Bastiat pour la postérité

bastiat-2 (image libre de droits)

Frédéric Bastiat avait ce talent des plus rares, le talent de la vulgarisation de haute qualité

Bastiat fit beaucoup pour éclairer l’opinion publique. Il était, comme Friedrich Hayek l’exprima, « un publicitaire de génie ». Il avait ce talent des plus rares, le talent de la vulgarisation de haute qualité.

Par Jeff Riggenbach, depuis les États-Unis
Un article du Mises Institute, traduit par l’Institut Coppet

C’est en 1962 – déjà – tel que je m’en souviens, alors que j’avais 15 ans et en première au lycée, que je lus pour la première fois un texte d’un auteur français dont le nom, mes amis et moi crûmes au début, devait probablement se prononcer « Frederick BAHS-tee-aht.» Comme plusieurs d’entre nous étaient inscrits au cours de français de ‘Madame Wall’ ce semestre là, il ne nous fallut pas bien longtemps pour découvrir que son nom était probablement plus proche de « Frayed-air-EEK Bah-STYAH.» Néanmoins ses idées nous fascinaient tout autant, tout comme l’organisation, dont les pamphlets libres comportaient les arguments de Bastiat contre les taxes douanières et autre obstacles au commerce imposés par l’administration – une organisation dénommée « Foundation for Economic Education » (Fondation pour l’Enseignement Économique).

La Fondation pour l’Enseignement Économique – FEE, prononcer habituellement « fii » (« fee ») – a été fondée juste après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, par un ancien directeur de la Chambre de Commerce du nom de Leonard Read (NdT: l’auteur du fameux « I, Pencil »). Feu George Roche III, qui passa les trois dernières décennies du siècle dernier comme président du Hillsdale College dans le Michigan, publia une biographie très lisible et utile de Bastiat dès 1971, dans laquelle il écrit que « Leonard Read … sauva Bastiat du tas de cendres historiques ». Read, selon les dires de Roche, « était parmi les premiers à réaliser l’importance énorme de Frédéric Bastiat ».

Mes amis et moi, en 1962, pensions que Bastiat était spécialement important. Il était certainement un écrivain remarquable – inhabituellement lucide, extraordinairement intelligent, une vraie trouvaille. Mais nous fûmes incapables, en cet âge pré-internet, de repérer quelques informations biographique à son sujet. Et le problème ne se limitait pas à l’absence d’Internet en 1962. Presque rien n’avait été publié sur Bastiat sous quelque forme en 1962. Il faudra sept ans de plus jusqu’en 1969 pour que Dean Russell publie son livre « Frédéric Bastiat : Ideas & Influence » (Frédéric Bastiat : Idées & Influence »), le premier ouvrage entièrement sur Bastiat jamais publié en anglais – et qui fut publié, sans surprise, par la FEE. Le livre de Roche, « Frédéric Bastiat : A Man Alone » (Frédéric Bastiat : Un homme, seul), vint deux ans plus tard, en 1971.

Bastiat, comme on l’apprit, est né il y a quelques 210 ans. Certaines sources donnent son anniversaire au 29 juin 1801, mais Russell et Roche, les auteurs qui font le plus autorité sur Bastiat pour le public anglophone, tous deux avancent que la date réelle de sa naissance est le dernier jour du mois, le 30 juin 1801. Il naquit à Bayonne, un port maritime du sud-ouest de la France, proche de la Baie de Biscaye (NdT: le Golfe de Gascogne). Sa famille était prospère, ayant réussi comme importateurs et banquiers. Il participa lui-même aux affaires familiales pendant quelques années aux alentours de ses vingt ans, mais sans aptitude évidente, et lorsqu’il hérita du domaine de son grand-père en 1825, à l’âge de 24 ans, il s’installa dans la routine et le style de vie d’un « gentleman farmer ». Il se dédia aux études, spécialement en économie politique, en relation à des questions qui lui étaient venues à l’esprit par sa propre brève expérience des affaires. Il employa des tiers pour conduire ses affaires, ce qui le fit prospérer.

