Privatiser les territoires publics ne signifie pas les transformer en centres commerciaux

Hershey Park by Jenna Rose Robbins(CC BY-NC 2.0) — Jenna Rose Robbins, CC-BY

Privatiser les territoires publics tout en supprimant les impôts sur la propriété et les loisirs de plein air dopera d’autant plus la gestion volontariste des réserves naturelles.

Par Gor Mkrtchian.
Un article du Mises Institute

Les territoires publics protégés aux États-Unis — notamment les forêts, parcs nationaux et zones assimilées — couvrent près d’1,3 million de km2 soit 14 % du territoire. L’existence même de ces terrains contrôlés par l’État fédéral donne à ce dernier un pouvoir immense sur un grand nombre d’États, et pour quelques-uns d’entre eux, il a la main sur la majorité des terres.

Grâce à la popularité de certains territoires publics connus pour leur beauté naturelle, leur contrôle fédéral reste néanmoins bien accepté et on en considère la privatisation comme une idée pour le moins radicale.

Mais si ces terres quittaient le giron fédéral, qu’adviendrait-il exactement ?

On suppose souvent qu’elles seraient aussitôt exploitées en mines à ciel ouvert ou pour construire des lotissements d’habitations.

En fait, les réalités économiques suggèrent autre chose.

Après tout, vu que les parcs nationaux, par exemple, possèdent une valeur économique en tant que réserve naturelle, les privatiser n’aurait pas pour conséquence d’en passer au bulldozer chaque feuille, arbre et brindille.

Mais dans la mesure où des gens feront d’une partie de ces parcs autre chose que des zones de loisirs naturels, ce sera pour répondre à des besoins économiques réellement prioritaires.

Attractions touristiques importantes

Des transferts du contrôle de territoires fédéraux vers les administrations d’État et locales ont été effectués en guise d’étape intermédiaire vers une privatisation pure et simple. Ryan McMaken en explique ce qui peut poser des problèmes :

« Contrairement à la croyance répandue qui voudrait que les territoires publics seraient immédiatement vendus à des promoteurs voraces ou des prospecteurs de pétrole s’ils devaient tomber entre les mains de l’État ou d’administrations locales, en réalité, ceux tels que les parcs nationaux jouissent habituellement d’un préjugé favorable par les communautés alentour et les électeurs des États où ils se trouvent.

Les territoires publics, en tant qu’attractions touristiques et importantes zones de loisirs pour les gens du cru sont des sources de revenus indirectes assez intéressantes pour des structures locales aussi bien privées qu’appartenant au secteur public. »

Cette argumentation sur le passage des territoires publics du contrôle de l’administration fédérale vers celui de l’administration locale est tout aussi valable pour une privatisation pure et simple. Si à présent l’opinion publique penche nettement en faveur des parcs nationaux, « la meilleure idée de l’Amérique » — et est réticente à l’idée de leur diminution — tout ceci ne se répercuterait-il pas sur le marché également ?

Observons les réponses des marchés. Du fait du rôle des media sociaux, tout promoteur s’avisant de construire un centre commercial au beau milieu du parc Yellowstone prendrait un gros risque de boycott par des fournisseurs et des clients, d’être la cible de campagnes de dénonciation d’organisations écologiques, et de s’attirer les foudres de la société américaine. D’autres pressions viendraient d’entreprises installées tout autour de ces parcs et qui en dépendent pour y attirer des touristes venus du monde entier.

Entre autres pour cette raison, si ces parcs venaient à être privatisés, dans une large mesure leurs propriétaires les utiliseraient en préservant leur beauté naturelle, suivant en cela les attentes des consommateurs. Par exemple, de grandes parcelles d’entre eux resteraient des zones de loisirs dédiées aux randonnées, au camping et aux excursions mais sous l’égide de propriétaires privés et de fiducies de conservation risquant leur propre argent et pas celui des contribuables. Vu les épouvantables prouesses environnementales de l’État, le passage d’une gestion publique au secteur privé devrait être fait depuis longtemps.

Nul besoin de s’en remettre à la spéculation pour constater l’immense contribution de la sphère bénévole à la préservation de la nature et son utilisation récréative. Les preuves sont là. Chaque année, les Américains dépensent 887 milliards de dollars dans les loisirs de plein air, en particulier les randonnées, le camping et les sports nautiques. Ils paient volontiers davantage pour profiter du plein air « que pour les médicaments et le carburant combinés », lesquels leur coûtent 117 milliards de dollars sonnants et trébuchants.

Au-delà des loisirs de plein air, le marché gère également la nature de façons plus directes.

En 2015, des fonds de conservation des terres privées aux États-Unis ont protégé 226 000 kilomètres carrés de territoires, soit le double de la superficie des parcs nationaux du continent. Ils démontrent que le public est prêt et en capacité de soutenir l’environnement par simple goût de la nature sans être contraint de mettre la main à la poche via les impôts. Ces fiducies ont « près de 2,2 milliards de dollars en fonds de dotation et de financement », plus de 4,6 millions de sympathisants financiers actifs, et ont reçu 6,2 millions de visiteurs en 2015.

À une échelle plus grande encore que les fiducies foncières volontaires, 1,8 million de kilomètres carrés (soit la majorité) des forêts et des zones boisées du pays sont des propriétés privées, « parmi lesquelles, 95 % sont classées comme « propriétés familiales et individuelles », 4 % des propriétés « d’entreprise » et 1 % comme « autres propriétés privées » ».

