La fable de la bière

bières by David Taquin(CC BY 2.0) — David Taquin, CC-BY

Une réponse au mythe selon lequel ce serait toujours les mêmes qui payent : les moins aisés.

Par Johan Rivalland.

J’ai hésité, mais ai fini par considérer qu’il serait intéressant de vous présenter cette fable à l’origine incertaine et que j’ai découverte lors de ma lecture de l’ouvrage de Pierre Robert présenté récemment, Fâché comme un Français avec l’économie.

Sans doute êtes-vous déjà un certain nombre à la connaître, mais si vous êtes dans mon cas, alors probablement allez-vous la découvrir à cette occasion.

Toujours est-il que cette fable qui circule depuis apparemment une douzaine d’années sur Internet et les réseaux sociaux, donne lieu comme souvent à beaucoup d’incompréhension, de confusion, voire de fantasmes : lire par exemple cette réponse en retour, qui la dénature quelque peu en présumant que ledit « riche » est un héritier et profiteur lui-même, selon une vision marxisante bien connue.

Mais venons-en à sa lecture pour savoir de quoi il en retourne, avant de finir par deux ou trois petits commentaires.

La fable de la bière

Imaginons que tous les jours, dix amis se retrouvent pour boire une bière et que l’addition totale se monte à 100 euros. Normalement, cela ferait 10 euros par personne.

Mais nos dix amis décidèrent de payer cette facture selon une répartition s’inspirant du calcul de l’impôt sur le revenu, ce qui donna ceci :

  • les quatre premiers les plus « pauvres », ne payent rien
  • le cinquième paye 1 euro
  • le sixième paye 3 euros
  • le septième paye 7 euros
  • le huitième paye 12 euros
  • le neuvième paye 18 euros
  • le dernier et le plus « riche » paye 59 euros

Les dix hommes se retrouvèrent chaque jour en fin de journée pour boire leur bière et semblaient assez contents de leur arrangement.

Jusqu’au jour où le tenancier décida de leur faire une remise de fidélité !

« Comme vous êtes de bons clients, j’ai décidé de vous faire une remise de 20 euros sur la facture totale. Vous ne payerez donc désormais vos 10 bières que 80 euros. »

Le groupe décida de continuer à payer la nouvelle somme de la même façon qu’ils auraient payé leurs taxes. Les quatre premiers continuèrent à boire gratuitement.

Mais comment les six autres (les clients payants), allaient-ils diviser les 20 euros de remise de façon équitable ?

Ils réalisèrent que 20 euros divisés par 6 faisaient 3,33 euros. Mais s’ils soustrayaient cette somme de leur partage, alors le cinquième et le sixième homme devraient être payés pour boire leur bière.

Le tenancier du bar suggéra qu’il serait plus équitable de réduire l’addition de chacun d’un pourcentage du même ordre, il fit donc les calculs.

Ce qui donna ceci :

  • le cinquième homme, comme les quatre premiers ne paya plus rien : un « pauvre » de plus
  • le sixième paya 2 euros au lieu de 3 : 33 % de réduction
  • le septième paya 5 euros au lieu de 7 : 28 % de réduction
  • le huitième paya 9 euros au lieu de 12 : 25 % de réduction
  • le neuvième paya 14 euros au lieu de 18 : 22 % de réduction
  • le dixième paya 50 euros au lieu de 59 euros : 16 % de réduction

Chacun des six « payants » paya moins qu’avant et les quatre premiers continuèrent à boire gratuitement, rejoints par le cinquième.

Mais une fois hors du bar, chacun compara son économie :

  • « j’ai seulement eu 1 euro sur les 20 euros de remise », dit le sixième. Il désigna le dixième : « lui, il a eu 9 euros. »
  • « ouais ! dit le cinquième, j’ai seulement eu 1 euro d’économie moi aussi. »
  • « c’est vrai ! » s’exclama le septième, « pourquoi le dixième aurait-il 9 euros d’économie alors que je n’en ai eu que 2 ? Il est anormal que ce soit le plus riche qui bénéficie de la plus importante réduction. »
  • « attendez une minute » cria le premier homme, « nous quatre n’avons rien eu du tout. Le système exploite les pauvres. Il ne faut pas se laisser faire ! »

Les neuf hommes cernèrent le dixième et l’insultèrent.

Le lendemain ce dixième homme (le plus riche) choisit de ne plus venir.

