« L’opium des imbéciles » de Rudy Reichstadt

Anatomie d’un phénomène préoccupant et en expansion, qu’on aurait tort de sous-estimer.

Par Johan Rivalland.

Rudy Reichstadt est le fondateur et directeur de ConspiracyWatch.info, site de référence consacré à l’analyse critique des théories du complot.

À travers cet essai sans concession, il livre une sorte de synthèse sur les travaux relatifs au conspirationnisme, visant à mieux en combattre toutes les formes, grâce à une meilleure connaissance des moyens de les repérer. Distinguant clairement crédulité et indépendance d’esprit, il n’accorde aucune indulgence à ceux qui y participent, les qualifiant au mieux d’imbéciles, c’est-à-dire de faibles d’esprit et sans caractère, au pire de charlatans, tant le projet d’émancipation s’assimile au contraire à une subversion de la liberté.

Il n’y a aucun lieu, selon lui, de parler de facultés critiques ou transgressives, au mieux de croyances. Et il n’y a aucune complaisance à avoir face à des opérations de falsification du réel menées au nom de la Vérité, qui relèvent plutôt du charlatanisme ou d’une figure contemporaine de l’anti-intellectualisme, voire du négationnisme.

Le refuge de l’ignorance

Après un premier chapitre portant sur les notions de complot et de théorie du complot, Rudy Reichstadt dresse un portrait-robot du complotiste (à distinguer du sceptique, qui doute de ses propres doutes), tel qu’il transparaît d’un ensemble d’études : tendance, plus que la moyenne, à rejeter les faits ou les consensus scientifiques et à accepter les superstitions, plus soucieux de se distinguer des autres et plus disposé à prendre lui-même part à un complot, ou encore moindre attachement à la démocratie (à mesure du nombre de théories du complot auxquelles il adhère).

Ces personnes sont surreprésentées aux deux extrêmes du spectre politique, s’informent prioritairement via les réseaux sociaux ou les plateformes de vidéos en ligne. Sans qu’il y ait de corrélation mécanique, elles sont également plus jeunes, de niveau de diplôme et de niveau de vie moins élevés.

Gratifiante pour l’ego, la théorie du complot est le refuge des ignorants. Elle leur permet de tenir la dragée haute à plus savants qu’eux par des effets de manche dissimulant mal – mais les autres ignorants n’y verront que du feu – leur absence totale de familiarité avec les choses de l’esprit […]

S’improvisant tour à tour juges, enquêteurs, détectives, historiens, économistes, climatologues, virologues, experts en terrorisme ou spécialistes des questions internationales, les complotistes récusent la division du travail sans laquelle nos sociétés complexes modernes ne pourraient fonctionner. Ils font leur, l’idée fausse que la démocratie signifie que « mon ignorance vaut autant que ta connaissance » et en arrivent à considérer que « la compétence est une invention de l’élite pour imposer sa tutelle aux braves gens. »

Immodestes et nombrilistes, ils se croient plus clairvoyants que les autres, voire se considèrent comme une avant-garde éclairée pouvant même jouer le rôle de prophète qui avait annoncé toutes sortes d’événements à venir. Le cas échéant, ils sont prêts à endosser l’étiquette pour mieux la subvertir. S’en servant ainsi de pied- de-nez s’ils ne peuvent plus se dédire ou reculer.

Compensant leur faiblesse par des numéros d’esbroufe inconséquents, les complotistes cherchent aussi à se différencier de la commune humanité. Plus intelligents, plus courageux, plus lucides que les autres, ils dénoncent le « Système » (de même que l’« Empire », le « Sionisme », le « Capitalisme », etc.) avec d’autant plus d’énergie qu’ils ont eux-mêmes le sentiment d’appartenir à une aristocratie invisible et plus légitime que l’« oligarchie » qu’ils pourfendent – ils cachent mal, en réalité, leur désir profond d’en faire partie ou de la remplacer.

