Ralentir et vaincre la pandémie : ce qui fonctionne vraiment

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Une analyse qualitative montre que le confinement, tout comme la répression qui l’accompagne, aggrave la situation sur de nombreux points. Comment vaincre la pandémie ?

Par Rémy Poix.

La diminution quantitative du nombre d’interactions ne peut pas être une solution. Une analyse qualitative montre que le confinement, tout comme la répression qui l’accompagne, aggrave la situation sur de nombreux points. Et que les causes réelles qui vont nous permettre de vaincre ce virus ne seront pas celles qui sont vantées par nos autorités.

Une analyse qualitative des interactions

Dans un premier article, j’ai montré que le confinement était contre-productif, et qu’il fallait en sortir au plus vite. Je m’attache maintenant à montrer ce qui fonctionne réellement d’un point de vue géographique, pour stopper ou ralentir la pandémie, et ce qui ne fonctionne pas.

Dans un deuxième article j’avais fait la distinction entre trois types d’interactions humaines qui impliquent des rapports bénéfices/risques différents ; et j’ai montré qu’on avait intérêt à ne pas se passer des liens forts, et au contraire à se passer des liens faibles.

Je vais ici traiter des liens intermédiaires, qui sont plus complexes, et qui vont me permettre d’entrer dans le détail de ce qui fonctionne vraiment, ou de ce qui au contraire aggrave la pandémie sous l’effet du confinement.

Cet article, tout comme le précédent, repose sur un principe fondamental qui est que la diminution quantitative du nombre d’interactions ne peut pas être une solution, dans un contexte où il suffit d’une seule mauvaise interaction pour causer l’infection, et continuer ainsi à propager l’épidémie.

Et que la solution réside dans une diminution qualitative des interactions, en tentant au mieux d’éviter les interactions les plus à risque (celles concernant des liens faibles), ou bien de minimiser le risque sur les interactions qui restent nécessaires. C’est justement le cas des liens intermédiaires, qui sont à la fois nécessaires et risqués, et c’est donc ce que je vais traiter dans cet article.

Il est absolument nécessaire pour tout le monde, si l’épidémie dure plus de quelques jours, de sortir faire des courses alimentaires, ou de sortir les poubelles. Si l’épidémie dure plusieurs semaines, il devient nécessaire pour chacun de sortir faire du sport et prendre le soleil, de sortir acheter des biens secondaires (changer une ampoule qui a grillé, acheter des cartouches d’encre, un vêtement, un livre pour passer le temps, etc.), et même de sortir pour voir des gens, parce que nous sommes des êtres sociaux, et que même avec internet et les réseaux sociaux, l’isolement peut devenir psychologiquement compliqué.

Bref, il nous faut obligatoirement sortir tôt ou tard, et donc maintenir un minimum d’interactions dues à des liens intermédiaires. Nous ne pouvons pas nous en passer complètement. Mais celles-ci sont risquées.

La plupart du temps elles n’ont qu’un effet géographique localisé (puisqu’il s’agit principalement d’aller à la boulangerie ou à la supérette du coin), mais en revanche elles créent des interactions entre des personnes appartenant à des réseaux de liens forts distincts. Elles constituent ainsi des « ponts » entre ces réseaux, et font circuler le virus d’un réseau de liens forts à un autre.

Les lacunes du confinement

Si de fait, le confinement met fin aux liens faibles en annulant tous les événements culturels et sportifs, il ne change rien en revanche à propos de ces liens intermédiaires. Pire, la plupart des décisions politiques qui ont été prises avec ce confinement aggravent en réalité la qualité des interactions intermédiaires. Il a été répondu de manière simpliste à une situation complexe, et ce faisant on a partiellement aggravé les choses.

On a par exemple multiplié ces ponts entre réseaux de liens forts, en instaurant des contrôles de police pour contrôler localement tous ceux qui doivent sortir, qui plus est, sans masques ni protections. Il suffit qu’une seule personne contagieuse ait contaminé un gendarme, pour que quelques jours plus tard, lors des contrôles suivants, ce gendarme puisse contaminer à son tour des centaines de personnes appartenant à une multitude de réseaux différents. Effet exponentiel.

