Faire face au complotisme

180109-mask.jpg By: r. nial bradshaw - CC BY 2.0

Les complotistes doutent de tout, excepté de leurs théories.

Par Adrien Rouvet.

Le complotisme a encore frappé. L’attaque meurtrière de Strasbourg serait une manœuvre de nos dirigeants pour dissuader les Gilets jaunes de poursuivre leur mouvement. Cette lecture insensée des faits illustre l’hostilité grandissante d’une partie de nos concitoyens envers l’État. Une fois de plus, se pose la question des moyens dont nous disposons pour endiguer le complotisme.

Le succès indéniable des récits complotistes

Selon une enquête de l’Ifop, 79 % des Français adhèrent au moins à une théorie du complot. Ce chiffre s’explique en partie par la défiance grandissante de nos concitoyens à l’égard des médias. Pour 9 % des sondés, ceux-ci ont essentiellement pour rôle « de relayer une propagande mensongère nécessaire à la perpétuation du système ». Autrement dit, plusieurs millions de Français estiment que l’indépendance des médias relève de la fiction.

Une enquête dirigée par Anne Muxel et Olivier Galland a été menée en 2016 auprès de 7 000 élèves de classe de seconde. Celle-ci révèle que le conspirationnisme séduit tout particulièrement les jeunes. Ainsi, la moitié des lycéens interrogés pense que la CIA est à l’origine des attentats du 11 septembre. De nombreux jeunes s’informent via les réseaux sociaux. Cette manière de s’informer n’est pas étrangère à leur perméabilité aux théories complotistes.

La nocivité du complotisme

Plusieurs théories complotistes prêtent à rire tant elles sont irrationnelles. Songeons à la thèse du complot reptilien. Les partisans de cette théorie estiment que des extraterrestres dirigent le monde.

Malheureusement, certaines théories conspirationnistes sont loin d’être inoffensives. C’est le cas du négationnisme. Sous couvert de tenir un discours critique sur l’Histoire, le négationnisme réactive le mythe du complot juif : la Shoah aurait été inventée pour justifier la création d’Israël. Cette falsification de l’Histoire foule aux pieds la mémoire des victimes. Et en niant la douleur des survivants, le négationnisme leur inflige une douleur supplémentaire.

Robert Faurisson est décédé le 21 octobre dernier. Cet évènement ne devrait pas sonner le glas du négationnisme. Certains épigones de Faurisson ont une audience importante sur la toile.

Les leviers pour combattre le complotisme

  • Contredire plutôt que d’interdire

Répondre au complotisme par la censure serait totalement contre-productif. D’une part, à l’heure d’internet, l’interdire relève de la gageure. D’autre part, la censure peut lui conférer une dimension sulfureuse susceptible de fasciner. Censurer le complotisme présente également l’inconvénient d’alimenter le système de défense de ses adeptes. Plus précisément, c’est leur offrir la possibilité de se poser en victimes d’un État qui tenterait de les réduire au silence. Pour contrer le complotisme, il convient de l’analyser finement et de le réfuter par une argumentation solide. On ne peut que saluer le travail mené depuis 2007 par Conspiracy Watch. Dirigé par Rudy Reichstadt et Valérie Igounet, ce site recense et décortique les thèses conspirationnistes.

  • Avoir à l’esprit que le complotisme sert un discours politique

Les conspirationnistes prétendent avoir une démarche scientifique. En réalité, ils se livrent à la défense d’un discours politique. Bien souvent, la construction d’une théorie complotiste se fait au service d’une idéologie. Robert Faurisson était proche de l’extrême droite. La négation de l’existence des chambres à gaz était avant tout un moyen de servir un discours politique hostile aux juifs.

  • Ne pas nier l’existence de complots

Combattre le complotisme ne revient pas à soutenir qu’aucun complot n’a émaillé l’histoire de l’humanité. Cela dit, pour admettre l’existence d’un complot, encore faut-il définir clairement cette notion. On peut s’appuyer sur la définition rigoureuse qu’en propose le philosophe Mathias Girel dans un article paru dans The Conversation : « action explicitement coordonnée d’un petit groupe agissant en vue de fins moralement ou légalement répréhensibles à l’insu du plus grand nombre ».

  • Promouvoir l’esprit critique

Faire preuve d’esprit critique implique de douter. Les complotistes se réclament d’une forme de scepticisme. Il s’agit d’un scepticisme de façade qui cache une certitude dogmatique. Prenons l’exemple du négationnisme. Loin de douter de la thèse selon laquelle les chambres à gaz sont une invention, les négationnistes font feu de tout bois pour l’étayer. Tout ce qui peut accréditer ce postulat est mis en avant, tout ce qui peut l’infirmer est occulté. Les complotistes doutent de tout, excepté de leurs théories. L’école doit assurer la transmission d’un doute authentique, lequel ne se confond pas avec un soupçon maladif. Elle doit également doter les jeunes générations d’une culture historique suffisante pour faire pièce à la rhétorique complotiste.