Qui sont les héritiers politiques de Jacques Chirac ?

Mr JACQUES CHIRAC au SIA 1990-56-cliche Jean Weber By: INRA DIST - CC BY 2.0

Le bilan politique du président défunt a été fait et refait depuis 12 ans. Le temps est désormais à ce que l’épopée chiraquienne dit de la France de la fin du siècle dernier.

Par Jonathan Frickert.

Le décès ce jeudi de l’ancien président de la République Jacques Chirac a laissé un vide pour certains Français. Un vide rapidement comblé par les nombreuses éditions spéciales des chaînes de télévision et événements commémorant la mémoire du Corrézien mort à l’âge de 86 ans.

Revenu dans le cœur des Français après son départ du Palais, Jacques Chirac est aujourd’hui devenu une icône pop’ dont les phrases marquantes font le bonheur des vendeurs de vêtements.

Dans un pays de tradition monarchique comme la France, en recherche permanente d’une tête à décoller, le monarque est vu comme le père de la Nation, et qui dit père dit héritage, en particulier politique.

Car si l’homme qui refusa la seconde guerre du Golfe a laissé derrière lui bien des cadavres politiques, il a également laissé des héritiers. Représentant d’une époque politique charnière entre les tâtonnements d’après-guerre et le « en même temps » macronien, son machiavélisme, son attentisme et sa proximité auront marqué les esprits.

Girouette ou machiavélien, une certaine vision de l’art politique

Si Jacques Chirac a eu ses héritiers, il a souvent lui-même invoqué plusieurs héritages contradictoires au cours de sa vie. Fils spirituel de Georges Pompidou, qui lui dira en 1966 sa fameuse phrase où il lui demande d’arrêter « d’emmerder les Français » après que celui qui était tout juste chargé de mission lui présenta une pile de décrets à signer, il sera pourtant une aide décisive dans l’accession au pouvoir du premier président non gaulliste de la Cinquième République, Valéry Giscard d’Estaing, tuant par la même occasion l’ambition élyséenne de Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre de Georges Pompidou que ce dernier ne portait pas spécialement dans son cœur. Une demi-trahison qui en précédera une autre, complète cette fois, celle du président qu’il avait pourtant aidé à faire élire, d’abord en démissionnant de Matignon en 1976 puis en n’appelant pas à voter pour le président sortant en 1981.

Une affaire de personnes qui rejoint le positionnement du fondateur du RPR, parti souhaitant promouvoir l’indépendance nationale comme l’indépendance individuelle, mais dont le message sera brouillé au fil du temps.

Sans aller jusqu’aux tracts communistes distribués dans sa jeunesse, Jacques Chirac s’est tour à tour défini comme gaulliste, travailliste puis thatchéro-reaganien avant de se révéler finalement comme un président radical-socialiste, dont les phrases sur le libéralisme, tantôt « perversion de la pensée humaine » selon les propos rapportés par Pierre Péan, tantôt mis à égalité avec le communisme en pleine campagne pour le traité constitutionnel européen de 2005, ont montré la véritable nature idéologique du fondateur du RPR puis de l’UMP.

Girouette ou changement de contexte politique ? L’Histoire en jugera sans doute bien mieux que nous tous, mais cette évolution n’est pas sans rappeler le parcours politique de l’enfant terrible de la droite française, fils spirituel du Corrézien : Nicolas Sarkozy.

Plus jeune maire de France en 1983 après le refus du président du RPR de trancher en faveur de Charles Pasqua pour briguer la mairie de Neuilly-sur-Seine, Nicolas Sarkozy est remarqué par le locataire de Matignon de l’époque après un discours prononcé devant les ténors du parti dès 1975.

Très rapidement membre de la garde rapprochée du tout premier maire de Paris depuis la Commune, Nicolas Sarkozy marchera dans les pas de son père politique en 1995, préférant Édouard Balladur à Jacques Chirac. Une trahison qui, comme celle de 1976, entraînera une rancune tenace dont de nombreux médias se sont fait l’écho durant plus de 20 ans et qu’un film sorti en 2010, La Conquête, dépeignant l’arrivée au pouvoir du célèbre locataire de la place Beauvau.