Pendant les 20 années suivantes, c’est ainsi qu’il vécut – lisant sur l’économie politique en français, anglais et italien (les trois langues que Bastiat pouvait qualifier de siennes), réfléchissant, prenant des notes et perfectionnant graduellement sa compréhension de ce que Ludwig von Mises nommerait plus tard la praxéologie, les principes sous-jacents à l’action humaine. Puis, un jour de la fin des années 1830, Bastiat lui-même largement trentenaire, à la lecture des journaux anglais il découvrit une nouvelle organisation extraordinaire dénommée la « Anti-Corn Law League » (la Ligue Contre la Loi Céréales). Elle était gérée par un homme d’affaire de Manchester devenu activiste politique du nom de Richard Cobden, et cherchait à mettre fin aux politiques protectionnistes du Royaume Uni pour les remplacer par un véritable libre échange avec toutes les nations. Cobden croyait que ceci tisserait des liens commerciaux plus forts avec les autres États et, virtuellement, garantirait une paix durable avec ces autres États.

Bastiat fut impressionné. Il était arrivé aux mêmes conclusions quant au bénéfice de la suppression des barrières au commerce imposées par l’administration. Mais il n’avait jamais considéré de vraiment tenter de réussir la mise en œuvre de telles idées. Cobden était en train d’entreprendre une telle tentative. Ainsi, alors que Bastiat continuait à suivre les activités de la Ligue sur les années suivantes, il lui devint clair que Cobden connaissait un succès de niveau considérable dans ses efforts. Rien de tout cela n’était couvert ou discuté du tout par les journaux de France.

Bastiat croyait que le public français devait être informé de ce qui se passait en Angleterre. Il croyait aussi qu’il devait être informé des raisons faisant que les taxes douanières l’empêchaient de profiter d’un niveau de vie aussi haut que possible. A cette fin, il était devenu journaliste à temps partiel, écrivant sur les questions économiques pour des quotidiens et hebdomadaires, surtout à Paris. Dès lors il fit ses bagages et partit pour l’Angleterre où il se prit d’amitié avec Richard Cobden, qu’il interrogea longuement sur ses idées et ses activités. Il s’entretint avec d’autres personnes également. Puis il rentra en France pour écrire un livre.

Le livre était intitulé « Cobden et la Ligue ». Il fut publié en 1845, alors que Bastiat n’avait pas tout à fait 44 ans. Comme Jim Powell le raconte dans son chapitre sur Bastiat dans son livre « The Triumph of Liberty » (« Le Triomphe de la Liberté »), « Cobden et la Ligue » prit tous les journalistes français par surprise. Cela redoubla clairement la demande d’articles à Bastiat, dont il reprit 22 articles en un autre livre, « Sophismes Économiques », pour publication cette même année.

En 1946, Bastiat était devenu éditeur de son propre titre, « Le Libre-Échange ». À cette époque, il avait également commencé à beaucoup voyager en France, donnant des conférences et tenant des discours pour tenter de lever des fonds pour une Association du Libre Échange, sur le modèle de la Ligue de Cobden. George Roche nous apprend que les articles et livres de Bastiat avaient commencé à être « imprimés à l’étranger en plusieurs langues » et que régulièrement il « recevait des invitations pour s’exprimer à travers le continent ». Et au début de 1848, selon Roche, alors que Bastiat avait 46 ans, il publiait un journal hebdomadaire, « La République Française », qu’il avait créé virtuellement le jour après que son hebdomadaire précédent, « Le Libre-Échange » eut cessé sa publication. De plus, il « s’exprimait lors de réunions, correspondait avec des associations de libre-échange qui se formaient en province et rédigeait des lettres et des articles polémiques dans différents journaux. »

Mais la fin était proche. Bastiat avait contracté la tuberculose et au bout du compte ne put jamais prendre le repos indiqué comme essentiel par son médecin pour une quelconque guérison. Au contraire, il dépérissait graduellement. Pris d’un point de vue extérieur au sien, c’était comme s’il se consumait de l’intérieur. Guère étonnant qu’au 19ème siècle la tuberculose était communément appelée « consumation ». Bastiat fut entièrement consumé à Noël 1850 ; il décéda le 24 décembre de cette même année, à l’âge de 49 ans.

Il laissa derrière lui assez de journalisme pour remplir sept volumes – la plupart, comme tout grand journalisme intellectuel, sans prise au temps, aussi pertinent aujourd’hui que ça l’était dans le Paris d’il y a plus de 150 ans.

