Tian An Men : trente ans après

La révolution de Tien An Men vue par l’écrivain Éric Meyer. Bouleversant.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Trente ans après les massacres du 4 juin 1989, Actes Sud a eu la bonne idée de rééditer en poche le livre d’Éric Meyer sobrement intitulé, Pékin place Tian An Men. Comme il l’écrit dans la préface pour cette nouvelle édition, le génie de Deng a été « de combiner le retour de l’autoritarisme avec un programme sans précédent de développement ». Ce qu’on peut résumer par le titre d’un autre ouvrage du même auteur : Sois riche et tais-toi ! Aujourd’hui, les jeunes Chinois ignorent tout de ce passé si proche, consumérisme et nationalisme étant désormais les deux piliers de ce géant vieillissant gouverné par le Mao du XXIe siècle, Xi Jinping.

En vingt chapitres, l’auteur qui connaît et aime ce pays étonnant, où il vit toujours, décrit minutieusement l’enchainement des événements, depuis le décès de Hu Yaobang, l’ancien Premier secrétaire réformiste du Parti, qui va servir de détonateur au mouvement jusqu’à la conclusion finale, un peu optimiste, sur la nécessaire libéralisation du pays. L’auteur voit dans le régime communiste le maintien du vieil ordre « féodal » ou « mandarinal », interprétation que l’on peut ne pas partager.

Il cite notamment le point de vue de l’ambassadeur suisse, admirateur comme il se doit du pouvoir chinois, une position partagée par beaucoup en Occident : « Tout ce que les étudiants critiquent est malgré tout nécessaire au pays. […] Le pays a besoin d’un langage commun… seul le marxisme garantit l’unité. » Et ce merveilleux diplomate de s’extasier sur la capacité du PCC à mener à bien « son projet d’économie de marché sans économie libérale. »

Les étudiants face au gang à cheveux blancs

Meyer évoque les débuts hésitants du mouvement, le 17 avril, déjà marqués pourtant par des slogans audacieux et subversifs : « Vive la liberté ! Vive la démocratie ! Vive la loi ! À bas la corruption ! »

Ces étudiants étaient bien naïfs. Leurs revendications ne pouvaient aboutir qu’au démantèlement de la dictature du Prolétariat. Dès le 8 ou 9 mai, les vieux dirigeants autour de Deng, le « gang aux cheveux blancs », sont décidés à mener une politique de reprise en main. Les jeux de pouvoir au sein du Parti sont très finement analysés par l’auteur. Pourtant, pendant quelques jours, règne l’illusion d’une liberté d’expression dans les médias.

L’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev, venu pour réconcilier les deux géants socialistes en froid depuis les années 50, incite les étudiants à associer leur mouvement avec la  glasnost. Il faut lire, sous la plume de l’auteur, les contorsions des autorités pour empêcher le dirigeant soviétique de rencontrer les jeunes Chinois : la visite de la Cité interdite est annulée au profit d’un petit tour sur la grande muraille où il ne risque pas de rencontrer qui que ce soit. Éric Meyer a du style, évoquant « la nef des fous qu’est devenue la capitale » et un Deng « minuscule, rabougri, le visage parcheminé émergeant de la vareuse Sun Yat-sen gris anthracite » qui fait tout pour empêcher Gorbatchev de jouer les médiateurs.

Nous cherchons une renaissance de l’humanisme

Éric Meyer interroge une étudiante. « Au fond qu’est que vous cherchez tous ? Nous cherchons une renaissance de l’humanisme. L’ordre social, jusqu’alors, a piétiné l’intégrité de l’homme. » Du 16 mai au 18 mai, le nombre de personnes sur la place passe de 500 000 à deux millions, « plus grande manifestation des temps chinois modernes ». Un vent de révolution souffle sur la capitale. Dès que Gorbatchev a quitté le territoire chinois, les masques tombent. Le 19 mai, un communiqué laconique annonce : « le gouvernement a été forcé de prendre des mesures décisives pour faire cesser le chaos. » Les étudiants se montrent résolus à résister à l’intervention militaire. Le pouvoir paraît désemparé et sans légitimité. La population croit que les réformistes vont l’emporter sur les conservateurs.

En ces jours troubles, chacun des chefs politiques de « l’aristocratie militaro-communiste » a amené sa propre armée pour discuter plus à l’aise, écrit Éric Meyer. D’où le caractère disproportionné des troupes rassemblées autour de la capitale, plus de trois cent mille hommes. Comme l’armée est le seul instrument de l’État « non gangrené » note un ambassadeur, « ses chefs veulent s’assurer qu’ils ne vont pas casser l’outil. »

Le 23 mai, un geste inconcevable est accompli : trois jeunes bombardent de peintures jaune et bleu le portrait géant de Mao qui surplombe le portail de la Cité interdite. Les étudiants les livrent à la police pour ne pas fournir de prétexte à l’armée. Éric Meyer écrit ces mots qui restent toujours d’actualité : « c’est parce que la Chine n’a jamais été dé-maoïsée que le stalinisme peut aujourd’hui resurgir en sifflant et en dardant sa langue. »

Aimer les étudiants ! Aimer le peuple !

Le 25 mai, le Premier ministre Li Peng, « l’homme le plus impopulaire de Chine » déclare : « le régime est stable. » L’éviction du Premier secrétaire Zhao, trop enclin au dialogue, devient officielle. Tout le monde comprend que la fête est finie.

Tout se passe dans la nuit du 3 au 4 juin. Le journaliste aperçoit les soldats : « très jeunes, aux traits poupins, ces garçons au repos ont l’air bien gentils. Ils vont pourtant bientôt tirer à balles réelles. » Moins d’une heure plus tard, les premières salves se font entendre : « on perçoit la différence entre les craquements sourds des balles de fusils et les crépitements secs et étouffés des mitraillettes. » Les ordres donnés aux équipages de blindés sont clairs : « tous les gens sur votre passage, vous leur passez dessus. »

Certains camions de l’armée portent des inscriptions d’une sinistre ironie : « Aimer les étudiants… Aimer le peuple ! » L’hécatombe provoque des réactions hystériques de la population mises à profit par le régime qui va pouvoir filmer d’innombrables actes de violence pour alimenter la purge.

Dix mille morts

Au matin, la place est prise. Le lendemain à la télévision, il est question de « plus de cent victimes militaires et cent victimes civiles, dont vingt-trois étudiants. » En 2018, les estimations de l’ambassade britannique seront rendues publiques : dix mille morts. Le chiffre maximum admis par les autorités chinoises est, lui, de mille morts. Le 8 juin, la télévision chinoise, dans un bel exemple de désinformation, présente en continu pendant des heures un film sur les violences commises par la foule détruisant tanks et camions pour mieux justifier la répression.

Meyer signale, au passage, l’assistance étrangère au massacre par l’utilisation des camions Berliet, des hélicoptères Alouette, des viseurs de tank israéliens ou des gaz lacrymogènes japonais. Et surtout les images filmées par les équipes nord-américaines, nippones ou allemandes ont enrichi considérablement les banques de données pour identifier les manifestants dans le cadre de la répression.

Bref, une lecture à recommander.

Éric Meyer, Pékin Place Tian An Men, Babel, Actes Sud 2019, 329 p.