Pénibilité : le temps passé à travailler doit-il être compensé ?

Clocks by Stuart Rankin(CC BY-NC 2.0) — Stuart Rankin, CC-BY

Vouloir « compenser » le caractère pénible de certaines tâches en octroyant le droit de partir plus tôt en retraite est une très mauvaise idée sur le plan économique.

Par Pierre Allemand.

Le Petit Robert nous apprend que le mot pénibilité est né en 1952, mais ne dit rien de son origine. En fouillant un peu sur le net, j’ai simplement trouvé qu’il avait été « inventé »en 1952  par un journaliste du Monde, Albert Dauzat.

Pas davantage d’information à l’étranger : cette préoccupation semble exclusivement franco-française. En Europe, on considère généralement que le caractère pénible d’un emploi est compensé par un salaire plus élevé. L’Usine Nouvelle, dans un article de 2010 explique que la différence de traitement de ce concept en France par rapport à d’autres pays est dû à la passion de l’égalité qui caractériserait le citoyen français.

Un gâchis invraisemblable

En réalité, vouloir compenser la « pénibilité » en question en raccourcissant la durée de la période du travail représente un gâchis invraisemblable de la matière la plus noble du monde : la capacité de travail humain. En effet :

  • à l’état de retraite, de très nombreux anciens salariés de 65 ans ou plus sont tout à fait capables de mener à bien des tâches complexes, et possèdent en plus l’expérience acquise durant leurs années actives. Leur activité dans les associations le prouve.
  • il y a en France 19 millions de salariés du privé et 5,6 millions de salariés du public. Cela représente environ 30 millions de micro-centres de production qui contribuent à la production de la richesse nationale. Chaque fois que l’on met l’un de ces micro-centres de production à la retraite, on diminue la capacité globale de produire de la richesse. Il y a donc globalement moins de richesse à partager, et ce quel que soit le mode de partage.

La pénibilité pour « compenser » quoi exactement ?

Mais, va-t-on me rétorquer, il faut bien tenir compte de la « pénibilité » des tâches et la compenser en mettant les salariés plus tôt en retraite, comme on veut compenser les carrières longues c’est-à-dire les carrières ayant commencé plus tôt que les autres.

En somme, on considère qu’il faut compenser le temps passé à travailler en début de carrière en raccourcissant le temps de travail en fin de carrière. Le temps passé à travailler est considéré par certains (surtout la tendance socialisante) comme un mal qu’il faut éradiquer.

Quelle stupidité ! Comment peut-on soutenir que le corps humain se souvient à soixante ans que la personne en question a travaillé, c’est-à-dire tout simplement respecté un horaire de travail régulier à partir de vingt ans !

Et d’abord, que faisaient ceux qui ne travaillaient pas pendant ce temps ? Allaient-ils à la pêche ou étaient-ils en vacances ? Non point : la plupart étaient étudiants, ce qui, à l’exception d’un tout petit nombre dont l’activité universitaire se bornait à assurer quelques manifestations de temps en temps selon les opportunités, n’était pas moins pénible que de se lever tous les matins à la même heure pour aller assurer un « travail » quelconque.

Arrêtons de faire croire que le travail de ces jeunes se passait à mille mètres sous terre dans une mine, comme l’a si bien décrit Zola.

Pénibilité… et complexité ?

Après la pénibilité, on pourrait d’ailleurs aussi s’intéresser à d’autres spécificité du travail, comme par exemple la complexité. On pourrait ainsi faire partir plus tôt à la retraite ceux dont le travail a été plus « complexe » que d’autres. Selon ce principe, les cadres seraient probablement les premiers à partir.

Seulement, va dire mon contradicteur, on tient déjà compte de la complexité du travail en rémunérant davantage les cadres. Mais voilà donc une excellente idée ! Eh bien, faisons donc de même pour la pénibilité, et nous aurons d’un seul coup réglé le problème !

