Il faut que la droite française change de logiciel intellectuel

Quel avenir pour la droite française, après son échec ? Un entretien avec Drieu Godefridi, philosophe et essayiste.

Contrepoints Drieu Godefridi, vous êtes un intervenant régulier dans le débat public sur les thèmes de la droite américaine et de la droite française. Actuellement la droite américaine enchaîne les succès, tandis que la droite française collectionne les échecs. Comment expliquer cette divergence dans des contextes, à certains égards, comparables ?

Drieu Godefridi — La divergence se situe d’abord et avant tout au niveau des idées. Il ne faut jamais attendre du politique une « pureté » intellectuelle qui n’existe que dans les conceptions abstraites des philosophes. Même Thatcher ou Reagan, qu’on voit parfois comme l’incarnation politique du libéralisme, ont dû composer avec la réalité et adopter des mesures qui ne paraissent guère conformes au « canon » libéral.

Reste que les tendances sont nettes. En dépit du portrait qu’on lui fait dans les médias européens, la droite américaine reste foncièrement libérale, et forte sur les sujets régaliens, cherchant à la fois à baisser les impôts (ce qui devrait se faire sous peu) et à réduire l’enfer législatif d’une réalité qui n’a jamais été, dans l’histoire, aussi régulée (réduction qui est déjà en cours).

Bien sûr, on peut tergiverser sur la pureté libre-échangiste de la droite américaine, qui souhaite rééquilibrer les termes de l’échange avec certains de ses partenaires, mais la cohérence globale est réelle et de facture nettement libérale.

En France, une droite sans cohérence

Et en France ? Pour n’être pas libérale, la droite française est-elle sans cohérence ?

Vous avez raison, on peut évidemment concevoir une droite qui serait cohérente sans être libérale. Par exemple en étant socialiste. On pourrait imaginer une doctrine socialiste de droite, et l’histoire nous en offre des exemples. Malheureusement, la droite française ne possède pas cette cohérence, fût-elle socialisante.

Depuis trente ans, le programme de la droite au centre oscille du libéralisme balladurien des années 90 à l’étatisme par défaut d’un Chirac ou d’un Sarkozy, en passant par l’étatisme assumé et militant de tant d’autres composantes de la droite, politique et intellectuelle, au sens large.

Le problème de la droite, nous dites-vous, ce n’est pas qu’elle n’est pas libérale, c’est qu’elle n’est pas cohérente ?

Dans l’ordre intellectuel, l’exigence de cohérence me paraît en effet première ! Je vais plus loin : outre cet éternel mariage du feu libéral et de l’eau socialiste, le problème aujourd’hui de la droite française est qu’elle se nourrit copieusement d’auteurs qui semblent avoir eux-mêmes renoncé à toute ambition de cohérence, voire de rationalité.

Vous songez à Jean-Claude Michéa ?

Oui, à Michéa et ses nombreux partisans dans les lettres françaises, au niveau que l’on pourrait qualifier d’intermédiaire : entre l’académique au sens strict, et le journaliste de base. On a vu éclore depuis quelques années une génération de journalistes-intellectuels français qui fondent l’ensemble de leur vision du monde, et de leur démarche, sur l’œuvre de Michéa.

Une droite française influencée par les idées fausses de Jean-Claude Michéa

De qui parlez-vous, précisément ?

Je parle notamment de l’équipe constituée par le michéiste Tremolet de Villers aux pages débats du Figaro. Une équipe de jeunes journalistes, souvent talentueux, dont l’intégralité du travail — articles, interviews — procède de la vision michéiste de la réalité.

Quel est le problème ?

Le problème est que l’œuvre de Michéa est grossièrement incohérente. Comme je l’ai démontré dans un article publié par la revue académique Arguments, « Le fantasme libéral de Monsieur Michéa », Michéa tente de ramener tous les maux de la société française à ce qu’il nomme le libéralisme.

Cette assertion du libéralisme de la France ne résiste pas un seul instant à l’analyse : avec 57% de dépenses publiques (en PIB), des prélèvements obligatoires plus élevés que partout ailleurs dans l’OCDE et dans l’histoire de France et un enfer législatif sans précédent, la France est l’un des pays les plus parfaitement socialisés de la planète. Tout discours qui procède de la qualification de cette réalité comme « libérale » ne peut pas être pris au sérieux.

Vous avez peut-être raison d’un point de vue économique, mais Michéa dénonce également le libéralisme qui prévaut dans le domaine des mœurs. Peut-on lui donner tort ?

