Brexit : David Cameron sera-t-il puni par l’Histoire ?

David Cameron (PM delivers speech on immigration at JCB Headquarters - Photo Arron Hoare - Credits Number 10 (CC BY-NC-ND 2.0)

Qui gobera que l’accord arraché à Bruxelles le 19 février est exactement ce qu’il fallait à la Grande-Bretagne ?

Par Stéphane Montabert, depuis la Suisse

David Cameron (PM delivers speech on immigration at JCB Headquarters - Photo Arron Hoare - Credits Number 10 (CC BY-NC-ND 2.0)
David Cameron (PM delivers speech on immigration at JCB Headquarters – Photo Arron Hoare – Credits Number 10 (CC BY-NC-ND 2.0)

Dans un exemple d’hypocrisie qui restera dans les annales, David Cameron plaidera pour le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l’Union Européenne.

La tournée européenne du Premier ministre britannique dans plusieurs capitales pendant quatre mois s’acheva en fin de semaine par un sommet européen qui devait sceller le futur de la relation entre le Royaume-Uni et les autres pays de l’UE, et à travers lui de nouvelles relations potentielles entre membres. Tout cela participait à sa grande stratégie de « changer le système de l’intérieur » et de ne conclure un accord « qu’en obtenant ce dont la Grande-Bretagne a besoin ».

Auréolé d’une réputation d’âpre négociateur, il sortit victorieux d’un sommet de 30 heures en annonçant qu’il ferait désormais campagne « avec tout son cœur et toute son âme pour persuader le peuple britannique de rester dans l’Union européenne réformée ».

L’Union européenne réformée ? Un bien grand mot pour les concessions que M. Cameron parvint à obtenir. La presse anglaise ne fut d’ailleurs pas tendre avec les accords passés. « maigre gruau », titra l’éditorialiste du Times«Maigres gains» pour The Daily Telegraph. Le Daily Express posa carrément la question : « Tu appelles ça un accord, Dave ? »

Au moins les Britanniques sont fixés sur la date du référendum. Celui-ci aura lieu le 23 juin. Mais s’il y a encore de nombreuses incertitudes – rappelons que les réformes obtenues par M. Cameron doivent encore être avalisées d’ici-là par tous les gouvernements des pays membres de l’UE – sur quelle « nouvelle relation » les citoyens vont-ils donc s’exprimer ?

Les points de l’accord semblent varier autant que les sources qui en parlent, ce qui donne une idée du flou artistique entourant un texte composé à l’arraché pour tenter de sauver les meubles de l’Union. Quitte à piocher une source, voyons ce qu’en disait à chaud Le Matin :

Immigration – Cameron a obtenu une clause de sauvegarde de sept ans sur certaines aides sociales pour les nouveaux migrants, qui permet de limiter graduellement les versements. Les allocations familiales aux enfants de migrants ne résidant pas en Angleterre dépendront du niveau de vie du pays où ils vivent.

David Cameron demandait un moratoire de quatre ans pour toutes les allocations sociales à destination des migrants européens candidats aux aides et logements sociaux, et l’arrêt du versement d’allocations familiales pour ceux dont les enfants ne résident pas en Angleterre. C’est donc un échec puisque non seulement la marge de manœuvre est bien plus faible, mais le mécanisme est limité aux sept prochaines années.

Le Carton RougeDavid Cameron a obtenu pour le Royaume-Uni une exemption qui permet d’utiliser un système de « carton rouge » pour opposer des vétos à Bruxelles. Le système doit être inscrit dans les traités en cas de remaniements de ceux-ci. Toutefois, le « carton rouge » sera compliqué à brandir : il est présent sous condition d’une alliance de 55% des votes alloués aux parlements nationaux. Cameron a indiqué qu’il prévoyait de prendre de nouvelles mesures pour protéger la souveraineté britannique.

