Les activistes radicaux sont-ils des nostalgiques qui s’ignorent ?

Mélenchon By: Blandine Le Cain - CC BY 2.0

Le radicalisme politique ne s’explique pas par la volonté d’améliorer la vie matérielle des individus. Il s’explique par le goût des luttes de pouvoir.

Par Patrick Aulnas.

Les échecs successifs n’entament pas le moral des activistes politiques radicaux. Ils se rattachent à la gauche extrême, qui comporte aujourd’hui des organisations politiques (LFI, PC, trotskystes divers) et syndicales (SUD-Solidaires et certains cégétistes). La grève ne leur semble plus un moyen suffisant car elle ne concerne qu’une petite minorité de salariés et ne peut pas durer très longtemps. Aussi utilisent-ils des moyens violents, totalement illégaux, relevant de l’action subversive : coupures d’électricité, incendies, intrusion diverses, par exemple à deux reprises au siège de la CFDT.

 

Le tropisme de la lutte

La négociation, le compromis démocratique semblent incompatibles avec certaines personnalités. Psychologie de café du commerce ? Peut-être. Mais toute personne encline à la modération a ressenti un jour ou l’autre toute la distance qui peut s’établir, dans le champ politique, entre elle et les adeptes de la radicalité. Ces gens-là ne rêvent que d’en découdre et ne vivent vraiment que dans ce qu’ils appellent les luttes sociales.

Sans doute y-a-t-il de l’idéologie dans cette propension au conflit. Mais de moins en moins. Le marxisme ne fait plus recette. Lorsque des militants ou même des dirigeants syndicaux, comme le cégétiste Laurent Brun, utilisent le vocabulaire archaïque de la lutte des classes, c’est davantage par conformisme linguistique que par adhésion au marxisme. Connaissent-ils d’ailleurs vraiment la pensée de Marx ? On peut sérieusement en douter.

Mais une certitude apparaît immédiatement : ils veulent se confronter au pouvoir politique. Peut-être même pas essentiellement pour conserver des avantages acquis. Plutôt pour instaurer un combat qu’ils ont 99 % de chances de perdre, mais qui leur donnera la satisfaction de s’être battus. Se battre pour quoi ? Personne n’en sait rien. Selon leur discours, la réponse est encore vaguement marxisante : contre le capitalisme, l’exploitation des travailleurs ou des opprimés, pour la défense des services publics, contre la destruction du modèle social français.

 

Lutter pour devenir pauvre, mais lutter !

On le sait désormais : la négociation avec l’État et le capitalisme a toujours donné de bien meilleurs résultats que la révolution. Toute l’histoire du XXe siècle est là pour en témoigner, de la chute de l’URSS à la misère cubaine et à l’inflexion chinoise vers le commerce international. Le niveau de vie s’améliore si l’efficacité productive du capitalisme est présente. Il suffit de négocier avec lui en s’organisant intelligemment pour obtenir des compromis acceptables. Plus fondamentalement d’ailleurs, le capitalisme étant un simple modèle de production, il lui faut des consommateurs et des salariés solvables. Sans demande, pas d’offre. Il faut créer du pouvoir d’achat pour vendre.

Le radicalisme politique ne s’explique donc pas par la volonté d’améliorer la vie matérielle des individus. Il s’explique par le goût des luttes de pouvoir. C’est un phénomène purement politique qui utilise un subterfuge pour recruter : « Avec nous, votre vie sera plus belle ».

En réalité, évidemment, la violence aboutit à l’instabilité et à la pauvreté car l’économie aime par-dessus tout pouvoir anticiper et avoir une vision claire d’un avenir politique stable.

 

La nostalgie de l’après-guerre

Il y a un autre facteur, peut-être propre à la France. Pour qui a vécu ce que Jean Fourastié avait nommé les Trente Glorieuses (1945-1975), il semble subsister en France une nostalgie de cette époque. La croissance économique était supérieure à 5 % par an en moyenne, les salaires nominaux augmentaient encore plus, faisant gagner du pouvoir d’achat année après année. L’avenir était perçu comme la poursuite indéfinie de cet enrichissement de tous par la vertu du compromis historique entre l’efficacité économique du capitalisme et le pouvoir politique de l’État-nation.

Pourtant, les communistes, laudateurs de la sombre et pauvre URSS, représentaient à l’époque en France un électorat de 25 % environ des suffrages exprimés aux élections législatives. Les électeurs communistes, comme tous les autres, bénéficiaient de l’efficience du capitalisme et de la redistribution étatique (allocations chômage, famille, retraites, protection santé, etc.). Mais ils pouvaient aussi adhérer au discours belliqueux des dirigeants communistes prônant la révolution et l’avènement en France de la planification étatique centralisée de l’économie.

On pouvait à la fois cracher dans la soupe et la consommer avec délectation. Surprenant mais historique. Les pauvres électeurs communistes n’y comprenaient rien, mais ils savaient qu’il existait un paradis futur et que s’ils luttaient, leurs enfants y arriveraient. Avenir radieux, présent en constante amélioration et prise en charge des fameuses luttes par un parti très structuré, financé par le totalitarisme soviétique. Le bonheur ! Les Français n’ont jamais compris que les trente années d’après-guerre constituent une rarissime exception dans l’histoire économique. On le leur a soigneusement caché.

 

Les mensonges de la gauche

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 fut une catastrophe. Mitterrand se fichait complètement de la bonne gestion du pays et a utilisé l’endettement public massif pour maintenir l’illusion que la fête continuait. Par la suite, il fut impossible de faire comprendre qu’en accumulant une dette de plus en plus gigantesque, le pays se précarisait.

Nous avons cinquante ans de retard dans l’adaptation de la France aux réalités du monde contemporain. La difficulté politique est désormais considérable puisque la gauche a toujours menti et continue d’ailleurs à le faire.

Prenons un seul exemple d’actualité : la retraite. Il fallait en 1981, conformément aux évolutions démographiques, ne rien toucher aux retraites du secteur privé (65 ans) et reporter l’âge de la retraite de 60 à 65 ans dans le secteur public. Mitterrand a fait le contraire, par pure démagogie. Tout est à l’avenant : temps de travail, prestations sociales, etc.

On a parlé de « crise » pendant des décennies, alors qu’il s’agissait du mouvement de l’Histoire. On a caché aux Français qu’il fallait s’adapter aux réalités d’un monde en évolution rapide et ranger au magasin des accessoires surannés la nostalgie d’une époque révolue.

Rude pédagogie, certes. Mais aucun enseignant digne de ce nom ne dira jamais à ses étudiants que tout est facile, que l’effort est inutile. Pour les stimuler, il faut leur faire comprendre que c’est par un travail acharné qu’ils réussiront. Même s’il faut passer pour impitoyable. Aucun politique n’a voulu accepter ce rôle.

Les insuffisances morales des dirigeants conjuguées au passage à l’action subversive de petites minorités, cela porte un nom : le déclin de la démocratie.

 

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