Retraites : reculer l’âge de départ ne résoudra rien !

old people at loreley by jeffcapeshop (CC BY-NC-ND 2.0) — jeffcapeshop , CC-BY

Reculer l’âge de départ à la retraite ne servira à rien : c’est repousser le problème dans quelques années.

Par Gérard Maudrux.

Vu l’engouement dans les commentaires de mon premier article, avec des débats intéressants sur la démographie et l’âge de départ, avant d’aborder les secrets de la réforme, faisons un petit écart vers l’âge de départ. Je parlerai plus tard de la démographie et de son rapport.

Reculer l’âge de départ à la retraite est indigne d’un système « solidaire »

Premièrement j’estime que le recul de l’âge de départ (et/ou du taux plein) est indigne d’un système qui se veut être solidaire dans un pays qui prône la liberté, l’égalité et la fraternité.

En effet, plus vous reculez l’âge de la retraite, plus vous privez une partie de la population de retraite. Il y a des gens moins gâtés par la nature que d’autres : les cardiaques, les cancéreux, les obèses, les diabétiques… leur espérance de vie est plus courte. Reculer l’âge de départ, c’est les priver de tout ou partie de leur retraite.

C’est faire financer la retraite des bien-portants par ceux qui ont moins de chance, en les obligeant à cotiser pour une retraite qu’ils n’auront pas ou si peu et afin que d’autres puissent en profiter à leur place. Je préfère une retraite à la carte.

Deuxièmement, cet âge, dans un système par points est tout à fait arbitraire, est un choix politique, sans contraintes comptables, puisque la retraite est fonction du nombre de points acquis au cours de la carrière, pas d’annuités ou de pourcentage de salaire, dernier ou moyen. Il peut donc être fixé à 60 ou 62 ans, il suffit d’ajuster la valeur du point pour que ce soit neutre pour le régime.

La neutralité actuarielle

Qu’est-ce que la neutralité actuarielle ? Un exemple simple : vous partez à 65 ans, vous allez vivre 20 ans à la retraite. Si vous partez à 63 ans, vous allez vivre 22 ans à la retraite soit 10 % de plus. Pour que cela soit sans coût, pour vous ou les autres, il faut donc vous donner 10 % de moins, pour que le total perçu pendant toute votre retraite soit le même : 10 % de moins pendant 10 % de durée en plus. C’est neutre pour vous, neutre pour le régime, c’est ce que l’on appelle la neutralité actuarielle.

On peut donc choisir n’importe quel âge de départ, il suffit de jouer sur la valeur du point pour garder le même équilibre entre dépenses et recettes. Il faut ensuite bonifier chaque année travaillée en plus : je fais 2 ans de plus, j’aurai 10 % de moins en durée, je dois donc avoir 10 % en plus.

C’est le principe, en pratique c’est un peu plus compliqué car le coefficient de neutralité varie en fonction de l’âge, il dépend de votre espérance de vie au moment du départ. À ces âges il et de l’ordre de 4,2-4,3 % l’an.

Cafouillage sur l’âge de départ à la retraite

Grand cafouillage à propos du recul de l’âge de la retraite. Les « hostilités » ont été lancées par des ministres et anciens ministres des Affaires sociales, poussant le Haut-commissaire chargé des retraites à pousser un coup de gueule avec menace de démission si on ne le laissait pas travailler en paix.

Cela a commencé avec Xavier Bertrand, et repris par Agnès Buzyn. Tous deux sont incompétents en matière de retraite. Le premier j’ai côtoyé le premier quelques années, il est très difficile de lui faire prendre des décisions, un vrai poisson. Je n’ai pas eu connaissance de l’intérêt et de l’expérience de la seconde pour les retraites avant d’être ministre et après avoir été médecin.

Alors qui tire les ficelles de cette manœuvre irritante pour le Haut commissaire et néfaste pour une bonne réforme, juste bonne à mettre du monde dans la rue ? Et c’est là que je souris. Delevoye les a nommés ces deux « cons de Matignon » avec leur nom (cf Le Canard Enchaîné).

L’un des deux est mon ami Thomas Fatome, directeur adjoint du cabinet du Premier ministre. Pour que Delevoye le traite de c…, il a dû pousser le bouchon très très loin. Conseiller de Bertrand ? Rappelons qu’il était directeur de la Sécurité sociale quand Bertrand était ministre, lorsque je suis allé expliquer le 18 juillet 2013 l’intérêt de la retraite à la carte à 62 ans au lieu de passer à 67 ans, expliquant que cette disposition pouvait aller au-delà de la Carmf et être étendue à toutes les caisses évitant des manifestations à chaque tentative d’allongement de la durée de cotisation.

Fatome avait bloqué cette réforme, son successeur l’a fait passer, et son second de l’époque, maintenant chargé de la partie technique de la réforme par Delevoye l’a fait sienne.

Aucun des deux « cons » de Matignon (selon l’expression de Delevoye), aucun des ministres n’a compris l’inutilité de leur proposition de passer de 62 ans minimum à 63 ans en 5 ans.

Je le répète : en 5 ans l’espérance de vie aura augmenté de 1 an, la durée de retraite sera alors la même qu’aujourd’hui bien que prise 1 an plus tard, donc le coût de la retraite sera le même. Comme on aura travaillé un an de plus, la retraite sera même un peu supérieure (on peut espérer !). Dans 5 ans, nous en serons strictement au même point, comme toutes les réformes depuis 20 ans qui ont toutes agi sur le même levier sans autre réforme de fond. Repousser l’âge de départ, c’est repousser le problème, sans le régler sur le long terme.

Le Haut commissaire a choisi et clairement exprimé une autre option, celle que j’ai été le premier à proposer. Il y tient et met son poste en jeu pour défendre ce point, il a raison. Bon courage monsieur Delevoye.

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