Fake News : la course à l’échalote du contrôle des récits

Les diverses solutions techniques proposées pour venir à bout des fake news n’ont aucune chance d’agir sur le problème de manière significative.

Par Frédéric Prost.

L’écume des jours

Voilà maintenant trois ans que D. Trump est président des États-Unis. Ce qui quelques années auparavant passait pour de l’humour est devenu notre nouvelle normalité. Durant sa campagne, et sa présidence, le quarante-cinquième président américain n’a eu de cesse de revenir à la charge à propos des fake news, synonymes pour lui de médias corrompus. Fake news est devenue l’épithète préférée que se jettent à la figure démocrates et républicains, et dans leur sillage, à peu près n’importe quelle guerre tribale sur les réseaux. Comment en sommes-nous arrivés là ? Mon hypothèse est que ce phénomène n’est que la surface d’un questionnement philosophique profond à propos des relations entre les mondes virtuels et réels. Une de ses implications est que les diverses solutions techniques proposées pour venir à bout des fake news n’ont aucune chance d’agir sur ce problème de manière significative.

Tekhné et Epistémé sont dans un bateau

L’explication habituelle consiste à remarquer les effets délétères des réseaux sociaux. D’une part via le piratage des émotions, comme les techniques d’addiction basées sur le piratage de notre système nerveux ; et d’autre part via la promotion d’un discours de plus en plus simple : nous sommes passés en moins d’une génération des essais aux articles de journaux, puis aux blogs pour en arriver aux 280 caractères des tweets, voire aux mèmes limités à une image et quelque chose comme cinq ou six mots.

Est évoquée la virtualisation de la société, ce mouvement qui semble recouvrir tous les champs de la communication : de l’amitié aux relations amoureuses en passant par les échanges commerciaux. Mais il fait oublier que le mouvement inverse existe également, celui de l’objectification de la vie intellectuelle.
Les nouvelles technologies de la communication et de l’information ont brouillé les repères entre le monde des idées et le monde réel, entre les forces de l’esprit et celles de la matière, entre le faire et le savoir. En effet le progrès technologique a assez paradoxalement quasiment donné un caractère idéal (au sens d’idée platonicienne) aux informations. Ce qui avant demandait un effort et de la matière (des tables de la Loi en pierre aux papiers et encres pour les livres en passant par les moines copistes) est aujourd’hui essentiellement gratuit et éternel. Platon en a rêvé, le cloud de Google drive l’a réalisé.

La guerre des mondes

Les relations entre le monde des idées et le monde des objets sont complexes et soulèvent des problèmes philosophiques discutés depuis la nuit des temps. Le problème de fond est que ces deux mondes sont visiblement différents. Une idée ne peut pas être détruite ou récupérée (un secret ne peut pas être récupéré une fois qu’il a été rendu public), le temps n’a pas de prise sur une idée, il n’existe pas de notion de copie ou d’original d’une idée, etc.

Pourtant ces deux mondes sont en interaction constante. La manière la plus simple de le constater est de considérer la notion de choix ou de libre arbitre qui est un outil transformant une idée (ce que je décide de faire) en une action concrète. L’inverse, l’implication des objets dans le monde des idées est bien plus naturel : nos pensées sont influencées par l’expérience vécue (qui est une forme du débat nature/culture).

On peut présenter le concept chrétien de Trinité comme une version théologique de ce questionnement ; en effet il s’agit des relations entre Dieu (le monde des idées) et Jésus (son incarnation dans le monde des objets) par l’intermédiaire de l’Esprit saint. Ces questions qui peuvent sembler ésotériques et sans intérêt pratiques ont en fait des implications bien concrètes, formant au passage une jolie mise en abyme de ce questionnement.

Un exemple direct est la carte géopolitique du monde qui suit pour une part le schisme des églises d’Orient et d’Occident issu de la querelle du Filioque. Notre société post-vérité en est l’avatar du XXIe siècle. Une version plus technique et moderne peut être apportée par le hard problem of consciouness et toutes les interrogations autour des intelligences artificielles et de la pensée comme émanant, ou non, de la matière.

