Fake News : la course à l’échalote du contrôle des récits

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Fake News : la course à l’échalote du contrôle des récits

Publié le 13 novembre 2019
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Par Frédéric Prost.

L’écume des jours

Voilà maintenant trois ans que D. Trump est président des États-Unis. Ce qui quelques années auparavant passait pour de l’humour est devenu notre nouvelle normalité. Durant sa campagne, et sa présidence, le quarante-cinquième président américain n’a eu de cesse de revenir à la charge à propos des fake news, synonymes pour lui de médias corrompus. Fake news est devenue l’épithète préférée que se jettent à la figure démocrates et républicains, et dans leur sillage, à peu près n’importe quelle guerre tribale sur les réseaux. Comment en sommes-nous arrivés là ? Mon hypothèse est que ce phénomène n’est que la surface d’un questionnement philosophique profond à propos des relations entre les mondes virtuels et réels. Une de ses implications est que les diverses solutions techniques proposées pour venir à bout des fake news n’ont aucune chance d’agir sur ce problème de manière significative.

Tekhné et Epistémé sont dans un bateau

L’explication habituelle consiste à remarquer les effets délétères des réseaux sociaux. D’une part via le piratage des émotions, comme les techniques d’addiction basées sur le piratage de notre système nerveux ; et d’autre part via la promotion d’un discours de plus en plus simple : nous sommes passés en moins d’une génération des essais aux articles de journaux, puis aux blogs pour en arriver aux 280 caractères des tweets, voire aux mèmes limités à une image et quelque chose comme cinq ou six mots.

Est évoquée la virtualisation de la société, ce mouvement qui semble recouvrir tous les champs de la communication : de l’amitié aux relations amoureuses en passant par les échanges commerciaux. Mais il fait oublier que le mouvement inverse existe également, celui de l’objectification de la vie intellectuelle.
Les nouvelles technologies de la communication et de l’information ont brouillé les repères entre le monde des idées et le monde réel, entre les forces de l’esprit et celles de la matière, entre le faire et le savoir. En effet le progrès technologique a assez paradoxalement quasiment donné un caractère idéal (au sens d’idée platonicienne) aux informations. Ce qui avant demandait un effort et de la matière (des tables de la Loi en pierre aux papiers et encres pour les livres en passant par les moines copistes) est aujourd’hui essentiellement gratuit et éternel. Platon en a rêvé, le cloud de Google drive l’a réalisé.

La guerre des mondes

Les relations entre le monde des idées et le monde des objets sont complexes et soulèvent des problèmes philosophiques discutés depuis la nuit des temps. Le problème de fond est que ces deux mondes sont visiblement différents. Une idée ne peut pas être détruite ou récupérée (un secret ne peut pas être récupéré une fois qu’il a été rendu public), le temps n’a pas de prise sur une idée, il n’existe pas de notion de copie ou d’original d’une idée, etc.

Pourtant ces deux mondes sont en interaction constante. La manière la plus simple de le constater est de considérer la notion de choix ou de libre arbitre qui est un outil transformant une idée (ce que je décide de faire) en une action concrète. L’inverse, l’implication des objets dans le monde des idées est bien plus naturel : nos pensées sont influencées par l’expérience vécue (qui est une forme du débat nature/culture).

On peut présenter le concept chrétien de Trinité comme une version théologique de ce questionnement ; en effet il s’agit des relations entre Dieu (le monde des idées) et Jésus (son incarnation dans le monde des objets) par l’intermédiaire de l’Esprit saint. Ces questions qui peuvent sembler ésotériques et sans intérêt pratiques ont en fait des implications bien concrètes, formant au passage une jolie mise en abyme de ce questionnement.

Un exemple direct est la carte géopolitique du monde qui suit pour une part le schisme des églises d’Orient et d’Occident issu de la querelle du Filioque. Notre société post-vérité en est l’avatar du XXIe siècle. Une version plus technique et moderne peut être apportée par le hard problem of consciouness et toutes les interrogations autour des intelligences artificielles et de la pensée comme émanant, ou non, de la matière.

Objectification de la noosphère

Les interactions entre le monde des idées sont de plus en plus nombreuses et brouillent les pistes. Elles vont dans les deux sens : des objets prennent le caractère d’idées, c’est la virtualisation, et inversement, et c’est le phénomène qui nous intéresse à propos des fake news, des idées se comportent comme des objets, c’est l’objectification. Considérons deux exemples de virtualisation du monde réel et d’objectification du monde des idées pour illustrer ces concepts :

 

  • les billets de train ou d’avion sont en fait des droits, et donc in fine des idées, s’incarnant dans des objets. On remarquera qu’auparavant, pour assurer l’authenticité de l’information portée par l’objet il fallait user de technologies spécifiques : le sceau du roi, les filigranes etc. Aujourd’hui une simple imprimante ou tout bêtement l’écran du smartphone suffisent pour, essentiellement, afficher un chiffre. L’authenticité du billet passe par l’interrogation d’une base de données, assimilable à une idée pure. On peut exhiber de nombreux exemples de cette virtualisation du réel où les objets acquièrent des caractéristiques d’idées : je peux imprimer 24 versions du billet, mais je ne peux pas le détruire tant que je n’ai pas accès à la base de données. Détruire une version imprimée du billet n’a aucun impact.
  • les photographies, et de plus en plus les vidéos, supposées être des souvenirs d’événements réels, peuvent êtres modifiées, retouchées voire totalement construites à la manière d’objets malléables. Ce qui passait pour le summum de l’objectivité (on parle bien de l’objectif de l’appareil photo) ne l’est plus du tout. Il y a seulement une vingtaine d’années, il était quasiment impossible de contrefaire des photos d’une manière indétectable. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
De ce point de vue, le phénomène des fake news prend une toute autre dimension. La multiplication des vérités peut alors se voir comme provenant de la distinction  pouvant être opérée entre un objet original et des copies, modifiées ou non, à l’image de la Joconde et de l’une de ses reproductions. La fragmentation des lieux de discussions qu’on observe sur internet depuis peu pourrait sembler étonnante. En effet, au début de l’utilisation massive d’internet on parlait de « village global ». Et il est vrai que d’un point de vue philosophique une idée n’a pas d’expression géographique. Elle flotte dans un espace immanent et permanent. Or que voit-on aujourd’hui ? Une désaffection relative des médias globaux, Twitter inclus, au profit de média plus locaux comme Whatsapp ou de groupes de conversations sur Facebook correspondant à l’introduction de cette notion de localisation typiquement réelle dans la noosphère. Sur les réseaux on assiste bien plus à une balkanisation généralisée qu’à une communeauté internationale à l’unisson.

