La République s’oppose-t-elle au secteur privé ?

République (Crédits : melina1965, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Si les sphères d’intervention de l’État républicain et libéral classique se recouvrent, leurs logiques ne sont pas les mêmes.

Par Hadrien Gournay.

Pour chaque projet de privatisation, les opposants mêlent des considérations utilitaristes et morales. Les premières ont fait l’objet d’un premier article.

La condamnation morale des privatisations correspond au rejet du profit ou plus spécifiquement de la recherche du profit. La recherche du profit consiste alors à rechercher son intérêt sans se préoccuper de l’intérêt d’autrui. Les entreprises privatisées, livrées à des actionnaires strictement motivés par leur intérêt personnel, seront gérées au détriment du personnel et du public.

Ce raisonnement explicite aussi bien la condamnation morale et utilitariste de la recherche du profit et ce qui les lie.

Il recueille sans nul doute une certaine adhésion dans la population française. Pour autant, les Français désirent-ils majoritairement un régime socialiste supprimant le profit et l’entreprise ?

Ont-ils le sentiment que la substitution du public au privé serait préférable en toute hypothèse ?

Pourtant, le raisonnement ci-dessus implique une opposition de principe entre l’intérêt de l’entreprise privée et l’intérêt des actionnaires. Cela nous incite à poser deux questions :

  • la recherche égoïste du profit est-elle toujours néfaste à la société ?
  • si elle peut lui être utile son immoralité supposée n’est-elle pas discutable ?

Les vices privés font-ils le bien public ?

La réponse la plus célèbre à la première question a été formulée par Adam Smith, il y a plus de deux siècles :

Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme.

Autrement dit, les entreprises privées peuvent très bien agir dans l’intérêt de la population malgré les motivations égoïstes de leurs propriétaires. D’ailleurs, il n’est même pas possible d’exclure qu’elles servent mieux ses intérêts que ne le feraient des entreprises publiques.

Mais alors, rembobinons le fil de l’argumentaire.

Qu’en serait-il de la morale ? Faudrait-il l’opposer à l’intérêt de la population ? Ou n’est-il pas préférable d’inverser la perspective ?

Ce qui est utile à la communauté n’encourt pas de réprobation morale.

Ceux-là même qui méprisent l’argent admettent à propos du sexe que la recherche du plaisir est parfaitement innocente tant qu’elle a lieu « entre adultes consentants ».

Rechercher un profit financier sans nuire à personne et même en le servant – même sans le vouloir – est-il davantage condamnable ? Un acte qui concourt au bien d’une personne, même d’une seule personne, même si cette personne est l’auteur de l’acte, n’est-il pas motivé par le bien ? Et dans ce cas n’est-il pas bon ? Ce n’est plus le seul acte utile à la communauté qui n’encourt pas de réprobation morale mais l’acte bon pour au moins une personne sans nuire à quiconque. Mais si l’on est motivé strictement par l’égoïsme n’existera-t-il pas des contextes où nous serons conduits à nuire à autrui ? Il y a une comme une opposition entre l’innocence d’un acte et l’interrogation qui subsiste quant à la portée virtuelle de sa motivation.

Un intérêt public contraire à l’intérêt privé ?

Il est possible que nous soyons sur une fausse piste. Le problème pourrait être appréhendé de façon différente. Ainsi, la condamnation morale de la recherche de l’intérêt privé repose peut-être davantage sur son opposition à l’intérêt public qu’à l’intérêt d’autrui.

Cette condamnation peut dans certains exemples recueillir l’assentiment des plus libéraux : un enseignant délivre une bonne note à un examen contre des pots-de-vin ; un policier ferme les yeux sur un flagrant délit pour un peu d’argent ; un général acheté par l’ennemi lui divulgue les plans de la prochaine campagne.

Dans toutes ces hypothèses, nous sommes scandalisés que l’agent ait préféré servir une fin privée qu’une fin publique à laquelle il aurait du concourir. Mais la substitution du secteur public au privé ne consiste-t-elle pas en une telle substitution des fins en question ? N’encourt-elle pas le même reproche ?