Lorsqu’on observe des modélisations un peu complexes, qui prennent en compte la diversité des mouvements des individus, avec des habitudes et des déplacements réguliers, on s’aperçoit qu’un confinement seul ne fonctionne pas, justement du fait de ces liens intermédiaires à maintenir : les individus doivent, tôt ou tard, se déplacer vers un « centre » géographique où une bonne partie de la population locale finit par se croiser : une boulangerie, une supérette, constituent un de ces centres pour tous ceux qui s’y rendent. Chaque lien intermédiaire constitue en fait l’un de ces centres.

Dès lors qu’une personne est contagieuse dans la zone liée à ce centre, celui-ci devient alors rapidement le lieu où se transmet préférentiellement l’épidémie, contaminant successivement un grand nombre de réseaux de liens forts qui lui sont périphériques. Si aucune précaution n’est prise, l’ensemble de la périphérie de ce centre se trouve contaminée, confinement ou pas, dès lors qu’une seule personne contagieuse l’a contaminé.

Le fait que le confinement ne puisse pas supprimer ce type d’interactions est ce qui explique que les statistiques de diffusion de la pandémie de covid-19 ne semblent pas dégager de différence de rapidité de contagion entre les pays qui pratiquent le confinement et ceux qui ne le pratiquent pas : la diffusion de l’épidémie y est sensiblement la même. Il existe des différences de taux de contagion selon les pays, mais celles-ci ne semblent pas liées au choix de confiner ou de ne pas confiner ; les raisons sont ailleurs.

Confinement vs gestes-barrière

En revanche, dès qu’on fait baisser le taux de contamination lors de ces interactions intermédiaires, à l’aide de gestes-barrière ou de distanciation sociale, les simulations montrent que la diffusion du virus ralentit énormément, même dans les cas où les gens continuent à sortir autant qu’avant.

Et c’est justement ce qui s’est passé chez les « tigres asiatiques », où les populations sont bien davantage habituées à porter des masques et à pratiquer la distanciation sociale (se saluer traditionnellement avec des courbettes plutôt qu’avec une bise ou une poignée de mains par exemple), et avec une bien meilleure hygiène que les pays de l’Union européenne, a fortiori les pays latins de celle-ci.

Si on prend l’exemple des Coréens, ceux-ci ont l’habitude de se laver les dents après chaque repas, au travail ou à l’école comme à la maison, et ils se lavent également les mains bien plus souvent que nous. Ils sont plus habitués aussi à faire la queue de manière plus respectueuse, plutôt que de se ruer égoïstement les uns contre les autres, dans les magasins ou les transports en commun. Ou à porter respectueusement des masques s’ils ont de la toux.

Autre avantage sanitaire supplémentaire de taille : il a été montré, dans le cas du covid-19, que les selles sont également contaminantes ; or, plutôt que d’utiliser du papier hygiénique lorsqu’ils vont aux toilettes, la plupart des peuples asiatiques se lavent, ce qui choque souvent les Occidentaux, et pourtant cette pratique est en fait bien plus hygiénique. Car de fait, qui n’est pas complètement propre a tendance à se gratter, et qui se gratte se retrouve avec les mains contaminantes. Ajoutez à cela des poignées de mains et vous comprendrez facilement où je veux en venir.

Les avantages de l’hygiène

Dans l’histoire, les peuples qui se lavaient davantage avaient un avantage crucial sur les autres. L’islam a bien failli conquérir toute l’Europe, en grande partie grâce à cette même pratique, et aussi parce que ses fidèles faisaient par ordonnance religieuse leurs ablutions plusieurs fois par jour, qui plus est tous à la même heure. Ils mouraient donc moins que les autres, et après une bataille leurs blessures s’infectaient moins. D’ailleurs les empires musulmans n’ont vraiment été vaincus par les pays occidentaux qu’au moment du développement de la médecine moderne.

