2021 : 10 millions de chômeurs « quoi qu’il en coûte » ?

Face au Covid-19, que peut-il rester du salariat en 2021 ou en 2025 dans une économie fortement récessive et chavirée dans ses fondements comme dans ses moyens ?

Par Didier Cozin.

En 1945 à peine 50 % des travailleurs étaient salariés en France, en l’an 2000 plus de 95 % des travailleurs avaient ce statut de salarié, inscrivant ainsi une forme quasi-unique du travail dans notre pays.

Face au Covid-19, une crise sanitaire qui va sans nul doute provoquer d’autres crises, économique, monétaire, sociale et peut-être politique, que peut-il rester du salariat en 2021 ou en 2025 dans une économie fortement récessive et chavirée dans ses fondements comme dans ses moyens ?

La lutte contre le chômage depuis la fin des Trente Glorieuses, un échec flagrant, rémanent et massif

Georges Pompidou en 1969 :
« Si un jour on atteint les 500 000 chômeurs en France, ça sera la révolution. »
Résultat en 1974 : 500 000 chômeurs

Valéry Giscard d’Estaing :
« Le gouvernement fera le nécessaire à temps pour vous protéger du chômage. Il en a la volonté et il en a les moyens. »
Résultat en 1976 : un million de chômeurs

Le gouvernement de Raymond Barre lance en 1977 le pacte pour l’emploi des jeunes.
Résultat en 1981 : deux millions de chômeurs

Pierre Mauroy :
« Il faudra de 18 mois à deux ans pour inverser la tendance et ensuite réduire le chômage. »
Résultat en 1993 : trois millions de chômeurs

Pierre Bérégovoy en 1992 :
« Tout est fait et tout sera fait pour que le cap des 3 millions d’emplois ne soit pas atteint. »

François Mitterrand en 1993 :
« Dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé. »

Après le Covid-19, dix millions de chômeurs en 2021 ?

S’il est bien difficile de faire des projections pour les temps incertains que nous traversons (avec un avenir sans doute définitivement VUCA1) et si « notre vie à partir du 11 mai ne sera pas exactement la vie d’avant le confinement… pas avant longtemps » il nous faudra rapidement nous interroger sur notre ancienne organisation du travail. Si notamment le contrat social conclu après-guerre entre le capital et le travail, entre le communisme et le capitalisme, si ce pacte émanant du CNR ne peut et ne devra pas être reformulé.

Certains faits sociaux doivent nous aider à recomposer le travail et à reformuler l’emploi

Depuis les années soixante nous avions confondu l’emploi et le travail, la crise actuelle nous donne le choix :

— changer trop peu, trop lentement et trop tardivement nos règles sociales au risque d’être débordés par un chômage de masse qu’il ne sera plus possible ni d’endiguer ni même d’indemniser

— remettre à plat les statuts (fonctionnaires, intérimaires, saisonniers, CDI, CDD, indépendants, libéraux, auto-entrepreneurs) pour ne plus travailler que sous un seul statut, une seule réglementation, un seul objectif : créer, développer et entretenir son activité afin d’en tirer des revenus qui permettront de vivre, apprendre et se réaliser, le tout loin des contraintes, protections et idéologies du XXe siècle.

Les entreprises peuvent, et pourront demain, de moins en moins assurer sur la durée (une carrière durant 10, 20 ou 40 années) la sécurité de l’emploi et des droits sociaux attachés au contrat de travail. Le poids des obligations des employeurs, le coût du travail chargé, les multiples obligations accumulées au fil des ans avaient rendu les rapports employeurs/employés difficiles, contraints et peu promotionnels ; une sorte de « descenseur social » pour beaucoup.

Le progrès technologique, la numérisation du travail, comme les crises impliquaient des innovations, de la mobilité, de l’agilité, de fortes capacités de changer et de s’adapter sans délais à un travail imprévisible et de moins en moins prescriptible. Ces qualités étaient très difficiles à encourager et à développer dans le cadre contraint et normé du contrat de travail, un empilement incommensurable de contraintes, de rigueurs et d’interdictions.

Bien avant la crise du Covid-19 et sous le poids des crises passées (de l’énergie, monétaire, sociale…) le droit du travail était devenu un obstacle au travail, trop concentré dans son amplitude sur la semaine, trop complexe, trop procédurier, trop conflictuel, trop peu collaboratif… De nombreux travailleurs n’y croyaient plus guère, se désinvestissaient face à leur entreprise ou y consumaient leurs santé (burn out ou bore out) en rêvant d’un travail nouveau à la fois indépendant et libérateur.

Du fait de la numérisation et de l’autonomisation du travail, le lien de subordination était devenu de moins en moins justifié et avéré. Le temps de travail jadis chronométré et sanctifié par les 35 heures ne signifiait plus grand-chose. Face à un travail de moins en moins prescriptible ni prévisible le décompte des heures de travail, comme du temps de Taylor dans les usines Ford, était une quasi-fiction, l’activité à l’avenir va pouvoir au moins en partie renouer avec le travail pré-industriel : à la tâche désormais baptisée « mission », au domicile ou depuis n’importe quel lieu, en télétravail, dans un TGV, dans un café ou dans une voiture sans que la qualité et/ou l’efficacité soient forcément altérées.

Cette crise peut être l’occasion d’unifier le statut de tous les travailleurs et d’en finir avec nos nombreuse rentes et prébendes

Face à cette crise majeure et inédite, peut-être la big one du XXIe siècle, la société française peut et doit changer de logiciel, abandonner certaines de ses croyances ou utopies sociales sous peine de perdre à la fois tous ses moyens et capacités à s’inscrire dans un siècle. Ce sera à la fois exigeant, concurrentiel et difficile pour ceux qui refuseront de changer.

  1. acronyme de Volatility, Uncertainty, Complexity et Ambiguity en anglais. Il a été créé par l’Army WAr College aux États-Unis. En français VICA -Incertain-
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