Objectification de la noosphère

Les interactions entre le monde des idées sont de plus en plus nombreuses et brouillent les pistes. Elles vont dans les deux sens : des objets prennent le caractère d’idées, c’est la virtualisation, et inversement, et c’est le phénomène qui nous intéresse à propos des fake news, des idées se comportent comme des objets, c’est l’objectification. Considérons deux exemples de virtualisation du monde réel et d’objectification du monde des idées pour illustrer ces concepts :

 

  • les billets de train ou d’avion sont en fait des droits, et donc in fine des idées, s’incarnant dans des objets. On remarquera qu’auparavant, pour assurer l’authenticité de l’information portée par l’objet il fallait user de technologies spécifiques : le sceau du roi, les filigranes etc. Aujourd’hui une simple imprimante ou tout bêtement l’écran du smartphone suffisent pour, essentiellement, afficher un chiffre. L’authenticité du billet passe par l’interrogation d’une base de données, assimilable à une idée pure. On peut exhiber de nombreux exemples de cette virtualisation du réel où les objets acquièrent des caractéristiques d’idées : je peux imprimer 24 versions du billet, mais je ne peux pas le détruire tant que je n’ai pas accès à la base de données. Détruire une version imprimée du billet n’a aucun impact.
  • les photographies, et de plus en plus les vidéos, supposées être des souvenirs d’événements réels, peuvent êtres modifiées, retouchées voire totalement construites à la manière d’objets malléables. Ce qui passait pour le summum de l’objectivité (on parle bien de l’objectif de l’appareil photo) ne l’est plus du tout. Il y a seulement une vingtaine d’années, il était quasiment impossible de contrefaire des photos d’une manière indétectable. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
De ce point de vue, le phénomène des fake news prend une toute autre dimension. La multiplication des vérités peut alors se voir comme provenant de la distinction  pouvant être opérée entre un objet original et des copies, modifiées ou non, à l’image de la Joconde et de l’une de ses reproductions. La fragmentation des lieux de discussions qu’on observe sur internet depuis peu pourrait sembler étonnante. En effet, au début de l’utilisation massive d’internet on parlait de « village global ». Et il est vrai que d’un point de vue philosophique une idée n’a pas d’expression géographique. Elle flotte dans un espace immanent et permanent. Or que voit-on aujourd’hui ? Une désaffection relative des médias globaux, Twitter inclus, au profit de média plus locaux comme Whatsapp ou de groupes de conversations sur Facebook correspondant à l’introduction de cette notion de localisation typiquement réelle dans la noosphère. Sur les réseaux on assiste bien plus à une balkanisation généralisée qu’à une communeauté internationale à l’unisson.

Don’t confuse me with facts

En suivant cette analyse, on s’aperçoit alors que les différentes solutions proposées pour s’attaquer au problème des fake news sont vouées à l’échec. L’idée selon laquelle il y aurait une vérité officielle et unique, que tout autre discours devrait être interdit est actuellement un des principaux arguments contre la liberté d’expression. Les tentatives des vérificateurs d’information (DécodexChecknews, etc.) qui se posent comme arbitres de la vérité en est une autre qui au moins présente, ironiquement, le mérite de la concurrence et ne repose pas uniquement sur l’interdiction.

Il faut cependant se rendre à l’évidence, les fake news ne disparaîtront pas car les interactions entre les mondes réels et virtuels vont aller en s’accroissant. Le monde ancien où une narration s’imposait à tous n’est plus. Aujourd’hui plus que jamais il faut promouvoir non seulement la liberté d’expression, car le marché des idées est le mécanisme le plus sain pour arbitrer la validité des discours, mais également une éthique de la discussion civile pour éviter que chaque désaccord ne se transforme en guerre de tranchées.
Ce problème n’est pas récent comme le montre cet excellent podcast Don’t confuse me with facts et retrouve des échos même dans les parties les plus anciennes de l’Ancien Testament : confondre une polémique et une thèse n’est pas recommandable.
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