taux de pénétration semble bien difficile à atteindre. Singapour, qui a déployé la technologie, n’est parvenu qu’à 16 %. En outre, seule 77 % de la population française est dotée d’un smartphone, ce sont surtout les personnes âgées qui n’en disposent pas.

La technologie Bluetooth n’est pas non plus parfaite, elle n’a pas été conçue pour mesurer des distances, son champ de détection est peu précis et varie d’un appareil à l’autre. Elle peut déterminer la durée du contact, mais pas son intensité ni sa proximité : une personne de dos ou de l’autre côté d’une vitre serait aussi détectée. Les alertes seraient ainsi peu fiables tout en donnant un faux sentiment de sécurité à ceux qui n’en reçoivent pas.

Le traçage généralisé remet en cause nos libertés individuelles. Devrons-nous y consentir, sous une contrainte plus ou moins avouée ? Car même si l’application ne devenait pas obligatoire, les citoyens seraient confrontés à une pression sociale forte. Cédric O a ainsi déjà affirmé que refuser ces outils pour des raisons philosophiques reviendrait à accepter un risque significatif de malades et de morts supplémentaires.

La pression pourrait aussi s’exercer par l’accès exclusif à des lieux publics, aux lieux de travail ou aux tests de dépistage. L’acceptation par une partie de la population est un premier pas pour l’imposer progressivement. Si l’application est justifiée par une urgence sanitaire temporaire, nul ne saurait dire combien de temps elle sera maintenue, ni jurer qu’elle ne sera pas utilisée à d’autres fins et desseins coercitifs.

Des associations, comme la Quadrature du Net, dénoncent le renforcement éventuel par StopCovid de « la croyance aveugle dans la technologie et la surveillance comme principales réponses aux crises sanitaires, écologiques ou économiques ».

Si les contours de l’application StopCovid restent à préciser, il est aujourd’hui clair que l’État français souhaite jouer un rôle central au niveau du développement, du stockage des données et du processus d’alerte. Les obstacles à un tel développement restent nombreux, notamment à l’opposition d’Apple et de Google.

Comme pour le confinement, il convient de comparer les bénéfices et les résultats escomptés aux coûts associés. Outre l’impossibilité éventuelle de développer une application centralisée, son efficacité reste douteuse alors que les privations de libertés sont, elles, bien tangibles.

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