L’antilibéralisme pathétique de la droite

Titanic 100 Years on. By: Smabs Sputzer (1956-2017) - CC BY 2.0

A l’image des extrêmes et de la gauche, divers parlementaires Les Républicains ont mis en cause le libéralisme comme fauteur de la crise.

Par Jean-Philippe Feldman.

Pour un libéral, la dichotomie droite/gauche n’a guère de sens. Toutefois, en raison d’un phénomène topographique bien connu, le sinistrisme a déporté les libéraux de la gauche au centre-gauche puis au centre-droit, enfin à droite de la Révolution française aux premières décennies d’application de la Constitution de 1875.

Sous la Ve République, la radicalité de la gauche marxiste a conforté le positionnement politique des libéraux à droite. Mais l’implosion de l’UMP puis du Parti socialiste, le retrait de la vie politique du plus grand homme politique libéral, Alain Madelin, et la prise de pouvoir par Emmanuel Macron ont brouillé les positionnements idéologiques.

A priori, c’est au sein du mouvement de droite et du centre Les Républicains que l’on devrait trouver au moins les lambeaux des libéraux. On aurait même pu penser – un peu de naïveté ne fait pas de mal… – que la crise du coronavirus, propice à la réflexion, aurait mené à des prises de position libérales de la part au moins d’une minorité d’hommes politiques de droite et du centre. Force est de constater qu’entre ceux qui marchent sur les brisées de la gauche, parfois prononcée, et ceux qui courent après le Rassemblement national sans tout à fait le rattraper, l’espace est mince.

Le libéralisme, fauteur de la crise

Il est intéressant, croyons-nous, de nous pencher sur l’analyse de la crise et sur le « monde d’après » tel que les hommes politiques de droite, et notamment du parti Les Républicains, ont pu les exposer dans la presse.

À l’image des extrêmes et de la gauche, divers parlementaires Les Républicains ont mis en cause le libéralisme comme fauteur de la crise. Le très droitier Éric Ciotti a vitupéré « une foi aveugle dans la mondialisation et des logiques économiques à court terme » (Le Parisien, tribune, 23 février 2020). Dans l’exercice, Aurélien Pradié, le secrétaire général du parti LR, s’est surpassé en mettant en cause le « libre-échange non régulé » et le meurtre de « l’idée d’État » (Libération, entretien, 30 mars 2020).

À prendre connaissance de ces analyses, le lecteur pourrait tout aussi bien imaginer lire des réactions d’hommes politiques de gauche ou d’extrême gauche. La crise a laissé manifestement désemparée une droite sans assises doctrinales et dès lors incapable de la concevoir clairement.

Le monde « d’après »

C’est encore pire s’agissant des solutions à la crise et des perspectives d’avenir tracées par la plupart des hommes politiques de droite. Pour la clarté du propos, nous classerons les mesures proposées ainsi :

  • relancer l’économie non seulement par la consommation, mais encore par l’investissement public (François Baroin, Le Figaro, entretien, 30 avril 2020) ;
  • viser à la souveraineté dans les domaines agroalimentaire, de l’environnement, du numérique et de la santé (idem) ;
  • défendre la souveraineté européenne (Éric Ciotti, précité) ;
  • trouver un consensus sur le plan social par le truchement d’une grande conférence de type Grenelle-mai 1968 (François Baroin, précité) ;
  • abandonner les politiques de coupes budgétaires en matière de santé publique (Damien Abad, déclaration reprise dans la presse, 22 mars 2020) ;
  • planifier : « Je crois à la planification : c’est un point d’accord avec la pensée communiste » (Aurélien Pradié, précité) ;
  • mettre en question la liberté des prix en matière alimentaire (idem) ;
  • remettre en cause les « salaires dans certaines entreprises purement spéculatives : « Je ne dis pas : ‘prends l’argent où il est’, mais… » (idem) ;
  • développer la participation gaullienne (idem).

Les clés des propositions de droite sont données par un vétéran et par un jeunot. Édouard Balladur, brillant ancien Premier ministre remercié par les Français en 1995 dans tous les sens du terme, se dit toujours libéral, mais un libéral bien entendu « français qui fait toute leur place à l’État régulateur de la société et à la solidarité au bénéfice de tous », et non pas un libéral à l’anglo-saxonne, « adorateur du marché, créateur d’une anarchie favorable aux plus puissants » (« N’aggravons pas le défaut traditionnel de la société française : le refus des réalités », Le Figaro, 30 avril 2020). Encore s’oppose-t-il vigoureusement à toute hausse d’impôt. « Tout reposer autour d’une idée nouvelle (sic), celle de L’État, et l’imaginer plus fort, plus protecteur », allègue Aurélien Pradié, le promoteur du « gaullisme moderne ».

La droite et le libéralisme

En substance, les hommes politiques de droite accusent leur penchant étatiste en en faisant l’alpha et l’oméga du vide abyssal de leur pensée. Même Bruno Retailleau a cru devoir s’exclamer qu’il faudrait « déglobaliser pour relocaliser » (Huffpost, 29 mars 2020). Combien doit-il se sentir isolé dans son parti, lui qui a osé ensuite déclarer : « Dire que la France souffre de libéralisme, c’est une mauvaise plaisanterie » (Libération, entretien, 14 avril 2020) !

Pourtant, François Fillon avait habilement trouvé la formule d’un conservatisme social adjoint à une conception économique relativement libérale ; cela dit rapidement au-delà des multiples erreurs de son programme qui ne pouvait satisfaire quelque partisan du libéralisme que ce fût.

La lamentable chute de l’ancien chef de gouvernement ne doit pas masquer le fait que cette voie, quoiqu’on puisse en penser à titre personnel, est sans doute la seule qui soit de nature à permettre à la droite et au centre de subsister, enfin débarrassés des oripeaux du gaullisme social et des vieilles lunes de l’étatisme.

Jean-Philippe Feldman publiera prochainement Exception française. Histoire d’une société bloquée de l’Ancien Régime à Emmanuel Macron (préface de Mathieu Laine, Odile Jacob).

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