Brexit : la campagne électorale commence au Royaume-Uni

Les Britanniques vont voter pour renouveler leur parlement, mais de plus d’une façon, ce scrutin affectera l’avenir même de l’Europe.

Par Christian Michel.

Il ne faut pas réveiller les démons assoupis. Si ce n’est pas un proverbe africain, c’est un sage précepte. Le Premier ministre David Cameron aurait dû le suivre en 2016. Aucune pétition nationale, aucune manifestation populaire ne réclamait un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne. S’il eut lieu, la cause est bassement politicienne. Un petit part anti-européen rognait l’électorat du Parti conservateur, menaçant dans un scrutin de circonscription uninominal à un tour de lui faire perdre de précieux sièges par un simple déplacement de quelques pourcents des voix.

C’est pour désarmer ce UK Independence Party (indépendance de quoi ? De l’UE) que Cameron a voulu un référendum, a provoqué sans le vouloir une crise d’identité dans le royaume, et fracturé les partis politiques, y compris le sien, sur des fronts inattendus, non plus droite/gauche, libéral/étatiste, mais européen/nationaliste, et plus précisément, nationaliste anglais, plutôt que britannique. C’est l’irruption de ces little Englanders, indifférents aux Écossais, Gallois, Irlandais, qui est l’actualité de ce conflit. À cause mesquine, monsieur Cameron, effets terribles.

Les Anglais, au flegme tant célébré, se disputent avec une acrimonie qui n’est pas sans rappeler celle des Français au temps de l’Affaire Dreyfus. Au sein des familles, des pubs et des clubs, entre amis et convives, on promet de ne pas en parler. Le Premier ministre conservateur, Boris Johnson, très polarisant, a réussi à obtenir du Parlement l’organisation de nouvelles élections, qui se tiendront le jeudi 12 décembre. Il espère, tout comme le principal parti d’opposition, changer la conversation. Non plus sur le Brexit, qui divise en leur sein ces deux formations, mais sur les thèmes habituels : la santé gratuite, l’éducation, l’immigration, les lois sociales, et deux nouveaux venus introduits par l’opposition travailliste, les renationalisations d’entreprises, et l’accès gratuit et universel à internet, jusque dans les chaumières les plus isolées.

Pour fermer le chapitre de ce Brexit qui écartèle leur électorat, les deux grands partis se sont lancés dans un concours à qui sera le plus dépensier. Les programmes électoraux ne sont pas encore publiés, mais chaque intervention publique des chefs dévoile à l’électeur ébahi de nouveaux milliards pour lui faire oublier le Brexit, et venant des Tories au pouvoir, se faire pardonner les années d’austérité bien timides, mais ciblées sur des populations qui se sont détournées des Conservateurs pour suivre UKIP, ou le nouveau Parti du Brexit, ou même passer à l’ennemi, les Travaillistes.

Où en est-on ?

Les programmes des partis pour l’élection du 12 décembre ne sont pas encore publiés. Mais on sait déjà où se situent les enjeux.

Les Conservateurs d’abord :

Ils ont fait leur ménage au Parlement, viré les députés anti Brexit. Certains exclus se retirent de la politique, quelques autres ont rejoint les Libéraux-Démocrates, et ceux qui se représentent en indépendants dans leur circonscription trouveront un Conservateur devant eux. Le Parti resserre les rangs derrière son chef, Boris Johnson.

Mais s’il est maintenant unanimement pro Brexit, ce que Brexit veut dire n’est toujours pas défini. Il reste un accord à négocier l’an prochain, qui gouvernera la relation entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Certains Tories le veulent proche du régime actuel ; d’autres, libéraux globalistes, minoritaires mais actifs, souhaitent une rupture complète. Leur modèle déclaré est un Singapour-sur-la-Tamise, un immense port franc, un havre fiscal, où jetteraient l’ancre les multinationales et les milliardaires.

Les libéraux globalistes ont toute ma sympathie. Mais un bon indicateur de la pertinence d’une action est de savoir qui l’encourage. Trump, Poutine, tous les partis populistes en Europe et beaucoup des tyranneaux ailleurs, ont applaudi au Brexit, non pas évidemment pour faire avancer la liberté dans le monde, mais pour affaiblir une Union européenne qui les gêne. Une puissance moyenne comme le Royaume- Uni est un gibier de choix. Il lui faut donc des alliances. Les plus cohérents des Brexiteurs le reconnaissent. Ils mesurent les limites de la souveraineté qu’ils prônent, et les plus à droite d’entre eux politiquement déclarent sans malaise que devenir un protectorat des États-Unis, comme Porto Rico, est une option. Ils la préfèrent à l’Union européenne.

Après tout, ils ont avec le parrain américain une communauté de langue, d’institutions comme la Common Law, d’intérêts militaires, comme la participation à « Five Eyes », et une histoire de victoires communes, plutôt que de guerres intra européennes mal gagnées (un tel scénario placerait un pays satellite des États-Unis au large de Calais, et soixante ans plus tard, donnerait raison à de Gaulle et son analyse du « sous-marin américain »).

Les Travaillistes, ensuite :

Eux n’ont pas trouvé d’unanimité sur le Brexit, loin de là : d’un côté, une population d’intellos, de cadres, de fonctionnaires, de jeunes, de citadins, surtout londoniens, ouverte sur les cultures du monde, pour qui l’UE incarne l’anti nationalisme, une démocratie sage et sociale, la libre circulation des personnes, le financement de la recherche, Erasmus pour les étudiants… et à l’autre bord, un électorat ouvrier ou campagnard, peu éduqué et plus âgé, qui réduit l’UE à l’immigration, et Bruxelles à une caricature de sa bureaucratie, de sa gabegie et sa réglementation obsessive.