De même, lorsque des épidémies balayaient l’Europe au Moyen-Âge, si on accusait régulièrement les communautés juives d’avoir empoisonné les puits, ce n’était pas tant par antisémitisme culturel, que parce qu’on constatait sans comprendre pourquoi, que ceux-ci tombaient moins malades que les membres des autres communautés. Moins malades parce que disposant tout simplement d’une meilleure hygiène, pour les mêmes raisons.

Ainsi si l’Italie, la France ou l’Espagne subissent de plus grande pertes, ce n’est peut-être pas tant parce que les confinements n’y sont pas respectés (ils ne le sont jamais), que parce que leurs habitudes culturelles en matière d’hygiène sont bien moins efficaces que celles des Asiatiques, ou dans une moindre mesure de celles des Européens du nord.

Et de même, si l’évolution des tendances semble montrer que le confinement parvient enfin à produire ses effets, alors que les liens intermédiaires sont toujours maintenus, cela est en réalité plutôt dû au fait que nos populations ont enfin adopté les principes de la distanciation sociale et les gestes-barrière, ainsi que les masques voire les gants ; qui en fait ne sont que des outils permettant de décupler les effets bénéfiques des gestes-barrière.

Je suis donc absolument convaincu que le confinement n’a absolument rien apporté d’autre au ralentissement de cette épidémie que de supprimer les liens faibles, et que ce qui a réellement permis de faire aplatir la courbe, c’est en réalité l’adoption volontaire des gestes-barrière et de la distanciation sociale par nos populations. Et comme cette adoption comportementale coïncide avec la date de début du confinement, le gouvernement pourra se féliciter, à tort, de n’avoir pas vainement supprimé la plupart de nos libertés. Sophisme.

Pire, l’annonce du confinement a généré dans les heures qui ont suivi des mouvements de panique, avec des foules qui se sont ruées sur les supermarchés, recréant des rassemblements qui n’avaient pas lieu d’être, et générant ensuite des pénuries ; et avec des citadins – sans doute en partie porteurs du virus – qui ont fui en province et dans les campagnes, diffusant alors probablement la maladie à l’ensemble du territoire.

Partitionnement et points de transbordements

On peut améliorer les impacts des gestes-barrière et de la distanciation sociale. Individuellement d’abord, en prenant garde aux points de contact. Et en évitant les lieux d’affluence. Je ne m’étends pas davantage, tous les Français ont déjà plus ou moins bien adopté ces précautions simples, faciles à comprendre.

C’est un peu plus complexe pour les autorités, pour une collectivité ou pour une entreprise. Dans ce cas les précautions se matérialisent par des partitionnements de l’espace, et par des précautions particulières aux points de contacts, qu’on appelle en géographie les points de transbordement : tous ces lieux où l’on doit s’échanger des marchandises ; ces points où les marchandises « changent de bord » – ou de mains.

Ce partitionnement géographique peut se faire à petite échelle : par exemple en subdivisant une usine en plusieurs ateliers ou équipes de quelques collègues, toujours les mêmes, qui n’ont pas besoin de croiser les autres ; mais surtout il s’agit de partitionner le territoire. Pourquoi pas fermer les frontières, mais mieux encore, partitionner par régions. Parce que d’un point de vue géographique, les frontières sont surtout symboliques : l’organisation humaine dans l’espace fonctionne dans les faits par « cités », par grandes villes rayonnant autour d’une campagne environnante, à la manière des cités grecques antiques (mais à plus vaste échelle).

C’est à cette échelle que se fait la majorité des déplacements, qu’ont lieu la quasi-totalité des interactions fortes et intermédiaires. Il reste quelques interactions intermédiaires inter-cités, mais qui peuvent être en grande partie mises en pause, et surtout sur lesquelles il est beaucoup plus important de prendre toutes les précautions nécessaires : si toutes les grandes villes du territoire ont des pics d’affluence dans leurs hôpitaux en même temps, il sera bien plus compliqué de gérer l’épidémie que si les pics se succèdent temporellement d’une grande ville à l’autre, nous laissant le temps de faire des transferts de malades.

