Contre l’identity politics, relisons Popper et Tocqueville

Tocqueville by Hohenfels(CC BY-NC 2.0) — Hohenfels, CC-BY

Initialement cantonnée à une frange de l’extrême gauche américaine, l’identity politics s’est répandue rapidement bien au-delà des universités où elle est née.

Par Boris Lapeyre de Cabanes.

Il y a quelques semaines, en envoyant un mail tout à fait anodin sur les consignes de sécurité à adopter pendant la canicule, l’administration d’HEC a déclenché une petite polémique dans une école habituellement silencieuse sur les questions politiques. En cause, l’utilisation de l’écriture dite « inclusive » dans l’en-tête et dans le corps du message.

Je ne souhaite pas ici réciter les arguments des détracteurs de cette nouvelle forme d’écriture ; je me limiterai à rappeler que la langue française ne disposant pas de genre neutre, c’est le masculin qui a valeur de générique, un héritage latin dû à la proximité, dans la langue de Virgile, entre le neutre et le masculin, particulièrement dans la deuxième déclinaison. Mais plutôt que le débat sur les spécificités de la langue française, c’est celui, plus profond, du mouvement à l’origine de ces changements linguistiques que je souhaite aborder ici.

En France, les premières contestations de la règle selon laquelle le masculin a valeur de neutre (prosaïquement énoncée « le masculin l’emporte sur le féminin ») sont le fruit du travail de professeurs féministes comme Éliane Viennot ou Anne-Marie Houdebine, ainsi que de réclamations de diverses ministres socialistes à la fin des années quatre-vingt-dix.

La boîte de Pandore

Y céder revient à ouvrir la boîte de Pandore, car en retirant au masculin le rôle de neutre, on condamne le français à multiplier les exceptions. L’allemand, qui a sur ce sujet une longueur d’avance, a ainsi vu émerger de petites étoiles, ajoutées en fin de mot, symbolisant l’inclusion des personnes transgenres dans le texte. À ce rythme, on peut imaginer qu’il faille, d’ici une quinzaine d’années, ajouter en petites lettres M/F/LGBTQIA++ à la fin de chaque nom commun, sous peine d’être taxé de xx-phobie.

L’écriture inclusive sépare les individus en fonction de leur sexe, là où la langue française préférait l’harmonie du neutre. En cela, elle s’inscrit tout à fait dans une idéologie assez récente : l’identity politics. Revenons sur les principes de cette doctrine provenue des États-Unis.

Le fondement de l’identity politics : l’irréfutabilité

Le terme d’identity politics, dont la traduction approximative est « politique des identités », est apparu aux États-Unis dans les années soixante et soixante-dix, lors des combats politiques des Afro-Américains et des homosexuels. C’est à cette époque, en 1969, qu’est née la marche des fiertés. Avec la dépénalisation de l’homosexualité et la fin de la ségrégation raciale, ces mouvements se sont radicalisés et s’opposent aujourd’hui à des supposées oppressions systémiques, définies à merveille par Robin DiAngelo, sociologue américaine :

« Du fait de mon éducation de personne blanche dans notre société, j’ai une vision du monde raciste. J’ai des biais [cognitifs] racistes, des habitudes racistes, et j’ai un intérêt au maintien de ce système raciste, parce qu’il joue en ma faveur. »

Le racisme a ainsi subi une redéfinition ces dernières années et ne signifie plus aujourd’hui l’attitude hostile envers un groupe de personnes en raison de son origine ethnique, mais l’oppression systématique des groupes dominants envers les minorités ethniques se percevant comme dominées.

À travers le concept de biais implicite, cette définition relègue l’individu à un groupe d’appartenance identifiable (en l’occurrence l’origine ethnique, mais le raisonnement s’étend au sexe, à l’orientation sexuelle, à l’origine sociale, à la religion, etc.) au lieu de s’intéresser à son unicité.

En dehors de la triste ironie qui veut que les défenseurs des Afro-Américains d’aujourd’hui professent des idées exactement opposées à celles de Martin Luther King – on se souviendra du fameux « Not by the color of their skin but by the content of their character » – cette manière de penser est à l’opposé du raisonnement scientifique, puisque tout détracteur sera accusé de ne pas parvenir à se départir de son inconscient raciste.

