Télépharmacie : une opportunité, pas une menace !

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Qui sont-ils donc, ceux qui refusent le commerce électronique des médicaments ? Ce sont les pharmaciens d’officine, bien sûr, consultés par leurs syndicats et… par internet, prêts à guerroyer contre un projet de loi destiné à assouplir la vente des médicaments en ligne.

Par Richard Guédon.

Vent debout devant un projet de loi prévoyant une très timide libéralisation de la vente des médicaments en ligne, les pharmaciens d’officine ne défendent ni la qualité, ni les consommateurs mais tout bonnement leur rente. Pourtant, comme la télémédecine, la télépharmacie pourrait se révéler plus une opportunité qu’une menace.

97,7 % des sondés ne pensent pas que le commerce électronique soit nécessaire pour avoir accès aux médicaments en France

98,9 % des sondés ne sont pas favorables au développement des plateformes pour les médicaments

97 % des sondés sont prêts pour une mobilisation…

Qui sont-ils donc, ceux qui refusent, avec des scores électoraux nord-coréens, le commerce électronique des médicaments ? Ce sont les pharmaciens d’officine, bien sûr, consultés par leurs syndicats et… par internet, prêts à guerroyer contre un projet de loi destiné à assouplir la vente des médicaments en ligne.

Quel est donc le projet révolutionnaire qui déclenche cette mobilisation générale version août 1914 ?

RÉGLEMENTATION DRASTIQUE, RÉFORME TIMIDE

La règlementation autorise aujourd’hui les professionnels à vendre des médicaments en ligne à la condition qu’ils ne nécessitent pas d’ordonnance, que le stock soit adossé à chaque officine et que chaque pharmacie dispose de sa plateforme.

Le moins que l’on puisse dire est que ces conditions drastiques ne sont pas favorables au commerce en ligne puisque ce sont moins de 600 pharmacies, sur 21 000, qui disposent d’un site, et que la part des ventes réalisée par ce canal est de 0,1 % du total.

Le projet de loi prévoit d’assouplir légèrement ces règles en offrant la possibilité de vendre des médicaments stockés sur un autre site que celui de la pharmacie afin de permettre notamment une meilleure mutualisation et des économies d’échelles.

Mais ces timides avancées suffisent à porter à son comble l’inquiétude des pharmaciens sur une éventuelle percée des plateformes de e-commerce qui pourraient s’associer avec des officines chevaux de Troie.

MÉCHANT COMMERCE E-TRUMPEUR

Pourtant Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, tout miel et tout sucre, promet de prendre tous les engagements nécessaires pour rassurer les pharmaciens d’officine.

Elle affirme que la vente de médicaments en ligne doit rester entre leurs mains et qu’ils peuvent être totalement rassurés sur le fait qu’elle sera à leurs côtés pour éviter toute dérive de cette vente en ligne.

Mais voilà, un réflexe pavlovien veut que lorsqu’est prononcé, même tout bas, le mot de commerce en ligne, ce que voit arriver le commerçant du coin de la rue c’est un tsunami numérique nommé Amazon.

Et nos pharmaciens, auxquels une majeure partie de la presse se rallie, d’annoncer la faillite inéluctable des gentilles pharmacies françaises devant le méchant commerce e-trumpeur.

Si le gouvernement inaugure un nouveau chantier à problème, alors qu’il a bien d’autres chats à fouetter ce n’est pas, on s’en doute, par fanatisme libéral, mais tout simplement car il n’a pas le choix, il y a le feu.

La réglementation européenne est en effet beaucoup moins contraignante dans ce domaine et certains pays européens, comme l’Allemagne, l’appliquent depuis de nombreuses années. C’est pourquoi leur e-commerce pharmaceutique, au dire des experts du secteur, a dix ans d’avance sur le nôtre. Or, on le sait, le commerce est libre entre pays membres et la France ne pourra, à terme, s’opposer à la venue des acteurs européens matures sur le marché français.

DÉFENSE DE RENTE

On imagine sans peine les arguments des pharmaciens : le médicament n’est pas un produit comme les autres, il existe un fort risque de contrefaçon dans la vente à distance, avec tous les dangers pour la santé des patients ; le pharmacien est un professionnel de santé qui devrait être protégé des entreprises de pur commerce ; la concurrence déloyale (pourquoi déloyale ?) des grandes plateformes de e-commerce fera disparaitre les petites pharmacies.

