Démission d’Agnès Buzyn : des ministres interchangeables ?

JOKER 04 by ieshraq(CC BY 2.0) — ieshraq, CC-BY

Dirigeants et candidats politiques interchangeables à volonté en pleine crise sanitaire et sociale sont révélateurs du système politique français déjà en pleine crise de représentation.

Par Jonathan Frickert.

2247 morts et 76 700 personnes contaminées. Tel est le bilan de l’épidémie de coronavirus qui touche majoritairement l’Asie depuis maintenant deux mois. Une épidémie dont l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn a annoncé peu avant sa démission qu’elle pourrait prochainement se muer en pandémie, montrant la vigilance des autorités sanitaires alors que 34 ressortissants français de la région de Wuhan, épicentre de l’épidémie, sont arrivés vendredi en Normandie pour être placés en quarantaine.

Si cette épidémie paralyse l’économie chinoise, le blocage n’est pas qu’économique, en particulier en France, où le vote de la réforme des retraites se poursuit avec peine. Certains évoquent ainsi déjà l’usage du désormais craint article 49 alinéa 3 de la Constitution. Un passage en force du gouvernement ripostant à l’obstruction parlementaire des quelques 22 000 amendements déposés par l’opposition, dont 19 000 par les Insoumis.

Deux dossiers fondamentaux de ce début d’année 2020. D’une part, la santé publique, d’autre part, notre système d’assurance vieillesse. Deux dossiers sur lesquels le ministère de la Santé se retrouve naturellement en pointe et sur lesquels Agnès Buzyn a pourtant dû prendre ses distances. Démissionnaire le week-end dernier de l’avenue Duquesnes, elle a ainsi remplacé au pied levé le désormais iconoclaste Benjamin Griveaux devenu icône du porno amateur malgré lui.

Une remplaçante qui ne semble pas faire l’unanimité à Paris, ne parvenant que partiellement à redonner du souffle aux macronistes locaux, au vu des différents sondages.

Une telle interchangeabilité des différents dirigeants et candidats politiques en pleine crise sanitaire et sociale est inquiétante pour ce qu’elle dit du système politique français déjà en pleine crise de représentation.

Le macronisme de campagne nous a promis la société civile. Le macronisme de gouvernement nous a offert l’énarchie. Le macronisme de crise nous propose aujourd’hui l’interchangeabilité.

La promesse de la société civile

Faisons un peu d’histoire. Ne remontons pas trop loin, mais à un temps qui nous paraitra tout de même bien éloigné. Le 26 août 2014, après quelques mois hors des sphères du pouvoir, celui qui était jusqu’en juin secrétaire général adjoint de Élysée est nommé ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique à la faveur de la défection d’Arnaud Montebourg préoccupé lui aussi par un problème de redressement.

Déjà objet d’intérêt de plusieurs médias lors de son court passage élyséen, Emmanuel Macron devient rapidement une coqueluche médiatique. Celui qui n’était pas encore candidat et encore moins président n’avait alors que 36 ans et une vie politique brillante devant lui. La droite voyait dans sa culture un potentiel disciple de Valery Giscard d’Estaing quand la gauche retrouvait ses réflexes pavloviens aux relents nauséabonds en constatant son parcours de banquier chez Rothschild.

À Bercy, l’Amiénois est surtout connu pour la libéralisation du marché des autocars, mais c’est bien sur le plan de la pratique qu’il semble le plus révolutionnaire, comme le veut le titre de son futur ouvrage programmatique.

Cette révolution passait par deux mots : « société civile ». Deux mots à la mode depuis 2013, date à laquelle l’entrepreneur Denis Payre lance son mouvement « Nous Citoyens » dont les débuts rappellent étrangement ceux d’un certain Emmanuel Macron deux ans plus tard. Un coup d’épée dans l’eau à la manière de la primaire citoyenne de janvier 2017 qui fît émerger la candidature éphémère d’une élue locale rennaise depuis retournée dans les limbes.

La communication de campagne du parti désormais majoritaire s’est largement inspirée de ces expériences, cristallisant un mot que la pratique du pouvoir a désormais vidé de son sens. LREM s’était alors vanté de présenter 52 % de candidats issus de cette fameuse société civile. À l’époque, les figures de proue de cette image n’étaient autre que le médaillé Fields Cédric Villani et l’animateur Nicolas Hulot. Deux figures qui ont depuis pris leurs distances.