Là encore, la confusion est totale. Ce à quoi nous assistons va bien au-delà de la liberté des mœurs : c’est de l’écrasement des structures millénaires de la parenté qu’il s’agit. On exige que toutes les préférences sexuelles, de mode de vie, soient mises sur un strict pied d’égalité, avec mariage, adoption, gestation pour autrui, etc.

Et cette dérive naît du libéralisme, car il renonce à imposer une conception de la « vie bonne » : c’est exactement ce que dit Michéa !

En réalité, cela n’a rien à voir. Le problème de Michéa est que s’il a épluché des auteurs « libéraux » mineurs, il n’a rien lu — ou compris — aux grands auteurs de la tradition libérale, tels Friedrich Hayek, Edmund Burke, John Locke, David Hume, et jusqu’à Aristote. Prétendre que le libéralisme, si soucieux du respect de la tradition, des normes, pratiques, coutumes & institutions qui ont fait leur preuve, pourrait se satisfaire — serait la cause ! — de l’anéantissement des structures millénaires de la parenté, est évidemment un contre-sens.

Mais si ce n’est pas du libéralisme, d’où procède ce que vous appelez l’anéantissement des structures de la parenté ?

« L’égalité réelle ou la mort ! » : depuis Gracchus Babeuf jusqu’à Thomas Piketty, l’exigence d’égalisation des conditions matérielles d’existence a toujours formé la matrice de la pensée socialiste.

Comme je le montre dans un ouvrage à paraître à la rentrée (La passion de l’égalité — essai sur la civilisation socialiste), c’est en réalité l’ensemble de la pensée socialiste dans ses différentes composantes théoriques — économie, politique, anthropologie — et chacune de ses expérience concrètes, qui se laisse réduire au fait de considérer l’égalité matérielle comme valeur primordiale.

Il n’existe pas un seul auteur socialiste qui n’ait institué, en droit ou en fait (on pense aux marxistes), l’égalité matérielle en valeur primordiale. Telle est la matrice de l’anéantissement des structures de la parenté — dont les effets délétères, n’en doutons-pas, se feront sentir dans la durée.

Car on ne renverse pas impunément les institutions qui ont structuré notre civilisation : ce que nous dit précisément la tradition libérale.

Donc Michéa se trompe de cible.

Je ne jette pas la pierre à cet auteur ; il a eu le mérite de relancer le débat, en France. Mais la confusion de sa pensée ne peut être « sauvée ». Il y a des pensées — je pense à celle d’un Thomas Piketty — avec lesquelles on peut diverger en valeur, mais qui n’en sont pas moins cohérentes.

Le michéisme ne peut en aucune façon se targuer de cette cohérence. Ce qu’il nomme libéral est, en fait, socialiste — et, pour couronner son analyse, il en appelle à un nouveau socialisme, lui-même nourri de « conservatisme » ! De la confusion comme art majeur.

La nécessaire refondation intellectuelle de la droite française

Revenons à la droite politique.

Mais nous y sommes en plein ! Quand du centre au FN, et du Figaro au Point, vous avez d’innombrables personnalités qui se réclament du « michéisme », vous commencez à cerner le problème ! Pour ne prendre que le FN, n’est-il pas révélateur qu’en dépit de leurs divergences à tous les niveaux, Mesdames Marine Le Pen et Marion Le Pen ne se rejoignent guère que dans la célébration de l’œuvre de Michéa ?

Parlons d’avenir. Que préconisez-vous ?

D’abord, il faut une refondation intellectuelle de la droite française. Pas l’éternel procédé stérile par encommissionnement où l’on nomme 5 personnalités — toujours les mêmes — qui vont recommencer l’éternel mariage du socialisme et du libéralisme, cette fois mâtiné de concepts empruntés à la pensée michéiste. Non, il faut du neuf, en structure et en hommes.

À quelle structure pensez-vous ?

Je l’ignore. Ce n’est pas à moi de concevoir la structure. Mon rôle ici se limite à constater la capilotade intellectuelle de la droite française. Mais si une telle structure devait être créée, j’y participerais volontiers.

Un mot de conclusion ?

Outre sa refondation intellectuelle, je crois que la droite a besoin de sang neuf, par quoi j’entends des personnalités issues de la vie économique active, qui ont d’autres horizons que celui de la fonction publique. Je verrais bien un entrepreneur entrer en politique, et remettre… en marche vers la victoire cette droite qui en a tant besoin !