Agriculture française : notre modèle n’a plus d’avenir

Vaches-Guy Buchmann(CC BY-NC-ND 2.0)

Les Français restent très attachés à leur modèle, celui d’une « agriculture à visage humain ». La logique de cette philosophie imposerait que la France ferme ses frontières, ce qui est impossible.

Par Claude Sicard.

On est resté, très longtemps, sur l’idée que la France était un grand pays agricole, sans avoir conscience que l’abaissement des coûts de transport et la mondialisation allaient tout changer. Les responsables de notre agriculture, et tout spécialement la FNSEA, n’ont pas vu que les activités agricoles dans le monde évoluaient selon une bipolarisation.

D’un côté, des productions qui se réalisent en jouant sur les effets de volume : on a alors affaire à des acteurs de grosse dimension, puissants et dynamiques.

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De l’autre, des systèmes de production à caractère très intensif, sur de petites surfaces, généralement sous serres : il s’agit de producteurs, de petite dimension, intégrés dans des structures de commercialisation très efficaces.

Un modèle désormais obsolète

Face à cette bipolarisation, la France est demeurée dans la voie médiane, avec des producteurs de taille intermédiaire qui agissent isolément. Ce modèle est obsolète.

Les constats sont affligeants. En 2016, 20% de nos agriculteurs n’ont pas pu se verser un salaire et 30% avaient un revenu mensuel de moins de 350 euros. Et un agriculteur se suicide tous les deux jours. Nos voisins ont été de bien meilleurs stratèges. Les Pays-Bas sont devenus le second exportateur agricole et agro-alimentaire du monde, derrière les États Unis, alors que ce petit pays ne dispose que de 1,9 million d’hectares agricoles, contre 27,5 dans le cas de la France, et ils sont la plaque tournante, au plan mondial, du marché des fleurs.

L’Allemagne est aujourd’hui le premier pays producteur de lait en Europe, et, en production porcine, numéro trois au plan mondial, derrière la Chine et les États-Unis. Autre exemple : le Danemark, un pays grand comme 1,6 fois la Bretagne, produit autant de porcs que la France, et il exporte 90% de sa production. Dans le secteur des fruits et légumes, les productions venant de l’étranger, et notamment d’Espagne et du Maroc, ont pris une importance considérable, au détriment de nos producteurs nationaux.

Des problèmes de structure et d’organisation

Notre agriculture a, à la fois, des problèmes de structure et des problèmes d’organisation. Dans le domaine, tout d’abord, des productions extensives, tant agricoles qu’animales, il faut de très grandes surfaces.

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En céréaliculture, par exemple, la taille minimum à viser est de 200 hectares : en France, 6% seulement des exploitations sont de cette dimension. Dans le domaine des bovins viande, des pays comme les États-Unis ou l’Argentine disposent d’étendues immenses pour faire paître leurs troupeaux, et l’engraissement se fait dans des feed lots gigantesques de 16.000 à 20.000 bêtes.

Dans d’autres secteurs, comme le lait ou la viande porcine, on s’est organisé pour tirer parti des effets de volume. On en est ainsi arrivé à des « usines à lait » de 1.000 vaches, voire plus encore. Il y en a aux États-Unis un très grand nombre, et certaines atteignent même 5.000 têtes. En Allemagne, on compte à présent un peu plus de 200 fermes laitières de 1.000 vaches. En France, rien n’a vraiment bougé, et la moyenne de nos fermes laitières est à 60 vaches.

Sur le second pôle de polarisation, celui des très petites exploitations à capital intensif, le modèle est celui des Pays-Bas, qui ont 10.000 hectares de serres. Les agriculteurs néerlandais maîtrisent parfaitement les techniques de culture sous serres, et ils ont mis au point des systèmes intégrés où les coopératives assurent la commercialisation des productions, fleurs ou légumes.

Elles sont très efficaces, aussi leurs adhérents suivent-ils scrupuleusement les instructions qui leur sont données. Dans la région de Westkand, la capitale des serres aux Pays-Bas, 80% des terres sont placées sous serres, et, par ordinateur, l’agriculteur maîtrise jour et nuit les conditions de lumière, de température et d’hygrométrie de l’air. La plupart fonctionnent avec des lampes LED qui donnent des cycles de croissance plus courts, et elles sont chauffées au gaz naturel ou par géothermie.

L’agriculture à visage humain

En France, on n’a pas vu cette bipolarisation qui s’opérait dans l’agriculture. Les Français restent très attachés à leur modèle, celui d’une « agriculture à visage humain ». La logique de cette philosophie imposerait que la France ferme ses frontières pour mettre à l’abri ses agriculteurs : cela n’est évidemment pas compatible avec notre appartenance à l’Europe, ni avec le besoin d’exporter nos céréales, nos fromages, ou encore nos vins.

Alors, vers quoi va-t-on s’orienter ? On va, semble-t-il, miser sur l’agriculture biologique. Nicolas Hulot a annoncé au JDD du 25 février dernier qu’un plan pour le développement de l’agriculture bio était en préparation. « Chacun comprend que l’avenir de l’agriculture passe par l’écologie » a-t-il déclaré, précisant que l’objectif est de consacrer au bio, en 2022, 15% de la surface agricole utile.

On va lutter contre les stratégies de « domination par les coûts » de nos concurrents par des stratégies de « différenciation », l’avantage compétitif choisi consistant à proposer aux consommateurs des produits sains, bons pour leur santé. On compte que les consommateurs accepteront, comme dans toute stratégie de différenciation, de payer plus chers tous ces produits nouveaux.

Pour l’instant, nous en sommes à 1,5 million d’hectares sur les 27,5 existant. Et il faudra compter avec la concurrence des pays voisins. L’Espagne, en agriculture bio, en est déjà à un peu plus de 2 millions d’hectares, et l’Italie à 1,8 million.

Pour l’heure, nul ne saurait prendre le risque d’affirmer que cette stratégie va permettre d’extraire vraiment l’ensemble de notre secteur agricole de l’impasse dans laquelle il se trouve engagé.

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