Voilà comment, en France, une opinion prévaut, écrivit Bastiat. Cinquante ignares répètent en chœur une méchanceté absurde mise en avant par un plus ignare qu’eux ; et, pour peu que cette méchanceté abonde dans le sens de la vogue et des passions du jour, elle devient un axiome. (NdT: in Chapitre XVI des Harmonies Économiques, 1850)

Une autre description pourrait-elle correspondre plus précisément à la manière dont il devint vite une vérité allant de soit que notre crise économique actuelle ici aux États-Unis a été causée par une réglementation insuffisante du secteur financier ? Parlons de « méchancetés absurdes » ou de « chœur d’ignares » !

On sait, écrit Bastiat (NdT: in Propriété et Spoliation, 1848), que le nombre des places a toujours été croissant et que le nombre des solliciteurs s’accroît encore plus vite que le nombre des places. (…) Ce fléau est-il près de cesser ? Comment le croire, quand on voit que l’opinion publique elle-même pousse à tout faire faire par cet être fictif l’État, qui signifie une collection d’agents salariés ? (…) Bientôt il y aura deux ou trois agents salariés auprès de chaque Français, l’un pour l’empêcher de trop travailler, l’autre pour faire son éducation, un troisième pour lui fournir du crédit, un quatrième pour entraver ses transactions, etc., etc. Où nous conduira cette illusion qui nous porte à croire que l’État est un personnage qui a une fortune inépuisable indépendante de la nôtre ?

Ces mots furent écrits au début de 1850 ; à part un seul changement mineur – le remplacement du mot « français » par le mot « américain » – ils auraient pu être écrits n’importe quand sur ces deux dernières années.

Et Bastiat connaissait dès 1850 la réponse à la question « Où nous conduira cette illusion (…) que l’État est un personnage qui a une fortune inépuisable indépendante de la nôtre ? »

Il écrit que :

Sous la dénomination d’État, on considère la collection des citoyens comme un être réel, ayant sa vie propre, sa richesse propre, indépendamment de la vie et de la richesse des citoyens eux-mêmes, et puis chacun s’adresse à cet être fictif pour en obtenir qui l’instruction, qui le travail, qui le crédit, qui les aliments, etc., etc. Or, l’État ne peut rien donner aux citoyens qu’il n’ait commencé par le leur prendre.

Pourtant, Bastiat tonne :

Quelle classe ne sollicite pas les faveurs de l’État? Il semble que c’est en lui qu’est le principe de vie. Sans compter la race innombrable de ses propres agents, l’agriculture, les manufactures, le commerce, les arts, les théâtres, les colonies, la navigation attendent tout de lui. On veut qu’il défriche, qu’il irrigue, qu’il colonise, qu’il enseigne, et même qu’il amuse. Chacun mendie une prime, une subvention, un encouragement et surtout la gratuité de certains services, comme l’instruction et le crédit. Et pourquoi ne pas demander à l’État la gratuité de tous les services ? Pourquoi ne pas exiger de l’État qu’il nourrisse, abreuve, loge et habille gratuitement tous les citoyens ?

Bastiat est célèbre pour avoir dit que « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.» (NdT: in L’État, 1848) Et de cette situation, il affirmait que « il n’y a qu’un remède : le temps. Il faut que les peuples aient appris, par une rude expérience, l’énorme désavantage de se spolier les uns les autres. » (NdT: in Sophismes Économiques, Physiologie de la Spoliation, 1848) Ailleurs dans ce texte, il écrit que « il n’y a pas d’autre Panacée », « on trouve toujours qu’il faut que l’Opinion s’éclaire. »

Bastiat fit beaucoup lui-même pour éclairer l’opinion publique. Grâce à Leonard Read, il continue de le faire. Il était, comme Friedrich Hayek l’exprima, « un publicitaire de génie ». Il avait ce talent des plus rares, le talent de la vulgarisation de haute qualité. Il savait écrire clairement et avec persuasion sur des idées complexes et de façon qu’un débutant puisse le suivre ; pour autant, ceux de connaissance plus experte ne pouvaient rien trouver à critiquer ou rejeter à sa production.