L’idée républicaine suppose que l’intérêt public soit au-dessus de toute autre considération. En favorisant les fins privées au détriment des fins publiques, les privatisations portent atteinte à l’idéal républicain. Toute république est socialiste. Voilà qui donnerait du grain à moudre à un Jean-Luc Mélenchon.

Intérêt public et intérêt privé : les impasses d’une opposition

Examinons un peu plus la nature de l’intérêt public en question.

Le policier a pour mission de protéger la population contre les agissements des délinquants pour que chacun puisse vaquer paisiblement à ses occupations. Mais cette jouissance paisible ne consiste-t-elle pas en un intérêt privé ?

Le général doit défendre la patrie et la population civile contre l’armée étrangère. Mais la paix dont jouit chaque civil ne relève-t-elle pas de son intérêt privé ? Elle en est bien sûr la condition nécessaire.

L’enseignant, en notant le candidat selon sa copie ou sa prestation, agit dans l’intérêt de la société qui doit bénéficier pour chaque fonction de la personne la plus compétente pour l’exercer. Mais la compétence de tout professionnel (médecin, pompier ou architecte), n’est-elle pas conforme à l’intérêt de chaque consommateur ?

La condamnation de l’intérêt privé au profit de l’intérêt public implique une différence substantielle entre les deux. Cependant l’intérêt public semble se résumer à une collection d’intérêts privés. Nous devons trouver une situation ou formuler un critère rendant substantielle leur opposition.

La vraie nature de la relation de l’intérêt public et de l’intérêt privé

Soit deux personnes A et B confrontées à un choix auquel deux réponses C1 et C2 sont possibles. Les conséquences des réponses sont les suivantes, étant précisé qu’un résultat plus élevé est préférable :

  • A et B répondent C1 : 2 pour les 2
  • A et B répondent C2 : 1 pour les 2
  • A répond C1 B répond C2 : 0 pour A et 3 pour B
  • A répond C2 B répond C1 : 3 pour A et 0 pour B

La meilleure réponse pour A et pour B est C2, quelle que soit la réponse de l’autre. Pourtant, la réponse commune C1 est préférable pour eux à une réponse commune C2. C’est la configuration traditionnelle du dilemme du prisonnier. Elle conduit bien à distinguer l’intérêt de tous et l’intérêt de chacun, l’intérêt public et l’intérêt privé.

Concrètement, le phénomène du passager clandestin en est l’exemple le plus fréquent. Alors, une action a un coût supporté par celui qui l’entreprend et des bénéfices dont tous tirent avantage. Tous risquent d’attendre en vain qu’autrui n’entreprenne l’action en question.

Le pays est attaqué par un ennemi implacable qui veut massacrer la moitié de la population et réduire l’autre en esclavage. La participation de tous à la défense du pays est dans l’intérêt de tous et non de chacun.

Les émissions de CO2 menacent (peut-être ?) de détruire la vie sur Terre. Tous ont intérêt à réduire drastiquement leurs émissions, chacun a intérêt à attendre cet effort des autres.

Indépendamment des subtiles nuances qui séparent ces notions de bien/intérêt/utilité commun/général/public a toujours été implicitement construit sur de telles distinctions.

Intérêt public et État-providence

Or, nous appelons État le secteur public. Est-ce à dire que l’appareil d’État sert nécessairement l’intérêt public ?

De l’aveu des socialistes et des communistes ce n’est pas le cas puisqu’ils accusent cet État de protéger les intérêts des possédants. Il y a une distinction évidente entre ce qu’est l’État, son mode d’action réel et sa destination légitime : servir l’intérêt public.

Ainsi, affirmer que l’État doit servir l’intérêt public signifie qu’il sera légitime à chaque fois qu’il servira l’intérêt public. A contrario, il ne le restera que s’il sert l’intérêt public. Mettre l’État au service d’intérêts privés revient à détourner sa fonction.