Pour la boîte à idées du parti, Momentum, nourrie de trotskisme, le reproche n’est pas que l’UE soit dirigiste et étatiste, mais qu’elle ne le soit pas assez. Néo-libéral et pro-capitaliste, Bruxelles risque d’entraver les nationalisations, la création de monopoles d’État et l’endettement massif, qui seront inscrits au programme du Labour pour l’élection qui vient.

L’embarras des Travaillistes sur le Brexit est tel qu’ils ont promis de négocier un accord post Brexit avec l’UE, qui garantirait les droits acquis des employés et ouvriers, ce qui est pour plaire à cette partie-là du Labour, puis de soumettre cet accord à référendum, avec l’alternative en cas de refus de rester dans l’UE, ce que réclame l’autre aile du Labour, mais sans que le Parti lui-même prenne position dans un sens ou dans l’autre, ce qui est certain de mécontenter tout le monde.

 

Pour garder un électorat si divisé à l’intérieur du parti, Jeremy Corbyn a tant pratiqué les ambiguïtés, les louvoiements, le double langage, les contorsions, les grands écarts, qu’il s’en est trouvé au final totalement décrédibilisé.  Lui, un petit vieux, qui était accueilli comme une star par la jeunesse, dont on scandait le nom avec effusion dans les festivals, devient la principale raison que les électeurs avancent pour ne pas voter Labour le mois prochain.

 

Les deux grands partis veulent s’extirper du Brexit. Les Libéraux Démocrates, eux, en font l’argument central de leur campagne. Leur stratégie vise à ratisser tous les remainers, ceux opposés au Brexit, de quelque bord qu’ils viennent. Les Lib-Dem se proposent carrément d’abroger l’activation de l’Article 50 (qui dans le Traité de Lisbonne règle les conditions de départ d’un État membre). Décision audacieuse, qui fait fi du référendum, critiquée pour cela par bien des remainers eux-mêmes, qui trouveraient plus démocratique de faire appel à un nouveau référendum. Les Lib-Dem n’ont aucune chance sur le papier de former un gouvernement, mais ils peuvent être l’appoint dans une coalition, en exigeant en retour un changement de cap sur le Brexit.

Deux autres partis campent sur des positions opposées : les Verts, qui sont pro Européens, mais veulent un nouveau référendum de confirmation, plutôt qu’une abrogation brutale de l’Article 50, et le Parti du Brexit, dont la seule politique est de tarauder les Conservateurs pour accélérer la sortie de l’UE. Mais dans un système électoral à un tour, en divisant le vote pro Brexit, ce Parti du Brexit risquait de faire passer devant lui et devant les Conservateurs un candidat pro-européen.

Plusieurs candidats du Parti du Brexit ont donc accepté de se désister, et d’autres, plus réticents, ont reçu tantôt des menaces, tantôt des cajoleries de la part des Conservateurs, avec promesses d’emplois dodus dans l’administration, voire d’anoblissement et d’entrée à la Chambre des Lords, s’ils se retiraient. Une enquête policière est ouverte.

Notons encore deux choses

L’argumentaire des Brexiteurs dans la campagne du référendum il y a trois ans était un tissu de contre-vérités. Toutes ont été révélées et réfutées. Mais l’opinion n’a guère changé. Comme si l’électeur ne formait pas son jugement sur des faits, mais sur un système d’idées préconçues. Si les faits qu’il avance comme raison de son vote ne le conforte plus, il recourra à d’autres arguments, mais ne changera pas son vote.

L’électorat vieux a voté très majoritairement pour le Brexit, les jeunes contre, quand ils ont voté. Trois ans après le référendum, nombre d’électeurs vieux sont morts, de nouveaux jeunes ont atteint l’âge de voter. Les sondages n’ont pas encore établi l’impact de ce changement démographique sur le scrutin législatif, et surtout sur le résultat d’un nouveau référendum, en supposant que le gouvernement sorti des urnes en convoque un.

Sondages

Ils sont fort peu prédictifs, surtout à un mois du scrutin, alors que les programmes n’ont pas encore circulé, les débats télévisés entre chefs pas eu lieu, et la campagne pas vraiment débuté. Ce weekend, les sondages plaçaient les Conservateurs entre 34 et 42 % des voix, le Labour entre 24 % et 32 %, les Lib Dem entre 12 % et 20 %, le Parti du Brexit entre 5 % et 13 % (mais on ne sait pas encore combien de candidats de ce parti se désisteront).

Dans un scrutin de circonscription, ce n’est pas tant le nombre total de voix recueillies dans le pays qui importe, mais le pourcentage dans chaque circonscription. Les premières estimations montrent que les Conservateurs ont une petite chance d’obtenir la majorité qui leur manque aujourd’hui, cause de tous leurs déboires dans la négociation du Brexit, et ils devront ce succès, s’il est confirmé, à l’impopularité du chef de l’opposition travailliste, Jeremy Corbin.

Mais à ce stade, rien n’est joué. On a vu dans les scrutins britanniques des retournements de situation bien plus étonnants. Les Britanniques vont voter pour renouveler leur parlement, mais de plus d’une façon, ce scrutin affectera l’avenir même de l’Europe.

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