Mario Draghi : l’euro dans la peau

5:00 PM - Buzek meets Mario Draghi, the Governor of the Bank of Italy credits european parliament (CC BY-NC-ND 2.0)

Draghi est-il l’homme providentiel ?

Par Karl Eychenne.

Sans crises, Draghi serait peut-être passé inaperçu : quand nécessité fait vertu. Oui mais quand même, il a sauvé l’euro diront certains. À quel prix, diront les autres. L’après Draghi s’annonce aussi intéressant qu’incertain, au moment où l’on s’interroge sur les effets secondaires d’une politique ayant cassé tous les codes.

 

Comment paraître aussi austère et faire preuve d’autant d’audace ? C’est le mystère Draghi. Des mots ne résument pas un homme, mais deux phrases en disent beaucoup :

 

  • « L’euro c’est comme un bourdon, il ne peut pas voler, et pourtant il vole » (2012)
  • « La BCE est prête à faire tout ce qu’il faut pour préserver l’euro, quoi qu’il en coûte» (2012)

 

Après les mots, vient le temps de l’action : Draghi, c’est celui qui dit ce qu’il fait, et qui fait ce qu’il dit : des rachats d’actifs massifs aux taux d’intérêt négatifs. Mario se donnera donc les moyens d’arriver à ses fins, mais hélas sans y parvenir vraiment : l’inflation trop faible n’atteindra jamais le niveau de croisière souhaité de 2 %, la seule véritable mission de la Banque Centrale Européenne. Une anomalie qui sera presque requalifiée de paradoxe : l’inflation et le paradoxe de Fermi.

Mais peut-être Mario Draghi a-t-il fait mieux encore : sauver un euro suspendu à ses lèvres, au plus fort de la crise souveraine, et alors que les gouvernements balbutiaient leur engagement européen.

Alors Draghi est-il l’homme providentiel ?

Peut-être que sans crise, Draghi serait passé inaperçu. Mais crise il y eut, et nécessité fait vertu ; on dira alors que Draghi était juste là au bon moment au bon endroit. Oui mais quand même, gérer l’urgence ne vous dispense pas de prendre de mauvaises décisions ; il fallait agir vite et agir bien.

Mais n’y avait-il pas mieux à faire ?

C’est le temps des raisonnements contrefactuels. Fallait-il vraiment faire tout ce remue-ménage monétaire ? Viendra le jour où l’on parlera alors des lois mémorielles de la finance, celles qui disent aujourd’hui ce qu’il aurait fallu faire hier ; et l’on accusera ou idolâtrera alors celui qui s’en va aujourd’hui : Mario Draghi.

 

De Xerxès à Orphée

L’avant Draghi est souvent qualifié de période d’aveuglement dogmatique. Avec le recul, on se demande bien comment la BCE a pu oser remonter ses taux directeurs en 2011 (de 1 % à 1,5 %), alors que l’économie mondiale sortait à peine de sa plus grande crise depuis 1930, et que le feu couvait déjà sur la dette grecque. Et puis finalement, on se dit que cette décision était bien dans l’esprit de l’époque :

« il est temps de ramener les taux et les déficits budgétaires vers des niveaux requis, et tant pis si les choses ne sont pas revenues dans l’ordre sur le plan économique. Autrement dit, la normalisation des conditions monétaires et budgétaires est une forme de punition donnée par les autorités aux agents économiques, coupables de ne pas obéir aux règles des modèles orthodoxes. Tout comme le roi Xerxès ordonna de fouetter la mer agitée coupable d’avoir brisé deux ponts. » (Le Monde, 2019).

Puis vint l’heure du Draghi Show, qui allait forger le caractère d’une BCE encore hébétée par les évènements. La crise souveraine aidant (2012), il sembla qu’il ne fallait plus attendre que le destin organise le sauvetage de l’euro, mais qu’il fallait agir : aller directement dans l’enfer des marchés pour libérer l’euro des griffes des investisseurs.

Ainsi, Mario Draghi se mua en Orphée en charge d’aller sauver son Eurydice (l’euro) du royaume d’Hadès. Tous les coups étant permis, Mario Draghi usa de son privilège exorbitant lui permettant de créer autant d’armes que nécessaires (liquidité à volonté) afin de sauver « sa bien-aimée ». Aujourd’hui, l’euro est encore vivant, et en ce sens Draghi est parfois vu comme un héros : Parzival le Banquier Central.

Les jouets de Mario

Inventer des histoires est un métier difficile, d’ailleurs est-ce un métier ou un don ? Avec du recul, on pourrait se dire que la trousse de secours de Mario Draghi fut remplie d’histoires adressées aux marchés. Toutes ces histoires furent l’occasion d’introduire des jouets plus ou moins saugrenus, que nous passons ici en revue de manière un peu décalée par rapport à l’inventaire habituel :

 

  • La montre à moutarde de Mario Draghi : « Une montre à moutarde est une montre classique qui donne le cours du temps mais qui peut également donner de la moutarde ». Cet étrange instrument a notamment été revisité dans les années 1990 par le logicien Jean-Yves Girard (sous le pseudonyme Yann-Joachim Ringard). Il se trouve que les banques centrales contemporaines utilisent largement le principe des montres à moutarde : « elles donnent traditionnellement le cours de l’argent, mais peuvent également injecter la moutarde des liquidités» (Le Monde, 2018).