Les neuf autres s’assirent et burent leur bière sans lui. Mais quand vint le moment de payer leur note, ils découvrirent quelque chose d’important : ils n’avaient pas assez d’argent pour payer ne serait-ce que la moitié de l’addition ! […]

Des réactions contrastées

On connait bien le style du pamphlet, très utilisé notamment au XIXe siècle, en tant que procédé satirique bien commode pour dénoncer certains abus, généralement dans le domaine politique. Frédéric Bastiat, entre autres, en était un utilisateur talentueux et réputé. Il semblerait qu’aujourd’hui certains appellent cela un hoax, autrement dit un canular. C’est bien la qualification qui en est faite sur le site La Toupie dont je communiquais le lien en haut de cet article. Le problème est que cette qualification dénature le procédé, en tentant ainsi de le décrédibiliser.

L’intention de départ est ici de dénoncer les idées reçues en matière d’impôt et les malentendus ou abus auxquels elles conduisent. Le sentiment d’injustice fiscale éprouvé par exemple par un certain nombre de Français, et parmi eux, de Gilets jaunes en est un reflet évident.

Certains, très mal informés, sont persuadés que les mieux lotis payent peu d’impôts et que « ce sont toujours les mêmes qui trinquent ». Ignorant à la fois, d’une part que seuls 47 % des Français payent l’impôt sur le revenu et que 2 % d’entre eux en assurent près de la moitié des recettes, d’autre part que les prestations dont ils bénéficient en proviennent en partie (car l’impôt sur le revenu est, bien entendu, loin d’être le seul impôt). Sans compter que ceux qui payent cet impôt ne sont pas toujours aussi riches et aisés qu’ils peuvent éventuellement l’imaginer ; s’ils en prennent même la peine.

Beaucoup de malentendus et de confusion, donc, qui ont pu conduire certains à commettre des violences à l’égard par exemple de commerçants bien désemparés.

Je me souviens encore de cette scène filmée en décembre 2018 où l’on voyait un commerçant désespéré assistant impuissant à la destruction de son petit magasin indépendant et implorant les casseurs (Gilets jaunes, et non Black blocs ou jeunes venus de banlieues) de le laisser vivre, lui dont les fins de mois n’étaient pas forcément faciles et qui avait tout simplement du mal à assurer la survie de son commerce face au montant des loyers et l’imposition dont il devait forcément être l’objet. Réaction de l’un des casseurs : « Tu es un riche, puisque tu vis à Paris contrairement à moi. Et de toute façon les assurances te rembourseront. »

Voici comment se conclut la fable de la bière

Et cela, mes chers amis, est le strict reflet de notre système d’imposition.

Les gens qui payent le plus de taxes tirent le plus de bénéfice d’une réduction des impôts.

Taxez les plus forts, accusez-les d’être riches, et ils risquent de ne plus se montrer désormais.

En fait, ils vont boire à l’étranger…

Pour ceux qui ont compris, aucune explication n’est nécessaire. Pour ceux qui n’ont pas compris, aucune explication n’est possible.

Des réactions motivées par l’envie

Cette conclusion ressemble bien à ce qui se passe non seulement dans le roman visionnaire d’Ayn Rand La grève, mais aussi parfois de manière bien réelle. À force de fermer les yeux, le sens des réalités disparait et on ne voit pas ce qui se profile ou risque de se profiler. Et ce quoi qu’en dise un auteur de Libération dont l’argumentation, malgré sa cohérence, n’intègre pas assez ce fait fondamental.

L’envie est une forme de perversion qui finit par nuire à ceux-là même qui l’éprouvent et y font appel à mauvais escient. C’est pourquoi il est préoccupant de constater à quel point cette fable de la bière est mal comprise et mal interprétée par de nombreux lecteurs qui ne la lisent qu’au premier degré. À ce titre, je vous engage à lire les réactions que l’on peut trouver sous cette présentation d’Agoravox. On y trouve les visions caricaturales habituelles, mais malheureusement très répandues et symptomatiques de cette incompréhension des mécanismes de bases de l’économie que dénonçait Pierre Robert dans son ouvrage cité en préambule. Confusions totales entre argent privé et argent public et idées reçues en tous genres, qui pullulent ici de manière désolante.

À tel point qu’un des lecteurs croit pouvoir attribuer la paternité de cette fable à un grand méchant site libéral du nom de… Contrepoints, dont il met le lien en référence. Coup d’épée dans l’eau car il ne met aucun lien précis. Mais surtout, après avoir cherché moi-même sur le site, je n’ai trouvé qu’un seul article faisant référence à cette fable. Un intéressant article d’Yves Buchsenshutz datant du 15 février 2019. Donc bien postérieur à cette réaction datant elle du 30 août 2011. Preuve que lorsqu’on entend dénoncer des complots, mieux vaut vérifier ses sources…

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