Primes aux non-grévistes SNCF : il faut savoir partager, camarades !

La CGT et Sud-Rail devraient applaudir des deux mains la dernière décision de la direction de la SNCF !

Par Olivier Maurice.

Combien de fois avons-nous entendu cette injonction sous ses diverses formes ? Il faut partager les richesses, il faut partager le travail… La gauche de l’échiquier politique semble avoir fait de cette injonction la charnière de toutes ses argumentations : il faut que chacun ait sa part du gâteau et haro sur les malfaisants qui s’opposeraient à cette juste répartition, au premier plan desquels ceux (les riches) qui possèdent l’outil de fabrication de richesse (le capital).

Il serait donc normal que la CGT et Sud-Rail applaudissent des deux mains la dernière décision de la direction de la SNCF de redistribuer aux non-grévistes les salaires que les grévistes ont ostentatoirement refusé de percevoir !

Eh bien oui, dans une grand élan de solidarité et de souci d’égalité, la direction de la SNCF a décidé d’attribuer une prime aux non-grévistes pour avoir permis la continuité du service. Sans que cela ne grève les comptes de l’entreprise d’ailleurs, puisque les grévistes ont vu leur feuille de paie réduite à la portion congrue.

Cela s’appelle la redistribution : prendre à Jean pour donner à Jacques.

Redistribuer aux non-grévistes le salaire non perçu par les grévistes.

Nivellement

Et il existe toujours une bonne raison pour redistribuer. Le seul petit souci est d’être du côté de ceux qui arrivent à convaincre qu’ils ont de bonnes raisons pour recevoir plutôt que de celui de ceux qui doivent donner.

Être pauvre est une super bonne raison (enfin, une raison qui fonctionne bien, pour le reste, il y aurait beaucoup à redire).

Mais il y en a plein d’autres : être un pays situé au sud, ce qui nécessite la redistribution des pays situés au nord, faire du bio éthique et solidaire, ce qui nécessite la redistribution des industries sans cœur et sans conscience, faire partie d’une minorité, être un intermittent du spectacle, être une éolienne propre et intermittente qui comme l’intermittent du spectacle a absolument droit à ce que lui soit redistribué l’argent sale et régulier de ceux qui font bien leur boulot… ou encore, être désavantagé par la nature (redistribuer des embryons fécondés à ceux qui n’en ont pas, par exemple…)

Dans le cas qui nous intéresse, il y a une très bonne raison pour redistribuer le salaire des grévistes aux non-grévistes : en effet, dans le cas contraire, ce serait le patronat et les actionnaires qui l’auraient mis dans leurs poches ! Bon d’accord, le patronat et les actionnaires de la SNCF c’est l’État français, donc par répercussion, c’est un peu chacun d’entre nous, mais ça, c’est une précision que les grévistes tendent à passer sous silence la plupart du temps lorsqu’ils critiquent la direction de l’entreprise et les pouvoirs publics.

Solidarité et marche

Dépité de la somme à deux chiffres figurant au bas de leur fiche de paie une fois comptés les jours travaillés, les grévistes de la SNCF se sont mis en tête de susciter la redistribution populaire et volontaire pour combler le manque-à-gagner.

Ils ont donc fait appel à la solidarité des milliers de voyageurs qui à cause d’eux ont été forcés pendant des jours à se lever à l’aube, faire des kilomètres à pied, se serrer comme des sardines, avoir des soucis avec leur employeur pour être arrivés en retard et pour être obligés de partir en avance, à se ré-entasser comme des sardines, refaire le même chemin à pied dans l’autre sens, rentrer très tard et totalement épuisés pour devoir se relever à l’aube etc.

Nous leur souhaitons bonne chance !

Tout comme le concept de bien collectif, dont ils sont quand même quelque part un peu à l’origine ou tout du moins de fervents défenseurs, le concept de service public semble bien être à géométrie variable dans l’esprit des syndicalistes…

La grève, ça eut payé, mais ça paye plus

Ceux-ci ont usé et abusé du diviser pour régner, en allant jusqu’à insulter et menacer violemment les non-grévistes. Et pour une fois, la balance a pesé dans l’autre sens. Les syndicats radicaux ont été trop loin, ont été trop ambitieux en s’engageant dans une grève politique sans l’assentiment des autres salariés de l’entreprise qui ne voulaient pas, ou qui tout simplement ne pouvaient pas se permettre de faire grève. Il est assez cocasse de les voir aujourd’hui se plaindre que la direction monterait les employés les uns contre les autres…

Il y a d’autres problèmes bien plus graves à la SNCF que l’avenir d’un système de privilèges centenaire et la défense de principes marxistes éculés. L’entreprise doit affronter de sérieux défis en termes de fiabilité et de qualité du service, de prix, de sécurité, de flexibilité. Même sans considérer l’horizon d’une ouverture prochaine à la concurrence, il devient de plus en plus clair pour tout le monde que la SNCF a besoin d’une profonde cure de jouvence pour entrer dans le XXIe siècle. Elle ne peut plus se reposer uniquement sur le prestige et l’argument de modernité éculés du TGV dont on fêtera le 25 avril le quarantième anniversaire.

Elle peut encore moins continuer à se reposer sur l’emploi à vie et le marché captif comme c’est le cas depuis sa création en 1937.

Il y a de fortes chances pour que cette transmutation du salaire non payé aux grévistes en primes attribuées aux non-grévistes se généralise et fasse dans le futur réfléchir à deux fois les responsables syndicaux avant qu’ils ne se lancent dans des actions lourdes de conséquences pour leurs troupes.

Si c’est le cas, ce précédent sera sans doute à l’origine d’une petite révolution dans un système sclérosé par des années et des années de mainmise syndicale.

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