L’administratif asphyxie les médecins : 1200 menaces de démission !

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On a créé des établissements ingérables, nécessitant un administratif considérable. Toutes les augmentations conséquentes de budget passent dans l’administratif.

Par Gérard Maudrux.

Mille deux cents médecins hospitaliers menacent de démissionner de toute activité hors soins, certains de toute fonction. Quel est le problème ? Quelles sont leurs revendications ?

Ils ne réclament rien pour eux, pas d’augmentation de salaire, pas de bonification retraite. Le problème n’est pas un problème d’argent, il peut se résumer en un mot : la dégradation du service public.

Cette dégradation est le résultat de décennies de décisions politiques, décisions prises par des personnes à l’idéologie administrative destructrice. Hypercentralisation organisée, pénurie organisée, raisonnements absurdes. Les mêmes veulent s’occuper de nos retraites, le résultat sera le même.

Pénurie organisée

Jean-Luc Jouve, chef du service d’orthopédie pédiatrique à La Timone, à Marseille :

« L’état des hôpitaux publics français s’est dégradé de manière importante ces vingt dernières années, quel que soit le gouvernement en place. Dans mon service, trois infirmières sont absentes suite à une grossesse. Et elles ne sont pas remplacées, puisqu’on me dit que mon effectif est complet… sur le papier. Actuellement, nous avons quatre lits qui ne sont pas occupés par manque de personnel, sur un total de 18… On est obligé d’annuler des interventions chirurgicales complexes par manque d’anesthésistes. »

Autre témoignage, sur France Info, le Professeur Philippe Lévy cite un exemple :

« Quand j’étais jeune chef de clinique, il y avait deux infirmières par salle qui suivaient ma visite. Aujourd’hui, il n’y en a aucune parce qu’elles sont tellement occupées qu’elles n’ont pas le temps de faire la visite avec moi, et donc de comprendre ce qu’ont les malades, et de comprendre les raisons pour lesquelles on prescrit tel ou tel examen, tel ou tel traitement. »

Hypercentralisation, administratif, raisonnements absurdes

On a créé des établissements ingérables, nécessitant un administratif considérable. Interne et assistant j’allais souvent remplacer le week-end tous les chirurgiens, privés, publics, dans la vallée de la Tarentaise. Bourg-Saint-Maurice avait sa clinique (neuve), son hôpital (vétuste). Moutiers avait sa clinique (neuve), son hôpital (vétuste).

On a bloqué les prix de journée des cliniques pour qu’elles ferment. Les hôpitaux ont occupé leurs locaux plus modernes, puis on les a fermés car ils étaient moins rentables malgré davantage de moyens (à l’époque les soins en privé coûtaient la moitié par rapport au public). Maintenant tout est regroupé à Albertville, certains patients doivent parcourir 100 km.

Il en a été de même partout, nos énarques n’ayant qu’une idée en tête : le nombre, en oubliant que derrière les chiffres, il y a des hommes. Le cas des maternités est typique. On ferme une maternité qui fait 50 accouchements, pour tout recentrer sur 500, 1000 accouchements, même si dans l’établissement à 50 accouchements la qualité était meilleure et moins onéreuse. Non, pour un énarque, mieux vaut en assurer 1000 et mal, que 50 correctement et pour moins cher.

Ce raisonnement stupide a détruit l’excellent réseau de soins que nous avions il y a 40 ans avec des soins de proximité, et où chaque petite ville disposait de deux établissements concurrentiels, privés et publics. Il ne faut pas s’étonner non plus si les frais de déplacement explosent.

Une administration et une réglementation qui asphyxient

Les administratifs ont étouffé les soignants. Personnellement, quand j’ai démarré mon internat, l’hôpital de Grenoble avait un directeur général. Quand je l’ai quitté dix années plus tard, il avait 14 directeurs. En moins de deux décennies, le personnel administratif a doublé, mais pas le personnel soignant qui, lui, n’a pas bougé.

En début de carrière, toutes les infirmières de bloc étaient aux petits soins pour que tout fonctionne ; à mon départ, au minimum une seule passait tout son temps dans la paperasse, tout relever, coller des étiquettes, décoller des étiquettes, compter, noter, recopier…

Selon Jean-Luc Jouve, cité plus haut :

« On se retrouve avec une direction générale qui est une direction de comptables, avec des gens qui disent que l’objectif est d’être à l’équilibre financier, quitte à fermer des lits. Actuellement, les médecins n’arrivent plus à suivre. »

Et de regretter :

« Nous sommes aussi face à un problème d’entretien des locaux. Les gens viennent s’y faire opérer de la France entière dans notre service, qui est classé premier dans le classement du Point, mais venez voir l’état des chambres. Le service n’a pas été modifié depuis trente ans. Il n’est pas aux normes incendie, comme toute la Timone. »

L’an dernier, lors de la crise des urgences, j’avais dîné avec le patron du service des urgences de Saint-Antoine, d’où était parti le mouvement. On avait du mal à expliquer un paradoxe : son service est le service des urgences le mieux doté de France en moyens financiers, matériels, humains, que ce soit médecins ou autres personnels soignants.

Le problème ? Les conditions de travail, l’ambiance, les agressions, toujours une porte, un ascenseur qui ne marche pas… Problèmes purement locaux, souvent bénins mais répétés, qui ont ensuite dérivé sur le plan national et financier, alors que ce n’était pas la revendication de départ.

Toutes les augmentations conséquentes de budget passent dans l’administratif afin de respecter une règlementation qui, en santé comme dans toutes les activités dans notre pays, empêche le travail. Quand il faut rogner, cela a toujours été sur les soins, d’où la situation actuelle : on ne remplace plus l’infirmière absente, le médecin, on ferme des lits, on renvoie les patients.

Le médecin qui pensait soigner le lendemain ne peut plus le faire sans le personnel, sans les lits, à lui de se débrouiller avec le patient, lui expliquer ; et face à cette situation le patient devient de plus en plus agressif, exigeant, aggravant la situation, l’ambiance de travail. Voilà pourquoi les médecins démissionnent, ne réclamant que des conditions de travail normales, ce qu’ils n’ont plus.

À ce sujet, je vous invite à regarder cette vidéo d’un confrère installé en Angleterre. C’est exactement l’ambiance dans nos hôpitaux. Du vécu.

Lui a résolu le problème en vendant des sandwichs, plutôt que de se prendre la tête avec l’administration et les patients. Édifiant.

Ce n’est pas avec 500 millions que l’on sortira de cette crise, c’est en reprenant tout de A à Z, avec toutefois un gros problème, déjà décrit il y a fort longtemps par Albert Einstein : « vous ne pouvez pas résoudre un problème avec celui qui l’a créé. »

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