 

  • Le bol de croquettes. Faut-il remplir le bol de croquettes dès qu’il est vide ? Oui, répond Mario. Ainsi, la BCE a toujours répondu présent lorsque les marchés financiers donnaient l’impression de manquer de ressources. Mieux encore, les marchés ont même appris à réagir à quelques mots clefs prononcés par le Banquier central, ce dernier n’ayant presque même plus besoin de mettre en application les mesures annoncées (finance cratylienne). En termes pavloviens, on pourrait appeler cela « remuer le sac de croquettes pour faire venir le chat ». (la BCE proche du burn out)

 

  • Les bombes de Boris Vian. Le passage en taux négatifs du taux de dépôts a posé des problèmes de plus en plus difficiles aux banques déjà bien mal en point. La BCE a alors ouvert la voie à des taux d’intérêt dégressifs qui pénaliseraient moins les banques jouant le jeu, c’est-à-dire celles qui laisseraient le moins d’argent en dépôt au sein de la Banque Centrale et plutôt dans l’économie réelle. On est alors moins dans le gros œuvre et davantage dans le travail de précision, l’approche de la BCE devient plus ciblée : ce qui importe alors est « l’endroit où tombe la bombe » pour reprendre la chanson de Boris Vian, la Java des bombes atomiques.

 

 

  • La plateforme bi-face. Il y a deux types de populations sur les marchés : la population « taux sans risque » et la population « prime de risque ». La grande difficulté d’un Banquier central est de satisfaire l’une sans pénaliser l’autre. Or, la grande réussite de Mario Draghi est d’avoir su convaincre les deux populations qu’elles bénéficieraient toutes deux de sa politique monétaire. Problème bien difficile au départ, puisque notre BCE peut se voir comme une plateforme dite bi-face censée se faire payer par l’une ou l’autre des parties : cette plateforme joue le rôle d’intermédiaire entre deux types de clientèles différentes, et est très à la mode aujourd’hui : réseaux sociaux, google, carte bleue, sont des plateformes bi-face.

N’en a-t-il pas fait un peu trop ?

Mario Draghi a-t-il payé un prix trop fort pour sauver l’euro ? Pour relancer l’inflation ? Pour relancer la machine économique ? La politique monétaire non conventionnelle appliquée jusqu’à aujourd’hui est-elle une menace pour demain ? Plus simplement, la fin justifie-t-elle tous les moyens ?

La tentation du bien a souvent été l’œuvre de bien des errements dans le passé. Certes, ici nous ne sommes que dans le domaine économique, mais les réserves s’y appliquent aussi.

 

  • La tunique de Nessus. Les baisses de taux d’intérêt font le bonheur des débiteurs et créanciers. Mais lorsqu’elles durent trop longtemps elles peuvent donner l’impression d’être naturelles voire divines. Or il arrive un moment où ce don du ciel révèle enfin sa vraie nature : une Tunique de Nessus enfilée bien naïvement par nos marchés et nos économies. La Tunique de Nessus fut un cadeau empoisonné offert par Déjanire à Hercule lorsqu’elle découvrit son infidélité ; cette tunique consuma alors progressivement Hercule.

 

  • Les faux-positifs. Des taux bas créent des conditions favorables pour une reprise des investissements, les bons comme les mauvais. Dans ce dernier cas, on parle de faux positifs, ces investissements réalisés alors qu’ils ne le devraient pas ; les faux positifs sont une notion bien connue dans les domaines médicaux, de la sécurité, de l’informatique, et autres.

 

  • La tentation du like. À trop vouloir plaire, Mario s’est retrouvé dans la peau de celui que tout le monde like, et qui doit toujours oser davantage pour garder ses followers. Un problème bien connu des réseaux sociaux, et qui les a récemment poussés à intervenir… en supprimant la possibilité de celui qui like de voir le nombre de like.

 

  • Des taux sans qualité. Les taux sont bas, si bas, pourquoi ont-ils si peu d’effets ? Lorsqu’une cause ne produit pas l’effet attendu, peut-être qu’on ne peut plus parler de cause ? Peut-être les taux sont-ils devenus un objet insignifiant pour l’investisseur ? En termes plus savants, on peut appeler cela une trappe à liquidité.

Goût d’inachevé

Sentiment du devoir accompli ? Non, un Draghi partant la tête haute aurait probablement été un Draghi affichant une inflation à 2 %, des outils non standards rangés dans la trousse, et des gouvernements convaincus qu’il fallait se joindre à l’effort. Mais aucun des trois n’est au rendez-vous.

Goût d’inachevé ? Oui, et surtout le sentiment amer que quelque chose dépasse la BCE, soit par manque de moyens, soit par manque de connaissance, soit les deux : il s’agirait d’une nouvelle blessure narcissique pour la BCE, qui doit donc reconnaître qu’elle ne comprend pas tout.

En attendant, la balle à Lagarde.

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