Nicolas Sarkozy est un enfant du chiraquisme. Né politiquement durant l’émergence du Corrézien, il aura incarné une manière de faire proche de son mentor d’antan de part certaines prises de positions changeantes.

Nicolas Sarkozy est, comme Jacques Chirac, le fruit de son époque. Celle où le citoyen était moins éclairé et méfiant qu’auparavant. Deux icônes de la droite difficiles aujourd’hui à critiquer sans s’attirer des foudres mais qui incarnent deux options qui n’ont plus lieu d’être en 2019 et qui révèlent un bout d’histoire politique de la fin du XXe siècle. Celle où le consumérisme politique a pris le pas sur le long terme.

Ce même Nicolas Sarkozy taxera son mentor d’antan, comme ses autres prédécesseurs de « roi fainéant ». En politique, comme dans la vie, les fils se construisent régulièrement en opposition à leurs parents. L’hyperprésidence sarkozyste a succédé à l’immobilisme chiraquien mais ce dernier s’est symboliquement vengé dans sa pratique du pouvoir, et ce grâce à un autre corrézien.

Une pratique corrézienne du pouvoir

Il y a de cela quelques années, alors polémiste sur la radio de mon campus, j’avais écrit une chronique évoquant une pratique typiquement corrézienne du pouvoir, comparant les mandats de Jacques Chirac et François Hollande. Une comparaison qui n’a fait que se confirmer au fil du temps, car si l’histoire de la tradition libérale nous enseigne que « le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » selon l’expression consacrée d’Henry David Thoreau, force est de constater que Jacques Chirac a pris cette maxime dans un sens bien particulier.

En effet, comme l’analyse Richard Werly dans le quotidien lausannois Le Temps, les deux mandats de la présidence Chirac ont montré une incapacité à prendre des décisions, là où le Jacques Chirac de la première cohabitation faisait montre d’un réformisme commandé aussi bien par concurrence électorale que par adaptation à la révolution conservatrice. Faisant cohabiter Madelin et Pasqua, le gouvernement Chirac 2 aura été celui des privatisations, des prix libres et de la fin des autorisations préalables de licenciement, permettant à la France de se réaligner avec l’Allemagne de l’Ouest.

De même, il serait tentant de mettre de côté la cohabitation de 1997-2002 où l’exécutif est factuellement dans les mains du Premier ministre, cette situation a largement influencé la pratique du chef de l’État, ce dernier laissant à Matignon les affaires intérieures et conservant une fonction de représentation de la France à l’étranger, à la manière du refus de la seconde guerre du Golfe qui reste le fait marquant du chiraquisme pour beaucoup de Français. De fait, cette troisième cohabitation en moins de 20 ans aura influé sur la pratique du pouvoir, et ce jusqu’à la présidentialisation du régime induite par le quinquennat et dont Jacques Chirac sera le principal expérimentateur. Une situation qui fait de lui un passeur d’une époque charnière sur le plan institutionnel là où ses deux successeurs étaient des passeurs sur un plan plus politique.

Un immobilisme parfaitement décrit dans La Conquête, précité, où Jacques Chirac, sous les traits de Bernard Le Coq, explique que les Français n’aiment pas les réformes. Une citation qui le rapproche d’un de ses anciens adversaires puis successeur : François Hollande, que Chirac considérait selon lui comme le « labrador de Mitterrand ». Adversaire de premier plan, du moins en façade, échouant de peu à mettre Jacques Chirac en ballottage lors de la vague rose de 1981, puis chef de l’opposition après le retrait de Lionel Jospin de la tête du Parti socialiste en 2002, la période sarkozyste aura semble-t-il conforté les deux hommes derrière un ennemi commun, au point que celui qui n’était déjà plus chef de l’État avoua qu’il votera Hollande pour l’élection présidentielle de 2012. Une connivence brillamment mise en scène dans un téléfilm, La dernière campagne, où Bernard Le Coq, reprenant son rôle, dépeint un Jacques Chirac affaibli par la maladie – « toc toc » comme dirait sa marionnette des Guignols – se rêvant en conseiller secret du candidat socialiste d’alors en vue de battre celui qui l’a trahit 17 ans plus tôt.