L’art de la falsification

Aujourd’hui, par une forme de fuite en avant, les conspirationnistes surgissent instantanément dans l’espace public, « en temps réel », dès qu’un événement marquant se produit, dans une sorte de course contre la montre afin d’imprimer les esprits avant qu’une autre version des faits communément acceptée ne vienne se figer, devenant ainsi difficile à contester. Les sites spécialisés sont légion, à l’instar du francophone Réseau Voltaire ou de ReOpen911 aux États-Unis, dont Rudy Reichstadt nous montre l’évolution des techniques en vue de paraître sans arrière-pensées idéologiques.

Rudy Reichstadt s’intéresse ensuite aux politiques de complotisme développées par des régimes politiques non démocratiques (Chine) ou dont la légitimité démocratique est remise en cause (Téhéran, Damas, Moscou, Istanbul, Caracas, ou plus récemment Washington, selon l’auteur). Il montre comment ces régimes, à divers degrés, pratiquent la diversion, et dans certains cas la répression contre leurs opposants, en s’appuyant sur des arguments complotistes, la plupart du temps en mettant en cause des conspirations en lien avec des « agents de l’étranger ».

En étendant notamment le champ à toutes les « révolutions colorées » (en remontant même jusqu’à Tienanmen), en passant par les « Printemps arabes », ou les mouvements d’opposition à Maduro, jusqu’à la révolte récente à Hong-Kong (avec la contribution active, de nouveau, de sites comme le Réseau Voltaire et de personnages engagés à l’image de Thierry Meyssan). Qui ne seraient donc que des tentatives de coups d’État déguisés.

Quant aux observateurs des ONG chargées de surveiller les élections, ils ne seraient pas impartiaux. Les répressions seraient, elles, inventées, exagérées, voire provoquées délibérément par des agents sur place afin de ternir l’image du régime.

Au final, les peuples seraient dépourvus de toute volonté ou capacité d’action autonome. Ce qui décrédibilise ainsi ceux qui risquent leur vie au nom de la liberté. Avec à la clef, une représentation fantasmée des États-Unis (à la solde tantôt des multinationales, ou de la « Finance internationale », tantôt du « Sionisme international », quand ce n’est pas des Illuminati ou autres thèses reposant sur la recherche d’affrontement par le « Choc des civilisations »).

Assassinats de journalistes ou d’opposants à Vladimir Poutine en Russie, Shoah, attentats islamistes, sont également traités par Rudy Reichstadt dans le livre, montrant à chaque fois les techniques à l’œuvre et la manière de verser dans le négationnisme le plus affligeant.

La complaisance envers le complotisme

Rudy Reichstadt s’intéresse ensuite à ceux qui se montrent complaisants à l’égard du complotisme, en nient l’existence ou l’importance réelle, ou en ont une approche réductionniste qui s’apparente à une culture de l’excuse (parmi lesquels un certain Frédéric Lordon).

Cela ne poserait aucun problème si l’on pouvait classer le complotisme au rayon des lubies inoffensives, aux côtés de l’homéopathie et de l’astrologie. Mais la théorie du complot falsifie l’histoire. Elle parasite le fonctionnement de la démocratie. Elle dissuade les parents bien-portants de vacciner leurs enfants. Elle protège les dictateurs. Elle exonère des criminels. Elle invente des boucs émissaires. Elle dresse des potences. Elle prépare des génocides.

On aurait ainsi bien tort de sous-estimer l’importance de ce phénomène en expansion.

Pour finir, Rudy Reichstadt dresse un panorama des idées reçues en matière de conspirationnisme, qui permet de montrer quelles en sont les impasses.

Il ne s’agit nullement, non plus, de verser dans l’angélisme et nous priver de la saine méfiance qui nous permet de demeurer libres, mais de trouver un juste équilibre évitant de sombrer dans la paranoïa et les terribles dérives qu’elle peut entraîner.

Paradoxalement, c’est l’accès inégalé à l’information qui rend la recherche de transparence si prégnante et finit par rendre, si je fais référence à Jean-François Revel, « la connaissance inutile ».

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