Les vertus du protectionnisme, de Yves Perez

Les protectionnistes devraient trouver d’autres hérauts s’ils veulent défendre leurs thèses avec efficacité.

Par Paul Rode.

Le protectionnisme, une bonne affaire ? Un livre récent essaye de vanter les mérites du protectionnisme et regrette le temps d’avant 1974, quand la France était repliée sur ses frontières et protégée du marché mondial, et qu’ainsi les choses allaient bien. À vouloir se fonder sur l’histoire, l’auteur émet un grand nombre d’oublis et d’erreurs qui annihilent complètement son propos.

Yves Perez, ancien professeur d’économie politique à l’Université catholique de l’Ouest, a publié un ouvrage vantant l’éloge du protectionnisme pour la France, en se fondant sur des exemples qu’il veut historiques.

La thèse de l’auteur ? Entre 1880 et 1974, la France a été protectionniste et elle s’en est bien portée. Son économie fonctionnait bien, sa société était équilibrée et harmonieuse, elle jouait un rôle majeur sur la scène internationale. Depuis 1974 et l’entrée supposée de la France dans l’économie « libre-échangiste et mondialiste », les choses vont très mal pour elle.

Si ce livre n’a aucun intérêt, il a rencontré un accueil favorable chez les socialistes de droite, toujours prompts à étaler leur ignorance des faits économiques.

Une accumulation d’erreurs et d’omissions

Ce livre accumule tant d’erreurs que l’on ne sait pas par lesquelles commencer. On est frappé de voir une telle ignorance, non seulement des concepts économiques, mais aussi de la réalité historique. On est frappé également face au grand nombre d’omissions.

Ainsi le chapitre sur la décolonisation, dont le mouvement est globalement perçu comme une catastrophe car il a fait perdre à la France le marché protégé des colonies africaines. L’événement, pourtant majeur pour le commerce et l’économie française, est expédié en quelques pages, qui se limitent à une litanie de ce que les colonies apportaient à la France. La thèse de Jacques Marseille sur les colonies et le capitalisme français n’est jamais citée. On le comprend : elle va à l’encontre de la démonstration de l’auteur.

Yves Perez est donc incapable de voir que la colonisation a créé un marché fermé et protégé qui a vendu des produits plus chers et de mauvaises qualités, handicapant fortement l’économie française et les consommateurs. Que ce soit le caoutchouc, le sucre, le vin, les légumes, tout était beaucoup plus cher venant des colonies, ce qui a handicapé l’économie française.

Dans la série des omissions, on peut ajouter les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique, à peine cités, jamais étudiés, alors même que la France fut le berceau de l’aéronautique mondiale et l’un des pôles de l’automobile, grâce à des inventeurs de talents et de génie.

L’éloge du petit et du médiocre

Ce qui compte pour l’auteur, c’est l’agriculture et l’industrie lourde. Il est ainsi ravi de constater que les gouvernements de la IIIe République ont maintenu un équilibre entre ces deux secteurs.

Il oublie de dire que jusque dans les années 1960, le secteur agricole français est arriéré, retardé et sous-mécanisé. La production annuelle est ainsi incapable de nourrir l’ensemble de la population française, alors qu’aujourd’hui l’agriculture nourrit 65 millions d’habitants, plus les exportations, en produits de qualité et peu chers. Son éloge du passé relève davantage du rêve agrarien que du monde réel.

Vantant le protectionnisme, il n’évoque jamais le consommateur et les entreprises qui, avec des tarifs douaniers prohibitifs, sont privés de produits de qualité à des coûts bas. Cela explique en partie le retard français dans l’équipement en biens, comme en téléphone, télévision, chauffage central ou électrification.

Est oublié aussi le capitalisme de connivence et les copinages que suppose le protectionnisme, les petits arrangements entre députés et ministres pour protéger tel secteur ami aux dépens de tel autre. Des copinages qui tournent vite à la corruption et au maintien du statu quo.

Naturalisme et fixisme

Le monde décrit par Yves Perez est un monde naturaliste et figé. Il explique ainsi le retard industriel français par le manque de « ressources naturelles » et notamment de charbon. Outre que ceci est faux puisque la France disposait de nombreux bassins houillers dans le Nord et les marges du Massif central, l’auteur semble oublier que les ressources naturelles n’existent pas, mais que c’est le génie humain et l’inventivité qui transforment une masse inerte en ressource.

À défaut de charbon, la France a massivement investi dans l’électricité, avant qu’elle ne bloque son développement par la nationalisation de ce secteur et la création d’EDF. Si le pays n’avait pas englouti ses finances dans une aventure coloniale hasardeuse et coûteuse, celles-ci auraient pu être orientées vers des activités utiles et productives, comme le nucléaire.

C’est là le principal reproche que l’on peut faire à l’ouvrage d’Yves Perez : avoir une conception figée du monde. Il semble incapable de penser au-delà du cheval de trait et de l’industrie lourde. Que l’agriculture puisse se mécaniser et se développer grâce à des transformations technologiques majeures n’est jamais évoqué. Comme ne sont pas évoqués non plus les nouveaux secteurs de l’économie : informatique, services, pétrole, pharmacie, chimie, etc. Pour lui, le monde d’hier doit être le monde d’aujourd’hui.

Cécité sur les victoires françaises

Les parts de marché gagnées à l’international, les entreprises françaises se développant à l’échelle mondiale, les rachats d’entreprises étrangères sont des sujets totalement oubliés. L’auteur évoque les entreprises étrangères qui investissent en France, sans jamais s’interroger sur la réciproque. S’il évoque, pour s’en lamenter, la forte ampleur de la dette française, c’est là aussi pour l’attribuer à l’ouverture des marchés. Les dépenses sociales, les gabegies, les gaspillages ne font pas partie de son horizon.

L’accumulation de tant d’oublis et de lacunes, d’omissions et d’erreurs, nuit à la thèse de l’auteur et infirme complètement celle-ci. Les protectionnistes devraient trouver d’autres hérauts s’ils veulent défendre leurs thèses avec efficacité.

Yves Perez, Les vertus du protectionnisme, L’Artilleur, 2020.

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