Or ces intérêts privés peuvent être ceux d’une minorité mais également ceux de la majorité.

Il y a une distinction entre l’intérêt général et l’intérêt de la majorité.

Saisir les biens des Parisiens pourrait correspondre à l’intérêt de la majorité des Français, non à leur intérêt général.

De même prendre aux riches pour donner aux pauvres consiste à servir des intérêts privés. Toute opération de redistribution consiste à servir des intérêts privés.

Or, comme nous l’avons vu dans cet article, tout service public partiellement ou totalement financé par l’impôt a des effets de redistribution. Il ne suffit pas qu’un service soit fourni gratuitement pour prétendre qu’il est dans l’intérêt de tous, il est nécessaire d’intégrer à son bilan les impôts nécessaires à son fonctionnement.

Parce qu’il a pour fin la répartition des richesses, l’État-providence ne peut se réclamer de l’idéal républicain.

Autrement dit, si l’État républicain se consacre à l’intérêt public, un État-providence n’est plus républicain. Le principe qui paraissait condamner les privatisations, justifie le libéralisme. Toute république est libérale dans son principe.

République et libéralisme classique

Pourtant, si les sphères d’intervention de l’État républicain et libéral classique se recouvrent, leurs logiques ne sont pas les mêmes.

Toutes les missions de l’État républicain, y compris la lutte contre la violence privée sont incluses dans le concept d’intérêt général.

Au contraire, pour l’État libéral classique, ce principe est avant tout un principe de justice. Dans la reconnaissance, au sein de la tradition libérale, du rôle central de cette mission de l’État, l’impératif de justice prévaut sur l’intérêt de la société. Les autres missions de l’État compatibles avec le bien commun sont plutôt analysables comme une exception confirmant la règle. Aucun principe de justice ne doit tourner au détriment de ceux qui peuvent s’en prévaloir.

En ce sens, l’État libéral, comme l’État socialiste, exerce une fonction d’arbitrage entre intérêts privés en complément de la fonction d’intérêt général. Cependant, dans le cas de l’État socialiste, la fonction d’arbitrage s’oppose à l’intérêt général. Elle est incompatible avec la sphère républicaine.

Ces idées peuvent être synthétisées sous la forme du tableau ci-dessous :

Est-il possible de réunir les logiques et non simplement les sphères républicaine et libérale classique ? Elles obéissent au principe qu’une action nuisant à quiconque est fondamentalement illégitime. Cela interdit à l’État de prendre aux uns pour donner aux autres comme le fait l’État-providence.

En revanche, dans le cadre de sa mission d’intérêt général, l’État peut prétendre respecter ce précepte puisque son action, même si elle nécessite une contrainte, est censée bénéficier à tous. Enfin, lorsqu’il réprime la violence privée ou le vol, l’État rétablit un équilibre préalablement rompu sur ce plan.

Le dilemme républicain

Il existe il est vrai un conflit insoluble entre toute technique de répartition du pouvoir dans une république et son idéal. Une république démocratique fonctionne sur le principe un homme une voix, point de départ strictement égalitaire.

Cependant, puisque le vote doit nécessairement aboutir à une décision, c’est le choix de la majorité qui l’emporte. Le vote minoritaire ne compte plus pour rien. La majorité peut fort bien décider de spolier la minorité. Plus précisément, le revenu médian étant traditionnellement inférieur au revenu moyen dans une économie de marché, la majorité a un intérêt à court terme à la redistribution des revenus. Le conflit entre l’idéal républicain et ses institutions est insoluble dans la mesure où faire voter exclusivement les riches entraînerait les mêmes problèmes. Sur ce plan, la solution démocratique peut paraître non une solution équilibrée mais celle dont les inconvénients sont les moins vifs.

L’entreprise privée peut servir en même temps que les fins privées de ses propriétaires les fins de tous. Les services étatiques, dits services publics peuvent servir des fins privées par opposition aux fins publiques.

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