Et puis il y a depuis longtemps ceux qui croient que ce libéral français du début du 19ème siècle n’était pas « juste » un vulgarisateur, mais fit aussi beaucoup pour faire avancer la compréhension humaine de la vérité économique. Ludwig von Mises confirme dans les années 20 que la critique de Bastiat « de tous les protectionnistes et tendances associées reste non surpassée à ce jour. Les protectionnistes et interventionnistes n’ont pas été capables d’avancer un seul mot d’une réponse pertinente et objective. » Jörg Guido Hülsmann, le biographe de Mises, considère Bastiat comme « un précurseur des chercheurs actuels qui unifient droit et économie en une seule discipline. » Et Murray Rothbard, dans son « Austrian Perspective on the History of Economic Thought » (« Perspective Autrichienne sur l’Histoire de la Pensée Économique »), qualifie Bastiat de « théoricien politique, ou politico-économique, perspicace » qui « a été systématiquement ridiculisé et sous-estimé », malgré le fait qu’il ait produit plus d’une « contribution importante à la théorie économique ».

Une de ces contributions, selon Rothbard, fut sa fameuse fable de la « vitre cassée » qui :

réfutait brillamment le keynésianisme presque un siècle avant sa naissance. [Bastiat] y souligne trois niveaux d’analyse économique. Un garçon malfaisant jette un caillou sur la vitrine d’un magasin et casse la vitre. Alors que la foule se forme, l’analyste de premier niveau, le bon sens, commente l’événement. Le bon sens déplore la destruction de propriété due à la casse de la vitre et compatit avec le boutiquier qui doit dépenser son argent à réparer la vitrine.

Alors, dit Bastiat, vient l’analyste du second niveau, sophistiqué ou que nous pourrions appeler proto-keynésien. Le keynésien avance : oh, mais vous autres gens ne vous rendez pas compte que la casse de la vitre est en fait une bénédiction économique. Car en ayant à réparer la vitre, le boutiquier revigore l’économie par sa dépense et fournit un travail bienvenu au vitrier et à ses ouvriers. La destruction de la propriété, en forçant à la dépense, stimule l’économie et a un « effet multiplicateur » revigorant sur la production et l’emploi. Mais vient alors Bastiat, l’analyste du troisième niveau qui souligne le mythe désolant de la position destructionniste proto-keynésienne. Le prétendu critique sophistiqué, nous dit Bastiat, se concentre sur « ce qu’on voit » et néglige « ce qu’on ne voit pas ». L’alambiqué voit que le boutiquier doit donner un travail au vitrier en dépensant pour réparer sa vitrine. Mais ce qu’il ne voit pas c’est l’opportunité perdue du boutiquier. S’il n’avait pas eu à dépenser pour réparer la vitre, il aurait pu accroître son capital et donc le niveau de vie de tout le monde et ainsi employer du monde dans une action de progression, plutôt qu’uniquement tenter de maintenir, du stock de capital. Ou bien, le boutiquier aurait pu dépenser l’argent pour sa propre consommation, employant ainsi du monde pour cette forme de production.

De cette façon, l’économiste, l’observateur de troisième niveau de Bastiat, revendique le bon sens et réfute l’apologie de la destruction du pseudo-sophistiqué. Il considère ce qu’on ne voit pas tout autant que ce qu’on voit. Bastiat l’économiste est le véritable analyste sophistiqué.

Et il l’est en effet – ou plutôt il l’était. Il peut bien être vieux de deux cent dix ans, ses idées sont jeunes à jamais.

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Un article du Mises Intitute.
Traduction : Stéphane Geyres pour l’Institut Coppet.
Reproduit avec l’aimable autorisation de l’Institut Coppet.

(*) Jeff Riggenbach est journaliste, auteur, éditeur, animateur radio et enseignant. Membre de l’Organisation des Historiens Américains (Organization of American Historians) et Senior Fellow du Randolph Bourne Institute, il a écrit pour des journaux dont The New York Times, USA Today, le Los Angeles Times, et le San Francisco Chronicle, des magazines dont Reason, Inquiry et Liberty et des webzines dont LewRockwell.com, AntiWar.com et RationalReview.com. S’appuyant sur des compétences vocales développées dans des radios classiques et d’information à Los Angeles, San Francisco et Houston, Riggenbach a également lu les versions audio de nombreux ouvrages libertariens, beaucoup d’entre eux disponibles sur Mises Media.