Cameron demandait que les parlements nationaux puissent opposer un veto à toute législation européenne et ne semble même pas satisfait sur ce point-là. Les conditions associées à l’emploi de ce carton rouge le rendent totalement impraticable puisqu’il implique une majorité… On est donc complètement à l’opposé d’un système permettant à un pays isolé, ou même plusieurs pays en minorité, de se défendre.

Politique de la Zone Euro – David Cameron revendique avoir obtenu des protections pour la City contre toute discrimination des pays utilisant l’euro. Il a estimé que l’UE reconnaît « pour la première fois » avoir plusieurs monnaies. Toutefois, le vocabulaire du texte reste vague : les institutions de l’Union « faciliteront la coexistence entre plusieurs perspectives ». Jean-Claude Juncker a insisté que l’accord n’accordait aucun veto à Londres en matière de décision.

Il fallait bien la menace d’un éclatement de l’UE pour qu’elle admette l’existence de plusieurs monnaies sur son sol… Mais Cameron n’a strictement rien obtenu au-delà d’une déclaration de principe juridiquement non contraignante.

Et c’est tout. Comparé à ses revendications initiales, la récolte s’avère bien faible. Pas de quotas d’immigration. Pas de retrait de l’objectif d’une Union « sans cesse plus étroite » du Traité de Rome de 1957. Pas de renforcement du marché unique par exemple dans le domaine numérique. Pas de possibilité de retour dans les parlements nationaux de compétences abandonnées à Bruxelles. Pas de réduction de la lourdeur administrative européenne.

Au bout du compte, et même si cela constitue un énorme effort de la part d’une Union Européenne sclérosée, ces modifications ne représentent pas grand-chose. Les titres de la presse anglaise sont peut-être acerbes, mais ils sont sincères. Malgré les déclarations hyperboliques d’un Premier ministre satisfait, le peuple anglais reste sur sa faim. Ces réserves ne concernent pas que les simples citoyens. Nigel Farage, leader du parti UKIP qui taille des croupières aux Conservateurs depuis quelques années, qualifie l’accord de « pathétique » et on n’en attendait pas moins de lui. Mais la rébellion gronde largement jusque dans les rangs du Parti Conservateur. Pour l’instant, cinq ministres et une conseillère d’État se sont ainsi rangés en faveur du divorce. Dimanche soir, le célèbre maire de Londres, le conservateur Boris Johnson, annonça « qu’après une longue conversation avec lui-même » il plaiderait lui aussi pour quitter l’UE.

À ce stade, l’issue de la partie est incertaine et les Bookmakers se frottent les mains. David Cameron n’aura pas la partie facile. Il devra faire face à forte opposition jusque dans ses propres rangs. Parviendra-t-il à faire rêver ses concitoyens en leur parlant d’Europe ? Les effrayera-t-il en leur expliquant que ce continent en perdition, englué dans des crises toujours plus violentes, est l’unique planche de salut de l’économie anglaise ? Quel public sera assez complaisant pour gober que l’accord arraché à Bruxelles le 19 février est exactement ce qu’il fallait à la Grande-Bretagne ?

David Cameron aurait pu passer à la postérité pour être l’homme ayant démoli cette construction collectiviste antidémocratique qu’on appelle Union Européenne. Il aurait pu être, sur les traces de Margaret Thatcher, l’homme qui rendit sa fierté et son indépendance au Royaume-Uni. À la place, des calculs politiques piteux pour sa réélection de 2015 le font jouer perdant sur tous les tableaux.

Soit le Royaume-Uni quitte l’Europe et David Cameron clôturera sa carrière politique sur cet échec mortifiant, soit il y reste du bout des lèvres et David Cameron passera alors à la postérité comme un politicien sans saveur de plus, prétendant opposer une résistance farouche à l’Union Européenne mais s’accommodant du premier os qu’elle lui jette.

Lire sur Contrepoints notre rubrique Royaume Uni

Sur le web