En présentant comme un axiome le postulat selon lequel le racisme est inconscient, la théorie de Robin DiAngelo devient imperméable à l’examen et à la critique logique. À l’inverse, toute théorie scientifique doit pouvoir être réfutée, que ce soit par l’expérience si sa conclusion est invalidée par les faits, ou par la raison si un des enchaînements logiques manque de rigueur.

De par son irréfutabilité (pour reprendre le mot de Karl Popper), la théorie de Robin DiAngelo empêche tout à fait le débat et se classe parmi les pseudo-sciences, dans la lignée du matérialisme historique de Marx ou de l’inconscient freudien. Il est d’ailleurs intéressant d’entendre, sur des campus américains (et spécifiquement dans le cas d’Evergreen), des étudiants professer que le raisonnement logique est une forme de domination blanche, ce qui permet de museler efficacement la critique.

Même si l’expression fait à l’origine référence à l’extrême droite, j’aime la traduction d’identity politics par politique identitaire. Tandis que les identitaires traditionalistes s’attachent à défendre des racines chrétiennes, blanches, et refusent le mélange des cultures, les nouveaux identitaires cherchent à démontrer que les Blancs d’Europe et d’Amérique sont des oppresseurs racistes et pour ce faire, organisent des réunions en non-mixité raciale…

Les risques posés par l’accession au pouvoir des identitaires

Initialement cantonnée à une frange de l’extrême gauche américaine, cette pensée s’est répandue rapidement bien au-delà des universités où elle est née, notamment grâce à l’ascendant moral de ses défenseurs, perçus comme les représentants héroïques et désintéressés des minorités opprimées.

La modification du SAT (Scholastic Aptitude Test, un équivalent du baccalauréat aux États-Unis), qui dorénavant tiendra compte du contexte familial des candidats dans la notation en est la dernière manifestation. Ce courant de pensée est aussi à l’origine de la lutte contre les discours haineux, un combat mené en ce moment-même à l’Assemblée Nationale avec la proposition de loi Avia.

En dehors de la difficulté dantesque à estimer ce qui relève du contenu haineux et non de la critique, de la dérision ou de l’humour, cette idéologie s’oppose directement à la liberté d’expression : en séparant free speech et hate speech, on attaque le pluralisme d’opinions, fondement du débat démocratique, au titre que certains discours sont offensants.

D’une efficacité douteuse (les Français sont-ils moins racistes, antisémites, xénophobes aujourd’hui qu’il y a trente ans, au moment du vote de la loi Gayssot ?), ces politiques dévoient la liberté d’expression, dont le principe fondamental a été énoncé par Evelyn Hall : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous puissiez le dire. ».

On me rétorquera sans doute qu’il suffit d’être modéré dans ses propos pour se tenir à l’écart de la censure. Certes. Mais c’est oublier la puissance que confèrent ces outils dans les mains d’un gouvernement mal intentionné. Peu après le vote de la loi anti fake news en France en décembre dernier, c’est la Russie de Poutine qui a suivi, s’inspirant des lois allemande et française sur le sujet.

Que l’on croie ou non à la possibilité d’un retour des extrêmes au pouvoir en France, on ne peut que s’inquiéter d’une dérive qui s’accentuera à mesure que les plus farouches opposants à la liberté d’expression, aujourd’hui étudiants, rejoindront le CSA ou d’autres administrations chargées de faire régner l’ordre sur internet. Et à force d’accorder de nouveaux pouvoirs à des institutions constituées de fonctionnaires, on les écarte du contrôle citoyen.

Ni les États-Unis ni la France ne courent de risques de devenir des dictatures de la pensée unique dans les quelques années à venir. Cependant, prenons garde à ne pas faire l’erreur de la grenouille qui, du fond de sa casserole, ne se rend pas compte que l’eau se réchauffe autour d’elle et que son inaction la condamnera. N’oublions pas que chaque nouvelle tentative par un gouvernement d’accroître son champ d’action en empiétant sur la liberté d’expression est une atteinte, même mineure, à un droit imprescriptible. Je conclurai par une citation d’Alexis de Tocqueville, qui voyait déjà poindre ce risque en 1840 :

« C’est donc surtout dans les temps démocratiques où nous sommes que les vrais amis de la liberté et de la grandeur humaine doivent sans cesse se tenir debout et prêts à empêcher que le pouvoir social ne sacrifie légèrement les droits particuliers de quelques individus à l’exécution générale de ses desseins. »

 

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