Christchurch, les nations malades de l’identité

La passion identitaire qui anime certains de nos contemporains est le nouveau collectivisme qui menace le fondement libéral de nos institutions.

Par Frédéric Mas.

Un attentat terroriste dans deux mosquées a fait au moins 49 morts vendredi en Nouvelle-Zélande. Son auteur est un Australien de 28 ans professant des idées radicales comparables à celles du tristement célèbre Anders Behring Breivik. Plus marquant encore, l’auteur du carnage justifie son geste par des propos familiers pour nous, Français : l’angoisse du « Grand remplacement », la transformation de la population opérée par l’immigration en France, l’aurait poussé à commettre l’irréparable.

Ce massacre est une nouvelle scène de la désastreuse pièce de théâtre identitaire qui se joue actuellement en Occident depuis quelques décennies. Elle est en train d’éroder la confiance nécessaire au bon fonctionnement de nos sociétés libérales en participant à la brutalisation des rapports sociaux. Le repli culturel identitaire n’est pas seulement lié à la montée des fondamentalismes religieux, car les religions elles-mêmes en sont aussi les victimes. Il est une forme plus générale de collectivisme qui est en train de contaminer toutes les franges de la société, la plongeant dans une défiance qui pourrait se révéler mortifère à terme.

L’identité, nouvelle source de conflits

Pour Samuel Huntington, la question de l’identité est devenue après la guerre froide la source majeure des conflits dans le monde, avant ceux guidés par les intérêts nationaux ou économiques.

Les années 90 ont vu survenir une crise d’identité globale. Presque partout, on s’interroge : « Qui sommes-nous ? Avec qui sommes-nous ? De qui nous distinguons-nous ? » Ces questions sont essentielles non seulement pour ceux qui tentent de forger des États-nations nouveaux, comme dans l’ex-Yougoslavie, mais aussi de manière générale. (…) Face à cette crise d’identité, ce qui compte, ce sont les liens de sang et les croyances, la foi et la famille. On se rallie à ceux qui ont des ancêtres, une religion, une langue, des valeurs et des institutions similaires, et on prend ses distances vis-à-vis de ceux qui en sont différents1.

La quête pour se trouver ou se retrouver une identité va de pair avec celle pour se désigner de nouveaux ennemis. Tracer la ligne entre ce que nous sommes et ce qui nous différencie suppose aussi de célébrer le groupe au détriment de ce qui est extérieur à lui.

Dans son livre de 1996 Le Choc des civilisations, Huntington désignait essentiellement les mouvements culturels et civilisationnels qui se développaient en réaction à l’universalisme occidental : la demande d’identité, de racines ou de groupisme ethnique était essentiellement réactive, et s’affirmait contre le supposé relativisme moral des Occidentaux.

Huntington insistait en particulier sur le réveil des fondamentalismes religieux, notamment au sein de l’Islam, qui apparaissaient comme le lieu le plus naturel pour fédérer toutes les passions identitaires du moment. Il n’avait pas anticipé que ce réveil des identités allait également toucher de plein fouet la civilisation occidentale elle-même deux décennies plus tard, portant le clivage en son sein entre le peuple et ses élites2. Derrière la célébration abstraite du progrès, du droit et de la science, le monde occidental a également eu son réveil culturaliste.

Contamination politique identitaire

En Occident, l’aiguillon identitaire s’est développé durant la seconde décennie du XXIe siècle. Le clivage entre droite et gauche s’est d’ailleurs réinventé en fonction de ses impératifs de reconnaissance, comme le décrit Francis Fukuyama dans son livre récent Identity. Contemporary Identity Politics and the Struggle for Recognition (2018). Hillary Clinton fait campagne en se faisant la porte-parole des minorités culturelles longtemps marginalisées, tandis que Donald Trump se présente lui-même comme le défenseur des classes populaires blanches économiquement en voie de disparition. En France, la classe politique française suit le même mouvement.

La gauche a ainsi abandonné l’exigence morale d’égalité économique qui a longtemps été sa raison d’être, tandis que la droite devient protectionniste et réaffirme son attachement à l’identité nationale, quand ce n’est pas à l’identité ethnique ou à la religion majoritaire. Ce qui a changé, c’est que le bien vendu par les formations politiques n’est plus économique, mais statutaire : la politique identitaire vend de la dignité à des groupes sociaux qui demandent à être reconnus en tant que tels.

Cette demande de reconnaissance peut n’être que symbolique, mais elle peut grossir pour se traduire en demandes d’avantages politiques ou, ce qui est encore plus inquiétant, en demande de punition ou de pénalisation des autres groupes désignés comme néfastes, voire comme ennemis. Sa généralisation à l’ensemble de la société défait la confiance, ce ciment moral nécessaire à la coopération individuelle.

Que ce soit en politique, sur les campus ou dans les relations d’affaires, l’aiguillon identitaire divise et recompose le monde social à l’aune des passions les moins avouables. Comme l’observait Pierre Hassner, l’humiliation, le ressentiment et la honte sont des moteurs puissants pour alimenter les passions identitaires, c’est-à-dire pour s’en rendre esclaves jusqu’à en perdre la raison, c’est-à-dire le sens de ses propres intérêts.

Le nouveau collectivisme

La passion identitaire qui anime certains de nos contemporains, qui peut être meurtrière comme c’est le cas à Christchurch, qui peut parler le langage du fondamentalisme religieux, tout comme elle peut au contraire encourager à la persécution des religions et des croyances, est le nouveau collectivisme qui menace le fondement libéral de nos institutions.

En minant la coopération sociale et banalisant la violence, elle assèche le capital social nécessaire au bon fonctionnement de notre monde commun. Jouant sur les réflexes tribaux les plus archaïques de l’esprit humain, elle la menace d’éteindre l’esprit des Lumières. Comment contenir les passions identitaires ? Comment juguler leur déploiement meurtrier ? Celui qui trouvera la réponse sauvera la liberté en Occident comme dans le reste du monde.

  1. Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, 1997, Odile Jacob, p. 178.
  2. Il en rendra compte dans son livre suivant sur l’identité américaine.