Les personnes privées qui possèdent 4 hectares ou plus classent ainsi par ordre décroissant les 5 principales raisons de leur possession : beauté et paysage ; une partie du foyer ; habitat naturel ; transmission aux enfants/héritiers ; et vie privée. La principale « préoccupation ou problème » parmi tous ceux qui possèdent plus de 4000 mètres carrés est un impôt foncier élevé. Si le but est de favoriser l’expansion des forêts et des zones boisées, une chose à faire serait de supprimer ces impôts de afin qu’ils ne soient pas pénalisés en sauvegardant et développant des forêts à valeur ajoutée..

Heureusement, à mesure que les pays se développent et que les revenus disponibles augmentent, on peut s’attendre à ce que le marché du beau s’étende d’autant. Les gens aiment vivre à l’ombre des chênes et partir en randonnée si c’est dans leurs moyens. Une fois les besoins de base assurés, ils peuvent petit à petit dédier leurs revenus à des activités à caractère esthétique, récréatif et caritatif, ce qui aura pour conséquence d’alimenter des entreprises d’aménagement paysager résidentiel, de camping, des fonds de conservation, etc.

Des zones privatisées pourraient-elles permettre des forages et l’exploitation des ressources ? Oui. Mais c’est déjà le cas :

« Dans certains parcs nationaux, l’État fédéral est propriétaire du terrain en surface et des sociétés privées possèdent une partie des droits miniers en sous-sol. C’est ce qu’on appelle un « domaine partagé »… Il y a actuellement 534 puits de pétrole et de gaz actifs sur 12 parcelles du réseau des parcs nationaux. Trente autres parcs comportent un « domaine partagé » mais sans forage effectif pour le moment. »1

Une utilisation des territoires au service de l’humanité

Si les territoires publics étaient privatisés, une partie d’entre eux serait certainement utilisée à des fins ne préservant pas nécessairement la nature, comme des forages, de l’exploitation minière, etc. C’est une perspective inquiétante pour beaucoup mais à tort. Simplement parce qu’il n’y a pas de raisons de penser qu’un territoire intact est forcément la meilleure solution dès lors que des humains ont besoin de se loger, de se nourrir ainsi que d’autres produits issus du sol.

Heureusement, le marché peut aider les humains à trouver un équilibre entre la préservation de la nature et d’autres activités d’une façon qui réponde proportionnellement à leurs besoins.

Quelle quantité d’espace naturel devrait rester intacte ? Certainement pas la totalité. Après tout, empêcher tout développement humain quel qu’il soit impliquerait de débarrasser le pays des humains. Le problème étant de savoir par quel mécanisme déterminer quel territoire et quelle surface devraient être gardés intacts et inversement pour le bien du développement, équilibrant ainsi la préservation de la nature et la satisfaction des autres besoins.

Si ces décisions relevant de compromis sont laissées à des gens agissant volontairement en fonction de la propriété privée, la question pourrait être tranchée en recourant aux prix et aux données sur l’offre et la demande qu’ils induisent. En décidant d’utiliser une parcelle déterminée pour en faire un parc ou tout autre chose, les entrepreneurs calculent les revenus attendus diminués des coûts, soit les bénéfices, pour chaque option possible.

Quand certains envisagent la rentabilité de projets qui s’offrent à eux pour décider sur lesquels se positionner, ils ne s’engagent pas sur quelque chose de néfaste en soi, comme l’est souvent la connotation du mot « profit ». Un examen attentif de la recherche de rentabilité révèle deux mécanismes utiles mis en jeu.

Tout d’abord, les entrepreneurs aspirent à maximiser leurs revenus en trouvant la façon de satisfaire le mieux les attentes que les consommateurs exposeront à travers leurs choix de consommation. Plus le prix qu’ils accepteront de payer en échange des biens ou des services offerts sera élevé, plus ils démontreront qu’ils attendent un bénéfice de ce qu’ils achètent.

Ensuite, les entrepreneurs cherchent à minimiser les coûts en utilisant la combinaison de ressources la moins précieuse (urgemment nécessaire ailleurs) comme moyens de fournir au consommateur ce qu’il désire. Plus une ressource donnée est indispensable quelque part pour autre chose, plus élevé sera son prix. De ce fait, quand des entrepreneurs essaient de minimiser leurs coûts, consciemment ou pas, ils essaient aussi d’atteindre leur but en impactant le moins possible les ressources dont d’autres ont besoin.

C’est-à-dire qu’ils maximisent les revenus et minimisent les coûts afin d’augmenter les bénéfices. Si une parcelle doit rapporter plus comme lieu de forage que comme parc de loisirs, cela signifie que les gens expriment un plus fort intérêt à la marge pour davantage de carburant que pour un emplacement de camping supplémentaire.

Utiliser un coup de pouce de l’État pour faire pencher la balance en faveur des loisirs de plein air au détriment de l’approvisionnement en carburant par une limitation des forages sur les territoires publics indique la priorité accordée à des Américains aisés de disposer de plus d’endroits où camper au prix d’une augmentation générale des prix du carburant pour les moins privilégiés.

Il faut trouver un équilibre dans l’emploi des ressources entre la préservation des espaces naturels et toutes les autres utilisations potentielles. Le marché a attribué à la nature un énorme enjeu aux facettes multiples. Privatiser les territoires publics tout en supprimant les impôts sur la propriété et les loisirs de plein air dopera d’autant plus la gestion volontariste des réserves naturelles. Simultanément, la liberté du marché donnera aussi la flexibilité nécessaire pour utiliser des parties de ces parcs pour répondre aux besoins économiques les plus pressants des consommateurs en dehors de la protection de la nature.

Traduction par Joel Sagnes pour Contrepoints de Privatizing Public Lands Doesn’t Mean Turning Them Into Shopping Centers

  1. Nicholas Lund, The Facts on Oil and Gas Drilling in National Parks, National Parks Conservation Association, npca.org, 2017.
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