Restons sérieux. En fait, celui-ci est bel et bien déjà réglé pour un certain nombre de professions considérées comme plus ou moins pénibles. Par exemple, savez- vous que le salaire moyen d’un éboueur en France est de 1737 euros nets par mois sur 12 mois ? Ce métier, qui concerne un nombre très limité de postes (16 000 environ selon la référence précédente) est jalousement contrôlé par une coterie qui protège ses membres et en administre l’embauche.

Il existe d’ailleurs toujours un lien étroit entre le salaire et le caractère pénible de certaines tâches. Si la notion de pénibilité est généralisée, parions que ce lien sera perturbé et probablement même supprimé, car on ne peut pas, en principe, être rémunéré deux fois.

Se donner du grain à moudre pour les syndicats

Les critères de pénibilité ont été naturellement déjà pris en compte et soigneusement détaillés par l’administration qui adore ce genre d’exercice, et qui en a retenu six dans le célèbre compte professionnel de prévention (C2P), en même temps qu’étaient précisés les droits correspondants.

Tous ces droits consistent en des raccourcissements du temps de travail, aboutissant finalement à réduire la production globale et donc le gâteau à partager, comme déjà expliqué un peu plus haut.

Remarquons à ce sujet que les syndicats d’entreprises, qui jouent périodiquement le match dit des partenaires sociaux contre les syndicats de salariés ont très bien joué cette partie, puisque les compensations à la pénibilité comportent surtout des mesures de départ en retraite anticipé, ce qui revient, pour les entreprises, à se défausser individuellement du prix de la pénibilité.

Pourquoi certains syndicalistes veulent-ils absolument que le critère de la pénibilité soit de nouveau minutieusement exploré et mis en musique et aboutisse finalement à diminuer l’âge de départ à la retraite d’heureux gagnants ? On peut se demander si ce n’est pas tout simplement pour se donner de l’importance en augmentant la quantité de grain à moudre !

On peut se poser également la question de la motivation réelle des meuniers en charge de faire tourner le moulin de la négociation. En effet, pour qu’une négociation aboutisse à un résultat satisfaisant, il faut impérativement que tous les intérêts des parties prenantes soient légitimement représentés par les négociateurs et soient leur unique motivation. Or, dans le cas précis de la pénibilité, cela n’est pas vraiment le cas. En effet :

  • pour les entreprises, le désir, par ailleurs légitime, d’aboutir rapidement à un accord les conduit à favoriser des solutions qui leur coûtent évidemment le moins cher possible, et même si possible gratuites pour elles, au détriment des coûts cachés comme la perte à terme de compétitivité internationale.
  • Pour les salariés, la compétition intersyndicale constitue actuellement la motivation principale des syndicats au préjudice des intérêts à long terme des salariés. Par ailleurs, et compte tenu de leur faible représentativité numérique (5 % dans le privé et 15 % dans le public), une certaine démagogie pousse les syndicalistes à privilégier les solutions populaires comme l’âge de la retraite, sans se soucier des conséquences à long terme.

Il s’ensuit que le résultat des futures négociations sur la pénibilité est connu d’avance : ce sera une diminution de l’âge de départ en retraite selon un barème durement négocié pour d’heureux élus qui auront eu la chance d’avoir un emploi considéré comme pénible.

De chaque coté du filet, les équipes engagées dans le match de la négociation considèrent en effet l’âge de la retraite comme une variable que l’on peut manipuler (toujours dans le même sens) pour donner satisfaction au plus grand nombre.

Au secours Frédéric Bastiat ! encore une fois, on privilégie ce qu’on voit au détriment de ce qu’on ne voit pas !

Et la France reculera encore dans les classements internationaux. La leçon des trente-cinq heures n’aura décidément servi à rien puisque le gâteau à répartir va encore diminuer, et que Martine Aubry sera réélue maire de Lille sans doute pour la récompenser de sa compétence économique…

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