Même si la contrefaçon de médicaments est un problème réel au niveau mondial, internet ou pas, elle ne concerne pas vraiment les pays développés comme la France et les autres arguments sont de nature exclusivement protectionnistes.

La vérité, simple et banale, c’est que les pharmaciens ne défendent ni la qualité, ni les consommateurs mais tout bonnement leur rente, depuis 50 ans contre les supermarchés qui pourraient vendre les médicaments moins chers dans d’excellentes conditions, et aujourd’hui contre les acteurs du commerce en ligne.

Mais leur cause est perdue.

Même s’ils ont tenu bon, dans notre France picrocholine, face aux offensives de Michel-Édouard Leclerc, soutenu, il faut le remarquer, par les organisations de consommateurs, il en sera autrement face à la lame de fond mondiale de la digitalisation.

LAME DE FOND

Le e-commerce ne cesse de croître en France avec 1,7 milliard de transactions en ligne réalisées en 2019 soit une croissance de 11 %. Elle est portée par près de 40 millions de cyber-consommateurs, par la croissance du nombre de sites marchands et par l’augmentation constante de la fréquence des achats en ligne.

Les plus friands d’achats par clics sont, logiquement, les plus jeunes consommateurs et la technologie des smartphones évolue à une vitesse stupéfiante sous nos yeux.

Malgré la diabolisation entretenue par les professionnels et la presse, déjà 38 % des consommateurs français sont prêts à acheter leurs médicaments sur internet comme leurs voisins britanniques ou allemands.

Le fonctionnement de l’offre de soins de premier recours n’a pas beaucoup changé depuis un siècle : le patient consulte son médecin généraliste, celui-ci rédige une ordonnance que le patient remet au pharmacien d’officine le plus proche de chez lui ; celui-ci lui fournit les médicaments prescrits. Le pharmacien complète son revenu en vendant au prix fort d’autres produits liés de près ou de loin à la santé au flux de clients dirigés chez lui par leur médecin.

Internet bouleverse sous nos yeux ce modèle en offrant au consommateur de nouvelles options, notamment par le biais des comparateurs, en lui permettant d’exercer un contrôle personnel sur la façon dont il gère sa propre santé et son bien-être.

Aux États-Unis, quand elles tombent malades, quatre personnes sur cinq admettent  consulter internet avant leur médecin, qui pourtant le leur déconseille. Dans le monde 7 % des gens ont déjà utilisé la télémédecine et 44 % seraient prêts à le faire (Statista : part des personnes ayant utilisé la télémédecine dans le monde). En France, où elles sont désormais remboursées par la Sécurité sociale, les téléconsultations décollent progressivement et l’intelligence artificielle viendra bientôt faire une partie du travail du médecin.

Inévitablement, à la télémédecine répondra demain la télépharmacie.

LA TÉLÉPHARMACIE, UNE OPPORTUNITÉ, PAS UNE MENACE

Avec les autres acteurs de la santé, appuyés comme eux sur leur bonne image auprès du public, les pharmaciens devront repenser leur rôle en considérant l’arrivée d’internet comme une opportunité et non comme une menace, comme ils ont su s’adapter à la carte vitale et à la télétransmission des feuilles de soins.

Chacun le sait, aux États-Unis, Amazon a commencé, en 1995, par vendre des livres, produit lui aussi présumé « pas comme les autres », avant de devenir le géant mondial de l’e-commerce. Après une première phase ou bon nombre de librairies se sont retrouvées en difficulté, le secteur de la librairie indépendante est aujourd’hui en croissance.

Mais le libraire a changé, il est devenu un entrepreneur, il multiplie les rencontres, les séances de dédicaces et les conférences pour fidéliser sa clientèle, utilise les réseaux sociaux pour informer les habitants du quartier. Amazon vend des best-sellers, le libraire vend des livres plus rares et plus chers et surtout il veille à les connaître parfaitement pour donner des conseils personnalisés, qui constituent sa véritable valeur ajoutée.

LA PÉTITION DES MARCHANDS DE CHANDELLES

Au milieu du XIXe siècle Frédéric Bastiat imaginait plaisamment une pétition de fabricants de chandelles réclamant une loi pour obliger les gens à fermer leurs volets dans la journée afin d’augmenter leurs ventes limitées à la nuit.

Nul doute que, si on avait pu les consulter par internet ils auraient, eux aussi, dénoncé à 98,9 % la concurrence déloyale du Soleil.

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