Les cadres ne seront pas gagnants à la réforme des retraites

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La polémique de la retraite des cadres souligne l’incohérence de cette gauche acariâtre rivée obsessionnellement aux vertus de la répartition comme à la beauté d’un mirage.

Par Jean-Philippe Delsol.
Un article de l’Iref-Europe

Pour dissimuler le fait que leurs revendications en matière de retraite visaient essentiellement à préserver les privilèges des fonctionnaires et autres régimes spéciaux, les syndicats grévistes ont battu le pavé en conspuant les fonds de pension et les cadres qui allaient profiter de la réforme.

Leur raisonnement est que le plafond de cotisation étant abaissé d’environ 320 000 euros, soit huit fois le plafond de Sécurité sociale, à environ 120 000 euros, les cadres supérieurs seraient dispensés de cotisation sur la partie supérieure de leur salaire et pourraient cotiser auprès de fonds de pension pour s’enrichir aux dépens des autres salariés.

La future retraite des cadres

Les choses sont plus compliquées.

Dans le nouveau régime, les cadres supérieurs vont cesser de cotiser au-delà du montant susvisé de 120 000 euros alors que le régime des retraites continuera pendant sans doute environ 40 ans à payer, de manière dégressive, les pensions des retraités qui avaient cotisé selon l’ancien régime.

Il est encore heureux que le régime de retraite, qui dépend déjà du budget de la Sécurité sociale, assume ses engagements qui ne sont que la contrepartie des cotisations versées.

Mais bien entendu cet engagement va coûter très cher au nouveau régime de retraite.

Ce coût est estimé par l’AGIC-ARRCO à environ 4 milliards par an en 2025 et à 5 milliards en 2040, avec une moyenne de 4,8 milliards par an. Soit, en cumulé sur ces quinze années, quelque 72 milliards de pertes représentant un montant à peu près égal aux réserves de l’AGIRC-ARCCO.

Ce qui d’ailleurs servirait de prétexte à la captation de ces réserves par le nouveau régime, sans pour autant la justifier. Car ces « réserves » sont comptablement des provisions constituées en vue de faire face à d’éventuelles futures moins-values ou insuffisances de cotisations, et, payées par tous les cotisants, elles n’ont pas été constituées pour être affectées au seul service des 1 % de cadres aux revenus les plus élevés.

On peut d’ailleurs se demander si ce détournement ne sera pas remis en cause par les tribunaux.

Les nouveaux entrants dans le nouveau régime ne paieraient plus de cotisations au-delà de 120 000 euros, mais ils auraient des retraites moindres, réduites à due concurrence. Au surplus, ils seraient astreints au-delà de ce plafond de 120000 euros à une cotisation de 2,8 % de leur rémunération, sans plafond, qui serait de fait un nouvel impôt puisqu’elle ne serait corrélée à aucune prestation.

Certes, les titulaires de ces revenus supérieurs pourraient ainsi cotiser à des fonds de pension ou investir dans divers placements pour se constituer eux-mêmes leur propre retraite, ce qui est incontestablement un avantage tant l’avenir du nouveau régime de retraite tout entier fondé sur la répartition reste incertain.

Mais pour procéder à ces investissements, ils ne disposeraient, sauf nouvelle négociation avec leur employeur, que de l’économie de leur part salariale, diminuée de leur contribution au titre de l’impôt/cotisation susvisé de 2,8 %.

En effet sur les 28 % environ payés au titre des cotisations déplafonnées des cadres, ceux-ci n’en supportent que 40 % environ, le solde étant payé par l’employeur qui en sera donc exonéré. Les cadres ne retrouveront donc que la disponibilité de moins de 10 % de leur rémunération pour investir en vue de leur retraite et non 28 % comme certains le laissent entendre.

Seuls les employeurs y gagneront, sauf pour eux à reverser à leurs cadres des montants équivalents à ce qu’ils versaient jusqu’à présent par suite de négociations à venir et aujourd’hui hypothétiques.

L’incohérence de la gauche acariâtre

Au demeurant, cette polémique est relativement cocasse, ou triste, et souligne l’incohérence de cette gauche acariâtre rivée obsessionnellement aux vertus de la répartition comme à la beauté d’un mirage.

Ceux qui refusent de voir les dangers inéluctables de la répartition, eu égard à l’allongement de l’espérance de vie et à la réduction proportionnelle de la vie active, sont les mêmes qui jalousent ceux qui ont accès à la capitalisation.

Piketty ne cesse de critiquer les détenteurs du grand capital qui peuvent faire des placements inconsidérés desquels ils sont certains de retirer un rendement annuel supérieur à 5 % quand il n’est pas de 10 %, mais il refuse que les régimes de retraite profitent de tels avantages et veut imposer aux salariés ordinaires la « répartition » pour gouverner leurs retraites alors qu’au travers de caisses de capitalisation ils pourraient placer sur le long terme leurs fonds à des taux équivalents à ceux des grands capitalistes ! (Cf. Piketty, Le capital au XXIe siècle, Seuil, 2011, pp.784/785).

 

Écrit avec la collaboration de Thierry Benne

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