Fiction ou réalité ? Sous l’oripeau de la normalité, François Hollande fût un président immobile, dont le seul souvenir marquant aura été le mariage dit « pour tous ».

Un immobilisme dénoncé à l’époque par Edgar Morin contrastant avec une campagne résolument ancrée à gauche, tout en s’essayant à la décontraction chiraquienne.

Un bon vivant au pays des coincés

Difficile de parler de Jacques Chirac sans penser à la marionnette qui l’a rendu célèbre et surtout sympathique au point que cette caractéristique soit la plus mentionnée par les différents sondages parus depuis jeudi, loin devant un réformisme jugé inexistant. L’énarque, fils d’un administrateur d’entreprises, a longtemps eu l’image d’un haut fonctionnaire coincé, corseté sans doute par un milieu social qui lui était nouveau depuis son mariage avec Bernadette Chodron de Courcel.

Une image difficile à appréhender aujourd’hui tant les Guignols de l’Info ont fait de l’ancien maire de Paris un bon vivant qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Depuis le décès de l’ancien président, l’expression a été entendue maintes fois : les différents sketchs des marionnettes en latex de Canal+ et notamment le fameux « mangez des pommes », repris ensuite par le véritable Jacques Chirac durant la campagne de 1995, aura « décoincé » le candidat gaulliste. Une influence qui ira jusqu’à faire dire que l’émission a contribué à l’élection du successeur de François Mitterrand.

Une bonhommie qui détonnait avec les principaux adversaires de celui qui fût deux fois Premier ministre en 14 ans : le très rigide Édouard Balladur (« couille molle », selon l’expression des Guignols) et le très protocolaire Lionel Jospin.

Si les noms se bousculent depuis jeudi voire bien avant pour évoquer l’héritage de cette facette du président défunt – d’aucuns citant Édouard Philippe, Bruno Le Maire ou François Baroin –, le paysage politique national actuel est bien peu à même d’invoquer quelqu’un ayant la même gouaille que le dernier président capable d’aller sereinement dans un salon de l’Agriculture. À peine peut-on en voir, de façon évidente, chez les élus locaux et en particulier en zone rurale. La vibre techno a pris le pas sur le reste, au point qu’il nous faut malheureusement se tourner vers une personnalité que certains qualifieraient de caricaturale : Jean Lassalle.

L’ancien proche de François Bayrou, candidat à la dernière élection présidentielle, le député des Pyrénées-Atlantiques n’a aucune attache connue avec l’ancien chef d’État. À peine trouve-t-on un lien indirect lors de la grève de faim qui l’a fait connaître. Grève qu’il entama en 2006 et qui l’amènera à l’hôpital deux mois plus tard. Une grève destinée à protester contre le départ d’une usine de la vallée d’Aspe, en Béarn. Cet acte amènera le chef de l’État de l’époque et ses deux principaux ministres à faire pression pour faire annuler le projet.

Pourtant, la proximité de personnalité semble bel et bien présente. Le député Lassalle, technicien agricole dans le civil, n’a en effet jamais caché sa vision agrariste, localiste et teintée d’un humanisme particulier à ce milieu.

Difficile cependant, à l’époque des médias de masse et de la transparence permanente induite par les réseaux sociaux, pour un élu de pouvoir se permettre une telle liberté de ton sans risquer de faire jaser électeurs et médias. Une réaction dont le candidat béarnais à la dernière présidentielle se moque semble-t-il largement, lui qui est désormais connu outre-Atlantique.

Le temps du recul

Chaque Français retiendra une facette particulière de Jacques Chirac. Certains se souviendront d’une rencontre lors d’un déplacement, d’autres, des moments médiatiques ou politiques

Le bilan politique du président défunt a été fait et refait depuis 12 ans. Le temps est désormais à ce que l’épopée chiraquienne dit de la France de la fin du siècle dernier. Une histoire dépouillée de la nostalgie, débarrassée de la rancune.

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