Il est difficile de détester l’Emmanuel Macron « communicant ». Jeune, dynamique, incisif contre l’immobilisme français, Emmanuel Macron avait ainsi promis du renouvellement au profit de la base. Une pratique qui s’annonçait horizontale et qui ne fit que s’estomper au contact du pouvoir, rappelant les vieilles lunes jacobines dont il prétendait pourtant être le principal pourfendeur.

La moitié des ministres ont grandi à Paris

Une fois l’élection terminée, le naturel est rapidement revenu au galop. La France comprit tardivement que ce qui était censé être une meilleure représentation de sa population n’était autre qu’une meilleure représentation de l’énarchie déjà en place avec le soutien des cadres urbains.

Car si le fond du mandat macronien relève de l’immobilisme propre à la social-démocratie, la pratique est elle aussi proche du néant.

Selon PollsPosition, les différents gouvernements Philippe sont dans la continuité de ce qui se fait depuis soixante ans. La part d’énarques n’a pas diminué et la part de titulaires d’un doctorat reste stable, mais c’est du côté de la Capitale qu’on observe un grand chambardement. La moitié des ministres ont grandi à Paris, alors qu’ils ne représentaient qu’un tiers en moyenne dans les précédentes équipes gouvernementales.

Emmanuel Macron est un grand communicant. C’est pourquoi il a su masquer le poids de l’énarchie dans l’exécutif. La stabilité du nombre d’énarques à des postes ministériels masque en effet l’explosion de leur nombre dans les équipes des différents membres du gouvernement.

À cette réalité du pouvoir s’ajoute désormais l’interchangeabilité du personnel, en particulier en période de crise sanitaire, sociale et politique.

Les deux corps du macronisme

Le scrutin municipal de mars prochain est sans doute la meilleure illustration de cette interchangeabilité.

Le remplacement cette semaine du candidat contesté à la mairie de Paris Benjamin Griveaux par la ministre la plus médiatisée du moment n’est pas sans faire écho à la pittoresque bataille de Biarritz. Un scrutin municipal où Didier Guillaume et Jean-Baptiste Lemoyne, respectivement ministre de l’Agriculture et secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères du même gouvernement, se sont longtemps fait face avant que le président de la République lui-même ne mette fin aux hostilités à la fin du mois de janvier.

Un chef d’État est un arbitre. C’est du moins ce que nous a appris la théorie constitutionnelle ainsi que les monarchistes dont le fondateur de la Cinquième république fût proche. Seulement, la réforme de 1962 ainsi que l’instauration du quinquennat ont largement changé cette fonction. Sur le plan politicien, cette fonction d’arbitre n’a jamais été réellement respectée.

L’originalité du macronisme aura donc été de transformer cette implication de fait du chef de l’État dans les différents scrutins jusque dans l’élection locale par excellence : l’élection municipale. Emmanuel Macron a ainsi mis en place une forme de vassalité au sein de ses troupes. Le cas Buzyn en est une autre démonstration.

Puisque la seule unité du camp présidentiel se trouve à l’Élysée, les élus n’ont pas de personnalité propre, permettant par exemple l’émergence de cadres locaux pour soutenir la politique gouvernementale. Cette absence d’émergence de personnalités empêche la sélection naturelle des élites politiques, et les rend donc toutes interchangeables au gré des passions du moment.

À la manière des deux corps du roi théorisés par Ernst Kantorowicz dans l’ouvrage éponyme de 1957 séparant le corps physique de l’individu du corps politique et immortel de la fonction royale qu’il exerce, les troupes qui composent la République en Marche semblent avoir deux corps : d’une part, la personnalité publique, reconnue ou non ; d’autre part, le pion que le monarque déplace au gré des circonstances.

Dans un précédent article, j’évoquais le concept d’élyséeologie, pendant français de la kremlinologie déjà utilisé en 1964 dans les archives nationales du Premier ministre britannique pour évoquer la pratique gaullienne du pouvoir. Il serait de bon ton de se pencher à nouveau sur ce concept tant le fonctionnement du pouvoir macronien offre de jour en jour de nouvelles raisons de s’effarer.

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