C’est d’ailleurs ce qu’on observe actuellement en partie, au moment où la plupart des médias annoncent un « plateau » qui n’est en fait qu’un alignement temporel de pics régionaux : l’épidémie se calme et décroît depuis plusieurs jours dans le Grand-Est, mais semble arriver à son maximum en Ile-de-France. Probablement que d’autres régions suivront, avec encore un léger retard supplémentaire.

Les goulots d’étranglements

Enfin, le dernier point, sans doute le plus important, c’est la décongestion des « goulots d’étranglement ». Les individus ont tendance à devoir se rendre à peu près tous en même temps aux mêmes endroits : au travail à peu près tous à la même heure, acheter son pain pour le petit-déjeuner, dépose des enfants à l’école à l’ouverture, etc. Et surtout nous passons par des mêmes lieux au même moment : les transports en commun aux heures d’affluence, le même péage d’autoroute, la même pointeuse, la même cantine, la pose tous en même temps, avec la même machine à café, etc.

Pour éviter ces « goulots d’étranglements », on peut imaginer faire entrer des équipes à des heures différentes, des classes scolaires à des heures différentes, étaler dans le temps les moments de pose, etc. Pour les commerces, la solution serait d’ouvrir plus tôt et de fermer plus tard ; ou bien d’agrandir les rayons ou de les étendre en partie sur les terrasses, sur les trottoirs. Étendre la surface des marchés plutôt que la restreindre, en prenant de l’espace sur les rues vidées de la plupart des voitures, et laisser ouverts un maximum de commerces, plutôt que de se rendre dans le seul supermarché autorisé à ouvrir, et où se concentrent tous les besoins.

Mieux vaut risquer mille fois d’aller dans plusieurs magasins presque vides, plutôt qu’une seule fois dans un supermarché ultra-fréquenté, quand bien même y est régulée par la répression le nombre de personnes présentes simultanément à l’intérieur. Et bien entendu, mieux vaut multiplier les transports en commun pour éviter les affluences, et encourager l’utilisation du vélo plutôt que l’interdire. Bref, mieux vaut étendre l’offre au maximum plutôt que la restreindre, puisqu’il y aura de toute façon une demande.

En fermant les petits magasins et les marchés de plein air, l’offre a été concentrée dans les grandes surfaces ce qui a multiplié les interactions intermédiaires, mais une grande partie de cette offre a été transférée sur des interactions faibles, en multipliant la quantité de livraisons à domicile et de commandes de produits par internet. On a multiplié le nombre de livreurs qui traversent la France chaque jour pour effectuer des livraisons d’une porte à l’autre, facilitant la propagation inter-régionale et inter-réseaux du virus.

La quasi totalité des commerces auraient pu rester ouverts (et doivent pouvoir rouvrir leurs portes), du moment qu’ils mettent en place un certain nombre de précautions. Mieux vaut boire une bière à la terrasse d’un café, dont le gérant a pu doubler ou tripler la superficie pour un même nombre de tables, que devoir aller acheter sa bière au supermarché ; mieux vaut acheter un vêtement ou un livre dans une boutique au coin de la rue qui s’étale légalement sur le trottoir, plutôt que de faire traverser le pays à ces mêmes marchandises, provenant d’un unique entrepôt où se croisent constamment des livreurs parcourant l’ensemble du territoire. Mais comme l’ensemble des commerces sont fermés, les gens commandent tout sur internet, et comme ils commandent trop sur internet la justice interdit à Amazon de travailler, en ne remettant surtout pas en cause le dogme prohibitionniste.
Mieux vaut également pouvoir acheter son pain à n’importe quelle heure de la journée, plutôt que d’être obligé de s’y rendre au même moment que tout le monde ; et mieux vaut aller courir au soleil dans un parc ou dans la nature quand et où il n’y a personne, plutôt qu’aux seules heures et lieux autorisés par les collectivités.

Bref, pour mettre fin à l’épidémie, il faut faire tout le contraire de ce que nos autorités nous obligent à faire depuis le début : il faut faire confiance à la responsabilité individuelle, plutôt qu’à l’encadrement et à la répression : il faut étendre plutôt que restreindre, et libérer plutôt que prohiber.

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