Don’t confuse me with facts

En suivant cette analyse, on s’aperçoit alors que les différentes solutions proposées pour s’attaquer au problème des fake news sont vouées à l’échec. L’idée selon laquelle il y aurait une vérité officielle et unique, que tout autre discours devrait être interdit est actuellement un des principaux arguments contre la liberté d’expression. Les tentatives des vérificateurs d’information (DécodexChecknews, etc.) qui se posent comme arbitres de la vérité en est une autre qui au moins présente, ironiquement, le mérite de la concurrence et ne repose pas uniquement sur l’interdiction.

Il faut cependant se rendre à l’évidence, les fake news ne disparaîtront pas car les interactions entre les mondes réels et virtuels vont aller en s’accroissant. Le monde ancien où une narration s’imposait à tous n’est plus. Aujourd’hui plus que jamais il faut promouvoir non seulement la liberté d’expression, car le marché des idées est le mécanisme le plus sain pour arbitrer la validité des discours, mais également une éthique de la discussion civile pour éviter que chaque désaccord ne se transforme en guerre de tranchées.
Ce problème n’est pas récent comme le montre cet excellent podcast Don’t confuse me with facts et retrouve des échos même dans les parties les plus anciennes de l’Ancien Testament : confondre une polémique et une thèse n’est pas recommandable.
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  • « En ce qui concerne la propagande, les premiers partisans de l’instruction obligatoire et d’une presse libre ne l’envisageaient que sous deux aspects: vraie ou fausse. Ils ne prévoyaient pas ce qui, en fait, s’est produit, le développement d’une immense industrie de l’information, ne s’occupant dans l’ensemble ni du vrai, ni du faux, mais de l’irréel et de l’inconséquent à tous les degrés. En un mot, ils n’avaient pas tenu compte de la fringale de distraction éprouvée par les hommes. […]
    Dans leur propagande, les dictateurs contemporains s’en remettent le plus souvent à la répétition, à la suppression et à la rationalisation – répétition de slogans qu’ils veulent faire accepter pour vrais, suppression des faits qu’ils veulent laisser ignorer, déchaînement et rationalisation de passions qui peuvent être utilisées dans l’intérêt du Parti ou de l’Etat. L’art et la science de la manipulation en venant à être mieux connus, les dictateurs de l’avenir apprendront sans aucun doute à combiner ces procédés avec la distraction ininterrompue qui, en Occident, menace actuellement de submerger sous un océan d’inconséquence la propagande rationnelle indispensable au maintien de la liberté individuelle et à la survie des institutions démocratiques. » (Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes, 1948!)

  • Brillant article.
    C ‘est bien parce que le monde de la communication, des échanges d’idées et d’informations a été multiplié par de « milliards » , a totalement explosé, et est devenu incontrôlable que partout des cons espérant conserver « Le Pouvoir » s’attaquent a la liberté d’expression et de pensée imaginant ainsi arrêter le monde des échanges a sa source, Comme dans Manon des sources.

  • Sigisbert de Motafiume
    13 novembre 2019 at 10 h 58 min

    Le phénomène des « Fake News » est une superbe aubaine pour nos dirigeants du kamdubien ; à l’image des islamistes, ils veulent abêtir au maximum le peuple (cf la baisse du niveau scolaire) pour mieux le manipuler et truster les richesses à leur propre profit.
    Avec leurs « décodeurs », ils peuvent donc diffuser LEUR vérité !
    Heureusement qu’il existe de la diversité sur Internet, ce qui permet de garder l’esprit ouvert…

  • claude henry de chasne
    13 novembre 2019 at 11 h 43 min

    oups la fin de mediapart!!

  • Avant on disait désinformation, désormais il FAUT dire fake news.
    C’est vraiment top d’être si cool!

  • M’en fout , je ne lis plus que la pub et je la crois sur paroles d’ailleurs je vais de ce pas acheter une voiture electrique pour sauver la planete ,j’ai pour 1 € achetê une super isolation ,je change de banque et on m’offre 100€, j’achete bio et equitable pour sauver l’agriculture francaise et des pays sous développés , je vote écolo ils m’ont promis un eclairage intelligent des rues de mon village , je mange 5 pommes une carotte et un navet a chaque repas ….j’ai malgré tout des crampes a l’estomac , j’ai rendez vous dans 3 mois chez le medecin si je ne fini pas aux urgences avant , urgences psychiatriques , of course …

  • Un texte tout en brillance : ça démarre très fort, ça commence à tanguer avec des exemples piteux (le e-billet ? la photo ?), et ça finit par la mantra libérale habituelle.

    Enfin, on a échappé au meme « learn to code » !
    https://knowyourmeme.com/memes/learn-to-code

  • C’est marrant que les décodeurs « officielles » répondent à une fakenews par « faux mais pas tout le temps », ou « pas totalement faux » ou « vrai dans un certain contexte » 🙂

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