Économie : que nous enseigne la tragédie des biens communs ?

Moutons prêts à être tondus - Hampshire Down Sheep by Bob Cox(CC BY-NC-ND 2.0)

Qu’est ce que la Tragédie des biens communs ? Pour répondre à cette question, nous devons nous intéresser à son concepteur, Garrett Hardin.

Par Marius-Joseph Marchetti.

Garrett Hardin est un ancien biologiste qui chercha avant tout à expliquer que la surexploitation d’une ressource peut être directement liée à sa non-attribution. Cela concerne plus spécifiquement les biens dont il est difficile d’attribuer un droit de propriété, et qui sont ce que les économistes nomment communément des biens rivaux (une fois qu’un animal est chassé par un individu, il ne peut plus l’être par un autre individu, une fois qu’un poisson est pêché par un individu, il devient indisponible aux autres, etc.). Le paradoxe de Hardin a plusieurs noms. On le connaît surtout sous l’expression de « la tragédie de la vaine pâture » ou « The Tragedy of the Commons » ; traduit en français, plus explicitement par « La Tragédie des biens communs ».

La tragédie des biens communs, nommé originellement « Tragédie de la vaine pâture », est décrite ainsi par Garrett Hardin dans son célèbre article « The Tragedy of Commons »1.

« Chacun se trouve coincé par un système qui le pousse à accroître sans fin les effectifs de son troupeau personnel — dans un monde qui, lui, est limité. L’épuisement des sols, la ruine de tous est la destination vers laquelle on s’achemine inéluctablement dès lors que les hommes restent libres de poursuivre leur propre intérêt dans une société qui pratique la liberté d’accès aux ressources communes. »

La tragédie des biens communs stipule que lorsque nous sommes dans un système de propriété privée, le bénéfice de ladite propriété revient exclusivement à une personne désignée, et que la législation garantit à cette personne l’exclusivité et la capacité de transférer son bien à d’autres ; le bien possédé sera ainsi géré efficacement, ou le plus efficacement possible. L’intérêt personnel du propriétaire le conduit à privilégier une utilisation des ressources de telle sorte que la valeur sociale retirer de sa gestion soit la plus grande.

L’expression de « tragédie de la vaine pâture » vient de l’exemple le plus souvent cité par les économistes traitant la théorie des droits de propriété : celui des prés communaux. L’exemple décrit par Henri Lepage 2 est celui d’un pré où chacun peut laisser paître ses bêtes, sans limite aucune. Il existe un nombre limité de bêtes que ce pré peut accueillir jusqu’à une valeur dite optimale, au-delà de laquelle l’ajout d’un animal se révèle contre-productif. Or, le pré appartenant à tout le monde, chacun est incité à être un « passager clandestin », c’est-à-dire à faire supporter le coût d’une bête supplémentaire aux autres usagers. Chacun se retrouve donc avec une valeur sous-optimale, inférieure au cas dans lequel chacun se serait vu attribuer une part du pré. C’est ce que l’on appelle la tragédie des biens communs, et qui fait s’interroger les économistes sur la manière de protéger l’environnement.

Mieux définir et protéger les droits de propriété

La tragédie des biens communs peut caractériser, non seulement des ressources naturelles, comme dans le propos originel de Hardin, mais également tous les biens dits publics. Nous en donnerons deux autres exemples, le système politique (et notamment la démocratie) et la monnaie.

Comme le rappelle avec justesse Philipp Bagus3, il existe plusieurs manières d’empêcher ou de restreindre la surexploitation de toute propriété publique : la plus simple d’entre elles est de privatiser ladite propriété, de manière à ce que des droits de propriété soit mieux définis et protégés. Il existe deux autres méthodes : la restriction volontaire (par la persuasion et l’éducation), ou par la réglementation publique. Hardin nomme les biens publics réglementés managed commons, ou biens communs gérés. L’exemple type de bien commun géré, les bancs de poissons, nous est apporté par Philipp Bagus. La réglementation de ce bien commun se matérialise par l’introduction d’un quota de pêche à respecter et à ne pas dépasser pour chaque pêcheur, et comme le fait remarquer Philipp Bagus, « chacun d’entre eux reçoit un droit de monopole qu’il utilisera complètement4».

Le cas de la démocratie a été abordé par Hans-Hermann Hoppe5, et nous l’avons nous-même traité dans une synthèse de son premier chapitre de Démocratie, le Dieu qui a échoué. Dans une démocratie, l’entrée dans le gouvernement est ouverte à tous, du fait de la fameuse égalité devant la loi, qui devient vite contraire à l’idée de base de l’égalité de droit. Une fois entré dans la sphère étatique, le nouveau gouvernant a accès à toute la propriété du pays via l’utilisation de l’appareil coercitif qu’est l’État. Les bénéfices de cette appropriation sont internalisés par le gouvernement, tandis que les coûts sont externalisés et sont subis par toute la population. Puisque d’autres personnes arriveront à la fin de leur mandat, les gouvernants sont incités à consommer la ressource avant les prochains mandataires du pouvoir public. Les ressources du pays, entre les mains du gouvernement, sont un exemple type de bien rival.

Dangers sur le système bancaire international

Le deuxième cas qui correspond clairement à une tragédie des communs est notre système bancaire à réserves fractionnaires. C’est du moins ce que soutient Philipp Bagus dans son ouvrage consacré à l’euro. Le système bancaire moderne est caractérisé par des droits de propriété qui ne sont, ni bien définis, ni protégés. Les principes généraux du droit traditionnel ne sont pas non plus respectés. 6 Ce respect en demi-teinte des dépôts entraîne une incitation pour les banques à étendre toujours plus le crédit, pour engranger davantage de profits. Elles chercheront à l’étendre autant et aussi vite que possible. Dans un système de banque libre, cette expansion est naturellement limitée par le comportement des autres banques et de leurs clients, et notamment grâce au clearing, procédé de compensation visant à liquider les dettes et les créancesentre deux banques. Elles peuvent cependant conclure des accords et former des cartels pour se mettre d’accord sur une expansion simultanée du crédit. Cependant, cette expansion est limitée par la nature même du cartel, qui est instable (car ses membres sont fortement incités à rompre leur accord et ce d’autant plus vite que les autres membres ont la même incitation pour engranger tous les bénéfices d’une baisse du prix, ou dans ce cas, d’une réduction de l’expansion du crédit).

Or, plusieurs choses réduisent ces limites naturelles. Selon Huerta De Soto, la situation de tragédie des biens communs se produit vraiment lorsqu’une Banque centrale est créée, et qu’une monnaie voit naître son cours forcé, puisque sautent les limites du système bancaire à réserve fractionnaire. Il reste cependant des limites : la réglementation des prêts par la Banque centrale et, enfin, la peur du risque ultime, l’hyper-inflation. L’exploitation des droits de propriété mal définis doit donc se faire finement et avec parcimonie.

Voilà donc, sommairement, ce que nous pouvons vous dire sur la tragédie des biens communs et comment elle se manifeste dans notre monde.

  1. Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, 13 décembre 1968, numéro 162.
  2. Henri Lepage, Pourquoi la propriété, Collection Pluriel, 1985, p.88-89.
  3. Philipp Bagus, La tragédie de l’euro, L’Harmattan, 2012.
  4. Ibid, p.111.
  5. Hans-Hermann Hoppe, Democracy : The God that failed (Rutgers, NJ: Transaction Publishers, 2001).
  6. Sur ce sujet, voir Hernando De Soto, Money, Bank Credit and Economic Cycles, ou en français Monnaie, Crédit bancaire et Cycles Économiques.